Les thermes
.
Au bout du long couloir qui s’enfonçait en pente
douce jusqu’à la base du relief, Jack déboucha au pied du
tombant rocheux, juste à l’entrée des bassins. Il traversa
l’étroit goulet inondé par l’eau qui surgissait en maints
endroits des parois, puis pénétra dans la chambre des
lumières. D’incessants remous venus des profondeurs
faisaient naître en surface d’innombrables bulles, comme
autant de perles translucides que chacun de ses pas venait
précipiter les unes contre les autres, en générant des
tourbillons d’écume. Un délicieux fourmillement naissait
sous la plante de ses pieds et remontait le long de ses
mollets, qui lui procurait un bien-être immédiat et
engourdissait son esprit. Il percevait un doux fond musical,
incertain et changeant, accompagnant à merveille le bruit
des remous et les légers ressacs occasionnés par les pas des
marcheurs. Tout cela formait une sorte de symphonie
aquatique qui venait ajouter sa féérie au spectacle
étincelant du bassin inondé de soleil.
Jack se laissait couler dans cet univers de lumière. La
résistance élastique que la masse liquide opposait
délicieusement aux mouvements de son corps n’était pas
sans lui évoquer confusément une forme d’existence
antérieure, peut-être marine, ou bien était-ce la mémoire
enfouie de sa vie utérine ?
Enfin, renouant avec son existence terrestre, Jack
retrouva la terre ferme. Il parcourut de longues galeries
que l’eau avait probablement creusées dans la roche, puis
escalada les marches de pierre formées par des chaos
rocheux. Au bout de son périple, il ressentit de nouveau la
présence d’une étendue liquide à proximité. Cette eau
mystérieuse et étonnamment calme avait la couleur verte
des profondeurs, aussi s’en approcha-t-il avec un peu
d’inquiétude. Mais la douce tiédeur qu’il éprouva à son
contact apaisa instantanément son appréhension. Il
évoluait avec bonheur dans un milieu aussi accueillant
lorsqu’il prit soudain conscience des puissants remous,
pourtant presque invisibles à la surface du bassin. Après
quelques réticences, il s’abandonna un peu plus au flot de
ces tourbillons, mais sans trop s’en approcher pour ne pas
en subir l’éprouvante puissance. Telles les monstrueuses
mains liquides d’une créature fantastique, ils lui massaient
le corps en profondeur, jouaient avec les ligaments de ses
membres, faisaient se mouvoir les tissus musculaires qui
recouvraient ses os… A la fin Jack se décida à quitter ces
trombes avant qu’elles n’annihilent complètement ce qui
lui restait de conscience.
Il reprit son cheminement dans le ventre de la terre,
entreprit d’escalader les parois souterraines qui le feraient
peut-être accéder à la surface. Il y avait une suite de
montées abruptes suivies de courts replats, comme on en
rencontre fréquemment en montagne. Parvenu à mi
chemin il fut surpris par le grondement du torrent qui
dévalait le lit profond creusé dans le sol de la grotte. La
violence du courant avait façonné au fil du temps des
cavités semblables à de gigantesques marmites dans
lesquelles les eaux tourbillonnantes venaient s’engouffrer.
Néanmoins la température très clémente de l’eau incita
Jack à se laisser glisser avec prudence dans celle de ces
pittoresques baignoires qui lui parut la plus propice. Il se
laissait porter avec délice par le flot impétueux qui
rebondissait autour de lui dans une incessante agitation, le
ballotait en tous sens, faisait naître des milliers de bulles
qui lui massaient agréablement le corps et berçaient ses
oreilles d’un bouillonnement dont la liquidité charmeuse
atténuait la violence, et suscitait en lui, à la longue, une
fascination quasi hypnotique. Jack sortit complètement
anéanti de ce bain improvisé…
Il avait du mal à présent à aligner ses pas l’un devant
l’autre. Peut-être était-ce aussi dû à la nature de plus en
plus boueuse du sol qui ralentissait inéluctablement sa
progression. Puis celui-ci devint franchement visqueux et
chaud comme s’il était fait d’une argile gorgée d’eau venue
des profondeurs de la Terre. Jack se dit qu’il touchait sans
doute à la fin de son parcours, il lui serait bientôt
impossible de poursuivre sa progression dans un terrain
aussi incertain.
De plus en plus las, il s’abandonna à cette masse
argileuse qui l’engloutissait en partie comme une lave
douce, ferma à demi les yeux. Son histoire avait commencé
dans l’argile il y a très longtemps, et elle devait peut-être
s’achever aujourd’hui dans cette même argile ? Jack sentait
son cœur battre plus fort dans sa poitrine, la température
s’élevait progressivement dans son corps sans qu’il ne
puisse plus évacuer l’excès de chaleur que lui
communiquait l’épaisse matière qui le recouvrait, lui
suggérant qu’il avait entamé un voyage sans retour vers le
centre de la Terre. Puis la chaleur s’apaisa, le laissant plein
d’une intense énergie tellurique. Dans un sursaut Jack se
réfugia sous le flot salvateur de l’ultime cascade qui
dissimulait la sortie du labyrinthe. Il se laissait éclabousser
avec bonheur par cette eau régénérante avant de respirer à
l’air libre…
Il quitta avec une étrange nostalgie ce monde
aventureux. Dehors le couvert de la nuit qui déjà
recouvrait tout prolongeait délicieusement son périple
imaginaire.