Quelques mots de Jack


Voilà que Jack retrouvait Jack, à travers les brumes de

sa vie. Jack était le seul personnage à même de le

comprendre, auquel il voulait confier une vie qui leur

appartenait à tous deux depuis le jour où sous sa plume

Jack s’était révélé à Jack. Ils étaient depuis devenus

indissociables. Certes ce n’était que des mots, mais Jack

n’existerait que par le verbe, maintenant il pressentait

clairement qu’il ne pourrait qu’en être ainsi, telle était sa

condition, il lui faudrait semble-t-il à jamais des mots pour

vivre. Jack était devenu, au fil du temps et des mots, la

condition de Jack, entre eux s’était instauré, dans le

dédoublement, une corrélation identitaire. Ils

grandissaient côte à côte, l’un se développant à l’aune de

l’autre, l’autre se nourrissant de la substance de l’un.

Corrélation, mais aussi témoignage, celui que Jack

rendait à Jack sur sa propre vie. Par ses yeux Jack se voyait

agir et réagir, et Jack devenait ainsi le témoin de son

créateur qui lui avait offert des mots pour se construire,

pour exister à son tour. Si Jack était Jack, il ne l’était

pourtant que dans une condamnation à assumer un passé

qui lui était confié. Seulement lorsque le temps était venu

pour lui d’être, alors il pouvait s’emparer de cette vie qu’un

autre Jack lui avait conférée, seulement alors il pouvait s’en

saisir et la revendiquer comme s’il fut devenu une oeuvre

autonome, existant par lui-même. Il survivrait à son auteur

qui l’avait, pour une part, distancé sur l’axe du temps. Il

demeurerait tel qu’il avait été à un moment donné, mais

aussi tel qu’un lecteur voudrait bien le concevoir, lui

conférant à son tour une identité particulière. Le Jack qui

lui avait donné vie, celui qui lui avait conféré une identité

perdrait inévitablement la sienne dans ce transfuge auquel

ses mots auraient contribué.

Un regard jeté sur des photos de lui procurait à Jack

un sentiment voisin, à la fois d’identité avec son

personnage et à la fois d’étrangeté. Comment pouvait-il

être à l’époque de la photo ? Il lui fallait fouiller dans ses

souvenirs, s’efforcer de faire renaître des émotions, des

sentiments, des ressentis, pour éprouver un peu de cette

identité avec lui-même. Mais il y avait quelque chose de

différent dans les mots, pour les écrire il avait dû tremper

sa plume dans des larmes et du sang et cela le révélait

ensuite plus durablement telle une encre sympathique, là

où la photo n’était qu’un instantané fragile et fugace.

Non, décidément la vie n’avait rien d’un fleuve que

l’on descend depuis sa source jusqu’à son embouchure

parce que le temps modifiait sans cesse la structure, et du

navire et du pilote, remodelait l’édification de la personne

jusqu’à rendre parfois inaccessible toute tentative de

corrélation entre les personnages successifs qui faisaient

l’identité de Jack.

Oui, à la vérité, il lui semblait bien maintenant que

cette oeuvre qu’il avait créée commençait à vivre de sa

propre vie. C’était là un vieux fantasme qui ne lui

appartenait pas en propre bien sûr, mais à présent voilà

qu’il l’éprouvait à son tour. A quoi cela tenait-il ? C’est

vrai, se surprit-il à répéter, à quoi cela tient-il ? Il émanait

de son oeuvre une réelle cohérence qui l’entourait à la

façon d’une membrane séparant l’intérieur et l’extérieur, ce

qu’elle avait en propre et ce qu’il lui apportait de lui-même.

C’est ce qui lui donnait sa forme d’oeuvre achevée. Il ne

pouvait plus rien retrancher sans risquer de compromettre

l’équilibre de sa création, ni rien rajouter, sans risquer de la

muer en une construction baroque. L’oeuvre lui signifiait

qu’elle ne lui appartenait plus en ne tolérant aucune

ingérence de sa part. Il en était fier comme un père peut

l’être de son enfant, mais cela contrariait son cœur de mère

poule qui aurait souhaité la couver davantage pour en

parfaire la maturité.