Instantanés

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Quel meilleur regard que celui du temps passé aurait

donné à Jack une idée de Jack ? Quel stratagème autre que

la découverte de ces instantanés lui aurait-il autant permis

de devenir spectateur de lui-même ? Peut-être était-ce ce

qu’il cherchait obscurément dans la grande salle de la

documentation historique, en feuilletant ces pages jaunies,

devenues presque illisibles, en déroulant devant lui un

interminable tissu temporel : seulement se faire une idée

du temps, le contempler, le savourer. L’évocation de ses

propres souvenirs que finissait par générer la nonchalante

rêverie qui le gagnait peu à peu, lui faisait explorer, à

travers le rapport des faits historiques qu’il compulsait, les

profondeurs abyssales de sa mémoire, si profondes qu’il

finissait par perdre l’objet de ses recherches, tant les

couloirs du temps le menaient souvent loin de sa quête

originale. Il se sentait alors délicieusement envahi par le

plaisir d’exister dans le flux du temps, éprouvait l’ivresse de

ce milieu temporel sans lequel il n’y aurait pas eu

d’existences. Curieuse sensation que celle d’être Jack, et

puis un autre Jack, et puis encore un autre, la personne

actuelle de Jack s’évanouissait à mesure qu’il avançait dans

les évocations de sa propre histoire se mêlant

subrepticement et par alternance à une autre histoire plus

générale dont il ne percevait que des épisodes épars sans

plus éprouver la nécessité de les relier entre eux. Le film

continu du temps se muait en instantanés, en espaces

temporels devenus hors du temps, photos-souvenirs que

l’on gardait enfouies en soi jalousement ou que l’on

partageait avec délice. C’était aussi à cela que se raccrochait

Jack lorsqu’il arrivait que son existence s’apparentât à un

chemin de croix inéluctable qu’il lui fallait bien mettre à

distance et seulement regarder pour en diminuer

l’intensité, en voulant croire très fort que le temps

accepterait d’accomplir prématurément son oeuvre d’usure

et d’effacement. Jack trichait avec la complicité du temps,

tantôt accélérant le déroulement temporel, tantôt le

ralentissant jusqu’à le suspendre pour ne laisser s’illuminer

que les instants magiques dont il prenait grand soin

d’entretenir la précieuse vivance. Il y avait, dans cette

immobilisation du temps, une jouissance raffinée, secrète,

intime.

Magie de ces instants de lumière où Jack avait appuyé

sur le déclencheur de sa mémoire pour immobiliser et fixer

ce qui sinon aurait eu tôt fait de disparaître dans

l’impermanence. Bien qu’il ne revendiquât en aucune

manière leur immense talent, Jack ne pouvait s’empêcher

de rapprocher ses instantanés des tableaux des maîtres qui

étaient parvenus à capturer ce qu’il y avait de magique

dans l’instant, pour offrir leurs oeuvres admirables au

musée de la mémoire collective, afin que chacun puisse un

jour retrouver dans leur contemplation ce qu’il n’avait

quant à lui que fugacement éprouvé, et emporté par le

génie de l’artiste il ne pourrait plus alors détacher son

regard de la vision du maître, qu’il n’avait pas eu comme

lui l’habileté d’immobiliser, mais que cependant il avait le

sentiment confus de s’approprier un peu en s’abîmant dans

leur contemplation.

Jack gardait précieusement en tête ces moments qui

l’avaient tant imprégné, il se les remémorait encore et

encore pour les fixer à jamais dans sa mémoire en les

répétant comme on répète une prière pour les enfouir au

plus intime de ses cellules afin qu’à l’avenir leur évocation

fasse naître en lui un ressenti si intense, au point qu’il ne

saurait plus lequel de ses sens l’avait fait naître, comme cela

se produit parfois lorsque, submergé de plaisir, on ne sait

plus à quel sens particulier on doit le bonheur que l’on

éprouve puisque chacun devient soudain à l’origine d’un

feu d’artifice de sensations.

C’était des moments d’éternité parce qu’ils fixaient

ainsi dans une intemporalité la finitude de la vie de Jack ;

c’était des moments d’éternité parce qu’à travers le passé

de Jack, ils reflétaient un peu d’une humanité au-delà des

limites de sa seule personne.