L’eau-forte
Jack l’avait remarquée en rentrant, puis son regard
s’était tourné vers l’exploration de l’univers environnant
qui lui évoquait nombre de souvenirs. Il avait écarté le tulle
des rideaux pour contempler les allées du jardin. Parmi les
statues d’albâtre, toutes à leur immuable chorégraphie de
bienvenue à l’attention des visiteurs, certaines pointaient
un doigt vers l’invisible, d’autres tendaient une main pour
une invitation à les suivre dans un monde de rêve. Elle lui
avait jeté quelques regards furtifs mais néanmoins déjà
charmeurs, lui avait-il seulement prêté attention ? Elle
faisait partie du décor, habillée de couleurs pâles. Plus tard
dans la soirée, et tandis qu’il s’évadait distraitement de la
conversation, il la découvrit vraiment. Jack n’osait
l’appréhender pleinement, explorer tous ses secrets. C’était
encore une rencontre timide, de surface, mais avec un
regard en miroir tant elle lui reflétait le monde qu’il gardait
au fond de lui. Ses yeux allaient et venaient discrètement
pour ne pas donner à ses hôtes la désagréable impression
qu’il était parti vers un ailleurs. Quelques sourires de
complaisance à leur égard, quelques mots aimables à leur
attention, puis il savait qu’il pouvait pour un instant
revenir vers la belle en toute quiétude. Dans un intervalle
de temps qu’il avait su habilement se ménager, il faussa
pour ainsi dire compagnie aux convives et s’attarda plus
longuement sur celle qui l’avait séduit, s’abandonnant sans
plus de scrupules à sa contemplation… Cette eau-forte
avait décidément beaucoup de charme. Des personnages à
peine esquissés invitaient à les suivre le long du chemin
creux qui contournait la flèche élancée du clocher de pierre
et partait loin dans les montagnes au-delà d’un paysage
d’alpage dominé par l’aiguille du Dôme. Il lui semblait
percevoir le bruit des sonnailles dans les étables, les odeurs
de fumée des foyers où, pour se protéger du froid
extérieur, cohabitaient la plupart du temps bêtes et gens.
Monde englouti par les eaux du barrage, comme l’étaient
ses souvenirs par les années passées depuis. Quelque chose
de sa vie antérieure était là, figée comme l’encre sur le
papier de vélin. Bien qu’il eût souffert par moment de
l’isolement dans ces espaces de haute montagne, en
magnifiant les souvenirs sa mémoire leur avait conféré
encore plus d’éclat. A la faveur d’un rayon de soleil
illuminant un printemps trop tardif, sous les morsures
vives de l’hiver, ou bien encore grâce à la féérie des
premiers flocons voltigeant dans l’air, ce monde englouti
reprenait vie en lui avec intensité. C’était une curieuse
impression que celle d’éprouver à l’intérieur de soi la
sensation du temps. Il tenait des grains de temps entre ses
doigts, comme autant de grains de sable, jouait avec leur
plasticité temporelle. Cette eau-forte lui parlait
intimement, gravée qu’elle semblait être à présent sur la
surface même de sa mémoire, vivante dans son cœur. Il
revoyait la lumière de là-haut, toujours présente, toujours
intense, d’une étincelante blancheur qui paraissait ne
connaître jamais de fin. Il revivait la froideur de l’hiver et
la chaleur du soleil en été, s’insinuant toutes deux
sournoisement dans les corps engourdis, laissant sur la
peau les stigmates de leur amour extrême. Il revoyait la
rencontre de la vie, grouillante de bruits, de chaleurs, de
diversités, au milieu de cet univers minéral monolithique
et indifférent… L’eau-forte avait maintenant envahi tout la
surface du mur en face de lui, il ne voyait plus qu’elle, il
suivait le chemin qu’elle lui montrait, son regard serpentait
entre les maisons, contournait l’église puis s’élançait audelà
vers les montagnes, il n’y avait plus dans la tête de Jack
que l’élan irrésistible qu’elle lui inculquait vers les
sommets, il en éprouvait le vertige et l’ivresse.