Une lampe de bureau
Était-ce toujours la même ? Dans l’instant cette
question futile prit forme dans l’esprit de Jack. Il lui sembla
qu’il y avait trop longtemps qu’il n’avait pas fixé son regard
sur la lumière que celle-ci répandait pour qu’il lui fût
promptement possible de répondre avec certitude à cette
question. Jack découvrait à la dérobée les objets qui
peuplaient le bureau de son thérapeute. Son ? Ce possessif
lui parut fort incongru, d’abord parce que ce n’était pas
cette forme de thérapie à laquelle il aurait aspiré si le choix
lui en avait été laissé, ensuite parce qu’il n’avait que peu
d’atomes crochus avec ce personnage. Néanmoins, et par
nécessité, il avait pris ce rendez-vous parce que, pensait-il,
il ne servirait à rien d’autre qu’à faciliter l’expression des
épisodes douloureux qu’il vivait. Exprimer, Jack savait
pertinemment que cela provoquerait en lui un certain
soulagement. Et puis les amis qui l’accueillaient avec
chaleur aujourd’hui ne finiraient-ils pas par se lasser
demain de ses répétitions ? Et répéter, cela avait une
fonction salvatrice, répéter encore et encore un récit
beaucoup trop lourd sinon à garder pour soi. T. lui faisait
préciser l’enchaînement des événements malheureux qui
l’avaient conduit jusqu’à lui. « Seulement en parler »,
comme lui disait T., « cela peut commencer à soulager ».
Mise à part cette remarque, T. ne lui parût pas très
chaleureux, au mieux accueillait-il les malheurs de Jack
non sans quelque bienveillance. Mais Jack chassa cette idée
susceptible de parasiter la relation en cours. « Je le savais
avant de venir », conclut-il là-dessus, « il n’y a donc pas à y
revenir ». Jack laissait s’installer en lui le soulagement qu’il
avait envisagé à la suite de ce rendez-vous. Il ressentait un
effet mise à distance, comme si après avoir exprimé hors
de lui les mots auxquels était attaché son malheur, ceux-là
avaient emporté un peu de ce malheur avec eux,
s’éloignant à mesure en formant des ondes qui allaient en
s’amenuisant. Il éprouva ensuite l’effet mise en mots, mise
en forme de ce malheur diffus en lui et que pour cette
raison il avait du mal à identifier. Comment alors
combattre un ennemi que l’on ne discernait pas ? Cet
ennemi avait maintenant une forme davantage définie, il
s’habillait de sens, se revêtait de mots. Plus encore, il
semblait à Jack qu’il n’était maintenant plus seul face à
l’adversité. T. avait accepté de l’accompagner un temps
dans cette passe difficile. T., du moins l’espérait-il,
rappellerait Jack à la conscience de lui-même, le renverrait
au spectacle de soi dans la situation en cours.
D’intenses remous se produisaient en lui, Jack en
connaissait la nature. Ces entrevues lui faisaient
réaménager l’équilibre relationnel sur lequel reposait sa
personne. Avec la plus grande circonspection, avec la plus
grande retenue, mais malgré tout soumis aux impératifs de
la nécessité, il procédait au rééquilibrage de son
tumultueux psychisme.
La lampe prenait à présent des allures de phare
guidant Jack aux prises avec cette mer mauvaise. Il ne lui
échappa pas qu’il avait par ce subterfuge habilement
substitué le thérapeute à cette lumière trônant sur le
bureau, ôtant à celui-ci tout soupçon de transfert dans
cette relation particulière qu’il avait sollicitée et dont il
entendait bien garder la tacite maîtrise.