Les quatre éléments
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Jack avait voulu tout ignorer de ce qui n’était pas
Mathilde et il lui semblait maintenant qu’elle lui avait tout
pris, tout dévoré de sa jeunesse, de son insouciance, de sa
joie de vivre, de ses projets, jusqu’à ses rêves ! La folle
passion qu’il avait éprouvée pour elle avait conféré une
intensité dévastatrice à la flamme qui l’avait animée et le
feu de cet amour laissait derrière lui un paysage intérieur
dévasté par l’incendie. Jack dressait cet amer constat : il
avait subi la vie que Mathilde avait insufflée en lui, sans
parvenir à inscrire son identité dans une existence qui lui
aurait appartenue en propre. Il avait éprouvé le bonheur
d’être avec elle et avait enduré les pires tourments quand
elle n’était pas là… Mathilde, Mathilde, toujours
Mathilde ! Le temps lui ouvrait inévitablement les yeux sur
une réalité qu’il ne connaissait hélas que trop bien mais
qu’il n’avait jamais voulu accepter : Mathilde ne lui avait
jamais appartenu, cette Mathilde rêvée n’était qu’un songe.
Pris au piège d’une ivresse fatale Jack avait vécu dans une
bulle affective, de cet univers confiné il s’était évadé parfois
par la pensée en s’imaginant vivre une autre vie, mais
comme dans un rêve où il aurait accepté d’affronter tous
les périls en sachant qu’il n’en courait aucun parce que tout
prendrait fin à son réveil. Comment donc était le monde
avant Mathilde, comment Jack existait-il seulement avant
leur liaison ? Sans elle, comment supporter de ne plus se
savoir attendu, de ne plus posséder mais aussi de ne plus
appartenir, de n’exister plus que par soi et que pour soi ?
Cependant, plus le flot de ses mots l’emportait, plus il lui
semblait qu’il s’éloignait de son histoire, comme s’il se fut
agi de la vie de quelqu’un d’autre, comme si ce passé lui
appartenait un peu moins à chaque fois qu’il l’évoquait. La
partie de son cerveau occupée à ordonner ses phrases
prenait le dessus sur la partie blessée sur laquelle sinon il
avait peu de maîtrise. En recourant à cette instance
intérieure plus analytique il recouvrait un pouvoir sur luimême
et éprouvait la faculté d’établir à nouveau des liens
plus sereins entre lui et le monde…
Et puis Jack rencontra Anne. Avec elle sa vie basculait
dans ce qui lui semblait être réellement une autre
dimension. Autant Mathilde témoignait d’un
emportement excessif, autant Anne était calme et douce.
Autant Mathilde prenait tout, autant Anne donnait tout.
Imprégnée de zénitude, par sa seule présence elle lui
communiquait une profonde sérénité. Elle lui avait tout
appris de l’attention portée à l’instant présent, du pouvoir
de la confiance en la vie, de la compassion. Elle savait
aimer sans rien attendre en retour. Anne irradiait dans
l’existence de Jack son rayonnement bienveillant,
bienfaisant. Il se réjouissait à l’idée de l’avoir toute pour
lui, même si cela ne durerait que l’espace d’un temps,
même s’il savait qu’il lui faudrait, à l’avenir, vivre
l’attachement dans le détachement. Avec Anne, Jack
découvrait la voie lumineuse du Tantra. Il lui semblait que
la paroi de son ego se fendillait comme celle d’un oeuf pour
que s’épanouisse en lui ce qui était jusque là en germe, en
attente d’être. Son coeur tout petit et restreint, occupé à
construire et à reconstruire, son coeur s’était ouvert aux
dimensions cosmiques où l’amour n’est pas gain mais don.
Pour l’oiseau aux couleurs chamarrées qui enchantait sa
vie dans la magie du moment, il ne rêvait plus de cage mais
de liberté. La fleur si magnifique qui avait captivé son
regard, il ne voulait plus la cueillir et risquer de la voir se
faner, mais vivre pleinement tout le merveilleux qu’elle
faisait naître en lui l’espace d’un instant. Qu’allait-il se
passer entre Anne et Jack ? Les scénarios d’un futur de leur
liaison pouvaient bien défiler dans la tête de Jack, il
n’interromprait pour rien au monde la magie de ces
instants de plénitude. Anne serait sa grande prêtresse
officiant pour lui, composant avec les forces surnaturelles,
commandant aux éléments. Elle croyait à son monde, et lui
voulait y croire aussi, pour se sentir encore plus près d’elle,
et pour ne pas risquer de mettre sinon maladroitement fin
à leur relation. D’ailleurs l’un et l’autre s’ingéniaient à
parfaire le décor du théâtre intime de leur liaison…
Et puis Jack rencontra Florence. Il se plut tout de suite
à l’appeler Flo. Le rayonnement énergétique de Flo
l’enracinait dans une réalité immédiate où tout devenait
matière et densité. Il approchait l’âme de la nature, fort de
cette puissance tellurique qu’il ressentait au contact de Flo,
éprouvant le riche potentiel de cet univers animal qui
s’offrait à lui. Flo faisait serpenter en Jack l’esprit de la
terre. Flo envoûtait Jack de sa magie comme la Wouivre
mythique, elle annihilait en lui toute résistance, il se sentait
pris dans le tourbillon délicieux de cette présence si forte,
si simple, si fondamentale, si rayonnante. Flo ne
s’interrogeait pas sur la vie, elle la saisissait à bras le corps,
l’éprouvait dans l’instant, son corps vibrait à l’unisson de la
terre. Jack décelait en elle une dimension chamanique. Flo
aimait les fragrances qui émanaient des herbes et des
écorces. Flo aimait les subtiles senteurs embaumant la
nature. Elle se levait avec le jour naissant et s’abandonnait
au sommeil à la nuit tombée. La vie devenait simple et
facile, si élémentaire mais si vraie !…
Et puis Jack rencontra Aude. Dehors la pluie faisait
rage, on entendait l’eau qui gargouillait dans les chéneaux
jusqu’à la gouttière, en un doux murmure. « Bonjour, fit la
visiteuse avec une petite moue rieuse. Je m’appelle Aude ».
Elle paraissait tellement irréelle, dans la transparence fluide
de la brume légère de ce temps humide. L’eau ruisselait le
long de ses cheveux, en raison de la pluie qui tombait à
verse. Aude avait instantanément submergé de sa présence
les pensées de Jack. « Entrez ! », s’entendit-il répondre en
souriant, sans même réfléchir, comme si tout avait été
convenu entre eux à l’avance, comme si tout paraissait aller
de soi. Jack comprit qu’il ne pourrait lutter contre cette
irrésistible rencontre qui s’offrait à lui, inopinément, mais
s’imposait avec autant de force. C’était une opportunité
que le hasard lui envoyait, il ne pouvait que suivre cette
destinée intuitive. Aude devait être l’élément eau…