La Voix

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Que de fois Jack avait-il fait référence à la Voix ? S’il

l’avait un temps oubliée voilà qu’à présent son souvenir lui

redevenait sensible… Il avait pendant longtemps cherché

auprès d’elle des réponses à ses questions. La plupart du

temps la Voix était demeurée silencieuse, au grand dam de

Jack, du moins le pensait-il. Il quittait la Voix tantôt déçu,

tantôt rageur, elle lui faisait perdre son temps, la Voix ne

savait rien, c’était d’après lui pour ce seul motif qu’elle

demeurait muette pendant toute la séance. Puis Jack s’était

fait à l’idée de ce mutisme, peu importait après tout, c’était

son temps de parole à lui. Pour lui, la Voix faisait alors

seulement acte de présence, elle l’écoutait, mais aussi par sa

seule présence elle instaurait une dimension de réel dans le

discours de Jack. Sans elle il n’y aurait pas eu de présence pour

le contraindre à s’écouter, ni pour l’obliger à structurer un tant

soit peu son propos. Cela avait duré longtemps, tellement

longtemps que ce fonctionnement s’était mué peu à peu en

habitude. Il s’était instauré quelque chose de familier dans cet

entretien à sens unique, Jack parlait, quelqu’un l’écoutait sans

mot dire. Quelqu’un de pas ordinaire néanmoins, quelqu’un

qui écoutait sans lui opposer de contradiction, sans lui exposer

son propre avis, sans faire que s’interposât son propre dire dans

le propos de Jack. La Voix faisait office de spectateur obligeant

Jack, à son insu et sans que cela ne fût jamais instauré entre

eux, à devenir à la fois acteur et spectateur de lui-même,

spectateur de son propre dire…

Jack avait au fil des séances réinstauré un mode de relation

à l’autre, puis au-delà un mode de relation au monde. Il avait

retrouvé une place dans ce monde, sa place. Presque

succinctement la Voix avait alors encouragé Jack à prendre

toute cette place, mais sans jamais contrecarrer ni encourager

son propos, seulement en reformulant prudemment

l’articulation de son discours, et en se conformant en cela

strictement à la seule demande qu’il lui faisait quelquefois. S’il

lui arrivait de se taire, la Voix redevenait silencieuse, contenue

dans une présence discrète, se faisant presque invisible, presque

inexistante comme pour mieux s’effacer devant le seul jeu de

l’acteur Jack. Il y avait un nouvel accord tacite entre eux, si la

Voix parlait elle se gardait bien d’empiéter sur la parole de Jack

et savait s’effacer aussitôt lorsqu’il reprenait le fil de son

discours. Jack réalisait que la Voix l’écouterait toujours, quelle

que soit la teneur de son propos, qu’elle ne jugeait pas, qu’elle

l’encourageait seulement à se dire, à s’écouter ou à être tout

simplement dans le silence, dans la reconnaissance et

l’acceptation de lui-même…

Jack avait gardé le souvenir de la Voix. Des mots, rien que

des mots, Jack en avait maintenant l’usage, avec ses mots il

restructurait, rebâtissait son édifice intérieur que menaçait la

ruine, sans cesse parce que le flot de la vie menaçait sans cesse

de mettre à mal son château de sable, si beau fût-il, si

solidement campé parût-il, les vagues n’épargneraient rien,

mais sans elles il n’y aurait plus eu de vie.