Confessions

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Le jour se levait sur un ciel d’hiver chargé de neige.

Quelques flocons épars voletaient dans l’air tels des

souvenirs incertains et fugaces. Alors Jack entreprit le long

récit de son existence. Fallait-il suivre la chronologie,

dévoratrice du dynamisme de la vie tel Chronos de ses

enfants ? Qui lirait ses feuilles, elles n’appartiendraient

jamais qu’à lui ? A quoi bon coucher sa vie sur des pages

qui une fois écrites se détacheraient de lui, devenues

étrangères parce que l’instant d’avant ne pouvait plus

s’interpréter ni se revivre à la lumière de l’instant d’après ?

Et puis Jack eut cette illumination. Ces confessions

qu’il ferait dans le silence à un imaginaire confident,

néanmoins témoigneraient de lui par les traces écrites

qu’elles laisseraient sur le papier, ces confessions du moins

lui vaudraient-elles en retour une forme d’absolution.

A regarder son histoire personnelle, en sortant au

hasard puis l’une puis l’autre des cartes-souvenirs que lui

avait conservées sa mémoire, Jack prenait bien garde de ne

porter sur aucune d’elles des jugements de valeur

quelconques, tels ceux que lui insufflait dans l’oreille la

petite voix qu’il avait dans la tête. C’était déjà la première

règle du jeu, ne pas juger, regarder seulement. Jack

regardait comme on regardait les strates de sédiments

accumulés en couches successives. C’était la vie de Jack, en

de nombreux points semblables à celle de tant d’autres,

mais assurément aussi bien différente en fait. Une vie, ce

n’était rien, il y en avait tellement. Mais entre les mains de

Jack, cette vie, sa vie, prenait l’apparence d’une galaxie

toute entière qu’il scrutait à l’aide de son télescope intime.

Ce qu’il y avait de relatif dans son existence, aux yeux de

n’importe qui, présentait naturellement à ses yeux un

intérêt particulier. Jack retrouvait dans cette

contemplation l’unité de sa personne. A vrai dire, elle lui

parut bien difficile à établir de prime abord, tant les

souvenirs semblaient tous si disparates. Tel un fluide

changeant, dans lequel on aurait ajouté plusieurs

ingrédients au fil du temps, cette étrange potion prenait

des couleurs diverses, était parfois affectée par des

tourbillons qui s’épanouissaient en volutes puis s’étiraient

dans la masse jusqu’à s’évanouir tout à fait, mais Jack

remarqua que la dynamique créée ainsi rendait

inévitablement impossible tout retour aux situations

antérieures qui leur avaient donné naissance.

L’appréhension qu’il avait du monde à un moment donné

subissait des changements, dus aux aléas de son existence,

qui se combinaient les uns aux autres pour former un tissu

chamarré d’interprétations dont les fils devenaient

indémêlables. Il avait croisé Māyā, la nature illusoire du

monde qui tel le Bateleur montrait et donnait à voir,

obligeant à la devinance du lien occulte…

Que sont mes amis devenus, songea à son tour Jack ?

Les uns avaient perdu la vie au cours d’un accident de

parcours. Les autres poursuivaient avec quelques méandres

leur cours vers l’estuaire. D’autres encore avaient perdu la

tête. Ils étaient toujours eux mais sans plus vraiment l’être,

tels des fleuves qui se seraient égarés dans une vaste plaine,

se ramifiant péniblement en de multiples bras. Jack

retenait cette image, comme des fleuves les existences des

hommes venaient tour à tour se jeter dans l’océan, perdant

leur identité dans un collectif fusionnel plus vaste que l’on

nommait communément l’Histoire. Mais l’analogue n’était

pas l’identique, plus Jack ressassait le fil de son cours

personnel, plus cette analogie lui semblait erronée. Plus

aussi lui apparaissait que l’on ne pouvait non plus

interpréter le discours de l’un dans la langue de l’autre.

Certes la version du regroupement des individualités, de la

fusion identitaire terminale, ralliait à elle de nombreux

avis. On pouvait s’interroger à juste titre sur la formule

« tout n’est-il pas un ? », car à force de réduire les

dénominateurs on finissait par trouver une formulation

dans laquelle tout paraissait se fondre. Revenir-au fond il

s’agissait un peu de cela-à une origine commune datant de

l’océan primordial, ou des étoiles, le compte n’y était pas

pour Jack. Selon lui, ce qui s’était construit dans une

dynamique complexe gardait à jamais l’empreinte de la

complexité. On ne pouvait ni réduire en fusionnant, ni

détricoter ces ouvrages uniques, c’était aussi cela l’infini,

une infinitude de combinaisons irréductibles à d’autres,

qui formaient autant d’existences.