Hallucination

.

Un réveil sonne dans la tête de Jack… Dehors il n’y a

que brouillard, épais, masquant tout. Jack qui se croyait

encore dans son lit ne peut s’empêcher de s’exclamer : « Je

suis donc déjà dehors ? Je ne me suis rendu compte de

rien » ! Jack poursuit son chemin. Un chemin qui semble

n’aller nulle part, sans but. « J’ai des problèmes de

mémoire ce matin », se dit Jack. « C’est normal avec ce

brouillard, on finit par confondre l’hier et l’aujourd’hui. La

mémoire me reviendra, en route ».

Jack fait une pause devant le cimetière. « J’ai bien

envie de faire une visite sur la tombe de ma famille ». Jack

aime cette ambiance entre le jour et la nuit. Entre la vie et

la mort. Il semble ne plus y avoir de frontière, l’un et

l’autre deviennent complétude…

Mais il y a dans l’allée un cortège de personnages

endeuillés, et Jack pense que sa présence en cette heure et

en ce lieu apparaîtrait inopportune à leurs yeux… Et puis il

y a cette voix, irréelle comme l’ambiance de ce jour entre

quelque chose et autre chose. Jack perçoit à peine cette

voix étrange. Elle l’invite à se joindre au cortège. Alors Jack

s’approche. Tous ces gens n’ont pas de visage bien défini, il

croit reconnaître des amis, des parents aussi peut-être. Ces

personnages paraissent s’écarter au dernier moment,

comme pour lui laisser le passage, mais de cela Jack n’est

pas sûr, le brouillard est épais, si épais, encore plus épais

tout à coup, qui rend sa vision incertaine. La tombe est

ouverte ! Jack sent sa gorge se nouer, il redoute une funeste

nouvelle dont il n’aurait pas eu connaissance… C’est

seulement à ce moment-là qu’il pressent un événement

anormal. Tout se précipite, dans un tourbillon il entrevoit

la plaque de cuivre vissée sur le bois, il y lit son nom et ses

jambes se dérobent, son corps semble flotter. Jack regarde

derrière lui, mais sans avoir à tourner la tête, il voit à

travers lui. Et puis soudain il y a cette lumière, intense,

irréelle, très vive mais douce à la fois… rassurante, amicale.

Une lumière blanche, immaculée, comme celle mille fois

décuplée produite par la combustion du magnésium. Et

puis il y a ces silhouettes, plus lumineuses encore, mais

indistinctes, qui viennent à sa rencontre dans le couloir de

lumière. Elles rayonnent d’une infinie bienveillance. Jack

n’est plus qu’une ombre qui ondule, un halo lumineux aux

contours incertains… Mais il y aussi un autre Jack, celui

qui gît immobile dans son cercueil, figé comme une statue

de glace. Jack a horriblement mal à ce corps, un corps

lourd, pesant comme une armure, froid, fragile, friable…

Et puis tout paraît s’écrouler autour de lui, ou en lui ? Jack

ne sait plus s’il tombe dans un gouffre insondable ouvert

sous ses pieds, ou bien s’il s’effondre sur lui-même, son

corps réduit en poudre…

Lorsqu’il revient à lui sa conscience vacille, il se

souvient… enfin. Une mémoire kaléidoscopique lui

rappelle des images confuses : les éclats d’un gyrophare

bleu ; des lumières au loin dans la nuit ; des gens vêtus de

blanc qui s’affairent autour de lui ; les montants

métalliques d’un brancard ou d’un lit ; une lumière vive…

Un liquide froid s’insinue dans ses veines. Il sent qu’il y a

urgence. Ses membres se refroidissent, fourmillent,

s’engourdissent jusqu’à devenir en partie insensibles,

jusqu’à par moment paraître ne plus être les siens… Et

puis il y a ce soubresaut, ce choc violent qui le fait

sursauter. Et puis plus rien, le noir, le vide. Jack est-il mort

vraiment ? Mais alors qui pose cette question dans sa tête ?

Puis la lumière revient peu à peu, la vie aussi semble-il. Ce

n’est pas la lumière qu’il a connu pendant son

inconscience. Non, celle-là est anonyme, glacée. Le corps

de Jack n’est plus qu'une masse informe, un corps

ankylosé, amorphe. La douleur qui revient l’habiter le

rassure presque, il veut s’y accrocher comme à une bouée

en pleine mer. Jack éprouve la douloureuse pesanteur de

son corps, lourd, intensément lourd, infiniment lourd tant

cette sensation se prolonge et s’amplifie. Son sang doit se

figer dans ses veines, un sang de plomb pour un corps de

plomb. Jack a du mal à trouver son souffle, tout est si

pesant sur sa poitrine. Un voile passe furtivement sur ses

yeux, mais il est toujours conscient. La conscience… il ne

lui reste plus que ça, sa conscience, et elle résonne en écho

dans l’abîme de son corps. Il répond aux ordres qu’il

entend : « Respirez ! Ouvrez les yeux ! Regardez-moi !

Bougez la main ! ». « Survivre… pourquoi ? », murmure

Jack essoufflé qui a l’impression d’être parvenu au bout de

sa course. Mais personne ne l’écoute. Le combat continue

autour de son corps. Les hommes en blanc s’acharnent

contre un ennemi invisible, insaisissable. Ils retiennent

Jack de toutes leurs forces, l’empêchent de se laisser glisser

dans le vide et la nuit. Peu à peu Jack n’est plus vraiment

là. Jack n’est plus vraiment spectateur non plus. Jack n’est

plus vraiment Jack, il subit… Combien de temps cet

acharnement va-t-il encore durer ? Jack n’en sait rien. Le

combat effréné pour se maintenir en vie, qu’il a mené

durant toute son existence, lui semble maintenant bien

dérisoire. Il est l’heure, l’heure tant redoutée. L’heure peutêtre

du terme de tous les tourments qu’il a connus ?

L’heure de l’ultime échéance parmi toutes celles qui ont

jalonné son existence. Il sait qu’il ne peut plus échapper à

celle-là. Il n’aura plus d’excuse pour la repousser à plus

tard. Il n’y aura plus de fuite possible. L’échéance est là, à la

fois imminente et à la fois interminable parce

qu’imprévisible avec exactitude… Jack revient sur ses pas,

vers des moments de son passé, vers ce lui-même qu’il

avait presque oublié, vers ce qu’il a vécu, vers ce qu’il a

souffert. Jack n’a plus d’âge, il est toute sa vie à la fois… Un

étrange frisson, glacial, envahit sa poitrine, puis parcourt

tout son être, Jack est happé par le Maelström de la mort,

c’est ce qu’il croit… Alors subitement une forme de

quiétude l’envahit, tout devient si intense dans sa

conscience. Il n’a plus peur. Il sait que c’est peut-être sa fin.

Il l’accepte. Il l’attend presque, paisible. Jack abandonne. Il

s’abandonne sereinement tandis que la confusion croît

dans son esprit, le submerge, l’envahit…