Vieillir mais grandir


A travers les branches, la lumière des rayons du soleil

automnal donnait un éclat doré aux feuilles de la glycine.

Jack en percevait la chaleur douce qui déjouait la froidure

de l’hiver naissant. Ce fut pour lui un instant d’éternité…

Puis vinrent ses pensées, agitées comme le disait la sagesse

indienne, tel un singe sautant de branche en branche, l’une

succédant à l’autre, l’une cédant sa place à l’autre dans une

interminable succession. Elles étaient fugaces et instables,

ou bien insistantes, parfois obsessionnelles, occupant alors

exclusivement tout l’espace de la pensée… Jack se revoyait

au sortir de l’hôpital où il avait rendu visite à un ami dont

le cerveau avait été lourdement endommagé par un arrêt

cardiaque prolongé. En proie à un profond désarroi, Jack

se perdait dans le labyrinthe des couloirs, lorsqu’il tombât

sur une âme secourable, c’était une infirmière familière de

ce service très éprouvant. « Je me suis perdu », lui confessa

Jack dont le regard criait : « je suis perdu ! ». « Je sais », lui

répondit l’infirmière, « nous aussi parfois nous sommes

perdues », affirma-t-elle, allant ainsi tout droit au coeur du

désarroi de Jack. « Oubliez », lui conseilla-t-elle, « quand

vous sortez de ce lieu oubliez tout, et pensez à profiter de

votre existence présente du mieux que vous pouvez ». Jack

ne put s’empêcher de rapprocher ces paroles de

consolation de la phrase de Dante : « Par moi l’on va dans

la cité des pleurs… vous qui entrez, laissez toute

espérance ». Oui son ami avait changé, et ce changement

laissait la place aux pleurs et à la désespérance. Mais de lui,

Jack, qu’était-il advenu de lui ? Il ne pouvait que constater

que le personnage sur les albums de photos, ce n’était plus

vraiment lui.

Se perdre et oublier, Jack ressassait ces deux termes

comme s’il se fût agi d’un koan dont la répétition et la

résolution lui aurait apporté une révélation essentielle à

son existence. Oublier, n’était-ce pas se perdre, accepter la

perte de l’autre, la perte de soi ? Le processus de

vieillissement lui semblait tout entier contenu dans cette

question. Au cours du vieillissement la personne

s’émoussait mais acquérait une précieuse patine. Vieillir,

oui, mais aussi grandir. Jack se souvint que pour

représenter, comme on le lui avait demandé jadis, le

processus de vieillissement, il avait eu recours à trois

figurines symbolisant, comme dans l’énigme du Sphinx, les

trois âges de la vie : l’enfance, l’âge adulte, la personne

âgée. Le personnage le plus grand figurait l’âge adulte, puis

sa taille déclinait avec le temps. Mais à chacune des

figurines était attachée une ombre. Celle-ci ne cessait de

grandir avec l’âge.

« Si tu peux voir détruire l’ouvrage de ta vie, et sans

dire un mot te mettre à reconstruire », avait écrit

R.Kipling. Perdre, oui, inévitablement, mais accepter la

perte et se mettre à rebâtir, un soi identique mais à la fois

différent, un soi plus grand, plus fort peut-être, un soi

hybride inscrit dans une suite de crises, de ruptures et de

dépassements.

Jack se rappela qu’au sortir du coma son ami avait

prononcé d’étranges paroles : « J’ai vu une lumière c’était

merveilleux ! Tout lumineux comme un soleil ! C’était

beau ! Dieu est partout, c’était que de l’amour, beaucoup

d’amour, j’avais jamais vu ça, autant d’amour partout ».

Hallucinations dues à un état critique du cerveau,

révélations aux portes de la mort ? La vie avait-elle un

sens ? Qui ne s’était un jour posé la question ? Il y avait

d’innombrables réponses à ce questionnement et il y avait

sans doute de multiples raisons pour que l’on s’y livrât :

résultat de la conscience d’être conscient, aptitude à créer

des modèles mentaux de l’avenir, vestiges de la pensée

enfantine, recherche spontanée de liens… il y avait une

permanence de la quête du sens. La conscience, donnée

comme un feu sacré pour éclairer toutes choses, un feu qui

paradoxalement engendrait des ombres d’errance, si la

lumière montrait de multiples cheminements.

Jack revoyait les feuilles de glycine, la lumière, la

magie de cet instant… S’était-il alors posé la question du

sens de la vie ? Oui, la contemplation avait sans doute alors

rempli tout à fait son esprit, éliminant toute autre

préoccupation, instaurant un vide mental momentané.

Mais justement c’est autour de ce concept de vide que Jack

s’interrogeait. Il lui semblait qu’en ce moment magique

son esprit n’avait point connu d’attention uniquement à ce

qu’il percevait mais au contraire une ouverture plus

grande, comme un symbole pouvait quelquefois contenir

les dimensions toutes entières de ce qu’il figurait, il avait

cru avoir l’intelligence entière de ce qui s’était présenté à

ses sens dans l’instant. C’était un moment où le fil

qu’avaient l’habitude de suivre ses pensées s’était rompu, il

n’avait plus été tel Orphée aux Enfers pris au piège de son

passé, de ses souvenirs, de ses interprétations, en regardant

en arrière. A ce point comprendre et ressentir ne faisaient

plus qu’un, comme semblaient ne faire plus qu’un ce que

voyait Jack et ce qui était Jack.