La Providence

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« On n’en a pas assez profité », confiait avec regret la

vieille dame assise à ses côtés sur le banc. « Pourquoi ditesvous

cela ? », se risqua à lui demander Jack. « J’ai passé ma

vie à prévoir ce qui risquait d’arriver, à toujours envisager

les événements futurs pour mieux m’en prémunir. J’ai

pensé à demain, mais demain n’a pas toujours été celui que

j’avais envisagé, ni celui que j’avais tant redouté.

Maintenant il est trop tard ». L’attente, toujours l’attente…

Jack ne put s’empêcher d’évoquer le Désert des Tartares de

D.Buzzati : « L’attente inquiète sur les glacis du fort, l’aride

exploration de la plaine désolée du Nord, les soucis au

sujet de la carrière, les longues années d’expectative ne

furent plus qu’une pauvre chose »…

Il ne put que se remémorer encore ce que répétait à

l’envi sa grand-mère : « la vie est un combat », et dont il

avait fini par imprégner sa philosophie de la vie, en écho

aussi à la phrase de M.Pagnol : « Telle est la vie des hommes.

Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables

chagrins ».

Devait-il se résoudre à accepter que la vie fût un combat,

ou bien tournerait-il définitivement le dos à cet axiome

douloureux pour évoquer, avec tant d’autres, ce que l’examen

de nombre de situations qu’il avait vécues l'avait incité à

envisager : la vie était faite de coïncidences et souvent de

providences inespérées, pour peu que l’on veuille bien en faire

une lecture différente, ce qui faisait dire à certains qu’il

s’agissait peut-être là d’une divine Providence, soit parce que

la fortune leur était exceptionnellement favorable, soit parce

que, en initiés, ils lisaient à travers les lignes du destin.

Jack enjambait les escaliers gigantesques du Karma,

tentait de décrypter au-delà de l’imprévisible un signe, un

ordre, un sens, s’efforçait de dégager une direction dans ce

fatras, vers laquelle s’orienter pour, sinon comprendre, du

moins accepter son sort.

Un sentiment de grande solitude envahit Jack, le

submergea, il se sentait perdu dans l’immensité

indifférente d’une mer agitée et changeante. Il se mit en

quête d’un tiers qui l’aurait supporté, auquel il aurait pu

avoir recours…

Tentant de faire le point là-dessus, Jack découvrit les

multiples visages de tous ces tiers jusque-là invisibles à ses

yeux, et qu’il appelait de ses vœux. Figuraient parmi ceux-ci,

au premier chef, des parents, des amis ; puis plus loin,

tous ces tiers qui jalonnaient sa vie, croisaient son

existence, parfois au hasard. Encore plus loin s’éveilla en

lui le sentiment d’appartenance à l’humanité, puis au-delà

à une instance qui s’appelait le vivant. Le vivant, agité lui

aussi, changeant lui aussi, divers dans son comportement

et ses formes, presque à l’infini. La Nature, Dieu,

l’Amour… Jack n’en finissait plus de découvrir des tiers

symboliques transcendantaux venus à son secours…

Jack relisait quelques versets de l’évangile de Luc : « Il

ne vient pas le règne de dieu comme quelque chose de

visible pour les yeux, d’une manière spectaculaire, et ils ne

diront pas : voici il est ici ou bien voici il est là, car voici

que le règne de dieu il est au-dedans de vous ». Alors une

grande lumière se fit jour dans le cœur de Jack, dissipant

les brumes et les fumées.