Comme un arbre aux mille branches

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Abracadabra ! Tout semble facile à la lecture du

Moment présent. Mais Jack a beau s’ingénier à mettre en

oeuvre la parole du maître, rien n’y fait. Ce satané moment

présent lui échappe, se dérobe et l’abandonne

immanquablement entre les griffes du futur ou du passé.

Jack s’interroge. Est-ce son corps de souffrance qui le

tourmente et colle à lui telle une ombre ? Car il s’agit bien

d’une ombre, grise, pessimiste, poisseuse. Elle jette son

voile sombre sur le monde de Jack, un voile qui englobe

tout entier son passé, son présent, son futur. Jack n’est plus

qu’un moucheron qui s’agite désespérément, pris au piège

des mailles de cet étrange filet. Alors Jack relit les pages du

livre, à la recherche d’une issue, d’un remède. « Chaque

souffrance émotionnelle que vous éprouvez laisse derrière

elle un résidu ». La tête de Jack est en effet pleine de résidus

douloureux. Par la magie de l’analogie, ceux-là se

combinent au présent de Jack, à ce qu’il vit de douloureux,

et son futur ne devient plus que souffrance, parce que pour

lui il ne semble pas y avoir d’autres interprétations

possibles. C’est l’éternel retour du malheur dans ce temps

immanquablement cyclique. Jack a devant ses yeux des

lunettes qui le protègent d’un possible soleil, c’est bien

pour remédier à l’éclat impromptu du soleil, seulement

tout paraît alors avoir la même couleur, atténuée,

assombrie. Il poursuit sa lecture. « Le corps de souffrance,

qui est l’ombre de l’ego, craint la lumière de votre

conscience ». Mais, pour l’avoir tenté autrefois, Jack ne

connaît que trop bien l’issue morbide d’un combat contre

soi-même, alors il ne récidivera pas. Non, conclut-il, ma

conscience ne peut pas combattre l’ombre de mon ego,

sauf à tricher avec moi-même, mais cela est trop artificiel

pour durer. Justement, « artifice » c’est le mot qui convient,

pense Jack. Un feu d’artifice c’est très beau, mais le temps

seulement où il se produit, faisant illusion dans l’obscurité

de la nuit. Après, c’est à tâtons qu’il faut chercher son

chemin, parce que la nuit est devenue encore plus noire.

Alors, Jack ne peut-il que se complaire dans son malheur ?

Changer, cela veut-il dire que Jack doit renoncer à Jack ?

Ne plus penser, c’est sans nul doute déjà mourir un peu…

Et puis tout à coup, Jack a l’intuition de quelque

chose, même si cela ne lui saute pas vraiment aux yeux sur

le moment. Il lit : « Avez-vous jamais eu une expérience,

fait, pensé ou senti quelque chose qui ne se situe pas dans

le moment présent ? »…

Jack hésite. Il réfléchit, il pense, il représente, il

conceptualise. Pendant ce temps-là déjà, le mal être de Jack

se fait moins pesant. Alors, faut-il penser ou ne pas penser,

selon les mots de Hamlet « être ou ne pas être » ? En tout

cas, durant le temps où il pense s’il faut ou non penser, le

mental de Jack est occupé à autre chose et il fout la paix à

Jack, c’est toujours ça de pris. Forcément, se dit Jack, un

peu dubitatif, ce qui s’est passé dans le passé ne pouvait

être alors qu’un moment présent, mais ce moment présent

est dépassé. Et ce qui est imaginé du futur ne peut l’être

que par le biais de l’interprétation d’un moment présent.

Mais ce moment présent du futur n’est alors plus un vrai

moment présent. Il n’en est qu’un pâle reflet, qu’une

incertaine et lointaine image projetée sur un futur

incontournablement incertain. Néanmoins son mental

développe à l’envi des scénarios tous plus tordus les uns

que les autres. Le maître dit : « Pour environ quatre-vingts

à quatre-vingt-dix pour cent la pensée est non seulement

répétitive et inutile, mais aussi en grande partie nuisible en

raison de sa nature souvent négative et dysfonctionnelle ».

Jack va-t-il prendre conscience de la réalité du moment

présent ? Va-t-il oublier un instant de penser selon son ego

pour penser à la réalité qu’il est en train de vivre dans le

flux de l’instant présent, afin d’en prendre toute la mesure,

afin d’en saisir toute l’intensité ? Va-t-il mettre fin à la

compulsion du mental qui « l’incite à vivre presque

exclusivement en fonction de la mémoire et de

l’anticipation » ?