Le manteau de nuit

.

Les petites fleurs égayaient comme chaque année les

tombes et ravivaient de leur éclat le souvenir de ceux que

les regards ne pouvaient plus voir, mais qui demeuraient

toujours présents dans les mémoires, souvent évoqués,

souvent rappelés tant qu’il subsisterait d’eux un souvenir…

On cherchait les morceaux absents, il manquait tout à

coup des pièces au puzzle, il manquait des scènes au film

de la vie, avec l’impossibilité de revenir en arrière pour les

visionner à nouveau, c’était vraiment l’épreuve du manque.

Pourquoi cent milliards de neurones dans un cerveau

pour terminer la course à la complexité dans un retour aux

particules élémentaires ? La Voix qui l’avait pourtant aidé

plus d’une fois à se tirer d’embarras n’avait pas de réponse

satisfaisante elle non plus : « La mort est une échéance

tragique de la vie », lui avait-elle répondu. Non vraiment,

personne n’avait de réponse satisfaisante. Le Top du top de

l’adaptation savait conceptualiser pour approcher la réalité

au plus près de sa complexité. Le Top du top savait utiliser

le « langage de l’univers » pour appréhender ce qui

dépassait l’imagination. Mais le Top du top n’avait pas de

réponse satisfaisante sur l’au-delà de la vie. « Qui ne

s’interroge pas est une bête, car le souci constitutif de toute

vie humaine est celui de son sens », avait dit

Schopenhauer. Depuis plus de cent mille ans au moins,

depuis l’âge des premières sépultures, on pouvait penser

que l’homme s’était interrogé sur la mort. Il n’avait pas

apporté de réponse à cette interrogation fondamentale

depuis tout ce temps. A l’évidence, Mr Cent milliards de

neurones interconnectés n’avait pas de réponse

satisfaisante, mais là-dessus usait seulement

d’expédients… Jack alignait les phrases, en apparence

dérisoires, les unes à la suite des autres, dans un

impressionnant amas de mots, c’était le remède qu’il avait

trouvé face à l’incompréhensible et à son cortège de peurs,

d’angoisses, de colères, d’impuissances. Au bout d’un

temps ça allait mieux, tout finissait par se calmer en lui, il

ne savait pas trop pourquoi. Peut-être qu’une forme

d’habituation faisait se diminuer automatiquement

l’insistance du questionnement ? Peut-être que la plénitude

des mots combattait le vide du silence ? Peut-être que

l’agencement des mots en chaînes signifiantes nécessitait

plus de structuration dans l’agencement de ses idées et que

cela le rendait plus insensible aux questionnements

anxieux et tempérait ses soubresauts émotionnels ? Jack se

demandait s’il n’était pas pour le coup en train de

fonctionner comme un coquillage. Quand la coquille était

fermée, le coquillage était peut-être en sûreté mais il

s’auto-intoxiquait avec sa propre eau. Un coquillage

humain ça s’agite dans sa coquille, ça tourne en rond avec

ses idées, il lui faut retourner à la marée pour s’ouvrir au

flot extérieur qui perturbe sa quiétude mais lui évite d’être

prisonnier de sa propre prison. Trop d’eau et la substance

du coquillage se dilue, trop peu d’eau et le coquillage

s’empoisonne avec sa propre substance. S’ouvrir au flot

extérieur, user du divertissement pour ne pas « sentir son

néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son

impuissance, son vide », comme l’écrivait Pascal ?…

Il y en avait un qui ne perdait pas le nord, c’était le

corps de Jack, il commençait à ressentir la faim. Jack

s’installa donc pour le dîner. Ce fut au cours du repas qu’il

ressentit cette étrange impression… Il régnait dans la pièce

une chaleureuse odeur de feu de bois. A travers la porte

vitrée, il eut soudain la vision du petit grenier, sorte de

minuscule chalet de bois, aujourd’hui démoli, qui jadis

servait à l’entrepôt des aliments près de l’habitation, juste à

l’angle de la maison qui avait été édifiée depuis sur son

emplacement… Peu à peu s’évanouissaient les édifices

actuels et renaissaient de leurs ruines les édifices démolis…

Jack s’attendait à voir s’inviter à sa table les anciens

habitants des lieux, cela l’aurait à peine étonné car il lui

semblait déjà percevoir confusément le murmure de leurs

voix…

Il se couvrit de son manteau de nuit et sortit. Dehors

l’air était glacial. Il frissonna. Le ciel luisait de mille étoiles

scintillant merveilleusement dans l’espace. Jack se mit en

chemin dans cette immensité. Absorbé par le paysage

cosmique qui déroulait lentement sous ses yeux son

panorama grandiose, il se sentait le coeur serein.

L’émergence que représentait sa conscience rejoignait à la

fin le monde hélicoïdal dont elle était issue. Mais à mesure

qu’il progressait sur son chemin de nulle part, perdu dans

la nuit sidérale, il sentait se réduire comme une peau de

chagrin toute la force qu’il avait en lui. Chaque menu pas

qu’il faisait finissait par devenir une insurmontable

épreuve. Bien que le froid se fasse de plus en plus

pénétrant, il n’en ressentait pas vraiment les effets, c’était

seulement comme une désespérance qui le gagnait peu à

peu, l’engourdissait, ralentissait ses gestes et ses pensées,

recouvrait son corps d’une inquiétante chape

d’insensibilité. Ce qui était le plus insupportable c’était ce

sentiment de faiblesse et cette sensation de fatigue intense,

d’épuisement, qui s’insinuaient subrepticement en lui. Il se

recroquevillait dans sa coquille intérieure, éprouvait du

ressentiment à l’encontre de chaque chose, de chaque

souvenir qui se présentait à lui, comme si tout cela

contribuait à sa fatigue, à sa faiblesse, comme si tout cela

l’empêchait de vivre ses derniers instants en paix pendant

qu’il se vidait misérablement de sa vie…

Puis Jack se sentit gagné par une sereine plénitude, il

se rendait à l’idée de sa propre fin, n’éprouvait plus la

solitude obscure de la nuit, de l’abandon. Toutes ces voix

qui s’étaient tues, tous ces regards qu’il avait connus

semblaient maintenant venir amicalement à sa

rencontre… Peut-être allait-il disparaître dans la

profondeur noire de l’espace ? Peut-être allait-il s’évanouir

dans la lumière stellaire, intense de blancheur ? Sa forme se

dissoudrait pour se mêler à d’autres, sa substance serait

aspirée dans un flux plus vaste… Garderait-il l’information

de son expérience de vie, ou bien cette information

appartiendrait-elle à une mémoire d’un autre ordre ? Seule

aveugle certitude, ce qui avait été ne pourrait plus

retourner à l’inexistence de l’indifférencié. Mais le devenir

de sa mémoire d’existence, Jack ne pouvait l’appréhender

qu’à travers d’incertaines conjectures…