L’embellie

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Un instant d’apaisement et de magie, une pause dans

le gris de l’existence. Au fil de sa vie Jack n’avait que trop

éprouvé l’impermanence de toutes choses. Cet énorme

mécanisme du changement fonctionnait à allure différente

mais selon lui toujours aussi inexorablement. Ce qui était

en haut de cette roue fantastique finissait par tomber. Ce

qui était tombé était broyé. Ce qui était broyé se

transformerait. Ce cycle se perpétuait dans une dynamique

qui semblait ne pouvoir être que tragique. Et voilà que

parfois, comme une étoile dans le ciel noir, brillait un point

de lumière. Il y avait une embellie dans l’orage et le gris.

C’était l’instant magique, et c’est vrai qu’à bien le ressentir

alors et à le vivre très fort, il semblait n’avoir ni avant, ni

après, mais seulement un maintenant. Etait-ce du

bonheur ? Non se dit Jack, puisque cette embellie pouvait

naître dans le creux du malheur. Non, parce qu’il y avait

plus d’espace temporel dans le bonheur. Le bonheur c’était

nécessairement quelque chose qui durait, même si ce

n’était qu’un peu. L’embellie c’était seulement une pause,

un moment que l’on aurait dit intemporel. Par exemple un

instant où la douleur cessait, ce moment durant lequel on

n’osait plus bouger de peur de la réveiller. Savourer

seulement cette montée extatique en soi, surtout ne pas

penser.

Ces moments d’éternité dans le flux de l’existence,

étaient pour Jack comme des diamants dans la mine, qui

justifiaient le sort ingrat auquel on était ordinairement

soumis, qui faisaient juger la vie agréable et précieuse pour

peu que l’on fût en totale adéquation avec eux. Nos petites

têtes ridicules animées par des milliards de cellules

intelligentes se contentaient de si peu ? De la démesure ?

Peut-être du gâchis ? Tout ça pour ça, pour si peu… en

apparence. Il y avait quelque chose de fascinant dans la

contemplation de ce flux mental. C’était justement un de

ces moments d’embellie que Jack se plaisait à évoquer… Il

s’était agenouillé sur son lit d’hôpital et se balançait

doucement de gauche et de droite, en suivant le mantra

qu’exprimait le mouvement rythmé de son corps.

L’habitude de la pratique faisait qu’il la voyait s’instaurer

spontanément la fameuse cascade des pensées, et son

écoulement devant ses yeux fermés lui apportait le

soulagement. Elles apparaissaient un temps ses pensées,

puis venaient se briser en contrebas, devenues réduites,

dérisoires, insignifiantes. Jack était tour à tour l’une d’elles,

puis l’autre, à la fois celle-là et à la fois une autre… Il

devenait progressivement le flux incessant qui les portait

toutes et venait finir en cascade ou bien en gigantesque

cataracte. Flot anonyme et indifférent, dont il éprouvait en

lui la masse liquide et que rien ne pouvait interrompre,

auquel il ne pouvait non plus s’opposer… Il se sentait

exister puis disparaître au rythme de son souffle. Sur

chaque inspiration la vie l’envahissait, l’animait. Il s’effaçait

sur chaque expiration, lâchant prise avec tout, jusqu’à

n’exister plus que dans cette rythmicité qui dépassait les

limites de sa propre existence, mais à laquelle il

appartenait, de laquelle il participait…

C’est cette immédiateté de l’existence qu’il était venu

inconsciemment chercher à l’hôpital, la proximité subite

de la mort lui faisait oublier le questionnement sur la vie.

Ici tout lui semblait n’être plus qu’actions, que rythmes,

que cycles, il ne semblait pas y avoir de place pour les

errances existentielles dans cette fourmilière laborieuse qui

oeuvrait intensément et continuellement, quelque fût

l’heure, au maintien de la vie. Il devenait à la fois lui et à la

fois l’autre, à la fois aussi le soigné et à la fois le soignant. Il

ressentait un souffle fusionnel qui lui faisait dépasser les

limites de sa propre personne au sein de la collectivité. Etre

oui, mais en étant doté de plusieurs entités, dans une

identité élargie, au sein d’une matrice fantastique.