Un étrange compagnon
Au sortir du tunnel dans lequel l’avaient maintenu les
opiacés qui remédiaient à sa douleur, Jack se redécouvrait,
explorait les territoires de son corps comme on l’aurait fait
d’une terre qu’un ouragan aurait dévastée. Il tentait de
remettre des noms sur les choses, des images sur les mots,
des ressentis là où tout était devenu gourd, impersonnel,
presque étranger. Comment aurait-il pu tendre la main
vers son corps qui l’avait trahi, cet ami d’hier envers lequel
il n’éprouvait maintenant que défiance ? Dichotomie
corps-esprit. La faute à qui ? Jack menait son enquête,
cherchant le plus coupable des deux, tant il lui devenait
difficile d’accepter son handicap sans adresser en retour de
reproche à l’un ou à l’autre. Mais la réponse n’était sans
doute pas univoque.
Il devait entamer maintenant un long chemin aride,
avec le poids de son corps devenu lourd, douloureux,
comme flétri par l’adversité. Ce corps qu’il ne voulait plus
nommer « mon corps », parce qu’il éprouvait trop de rejet
envers lui, trop de ressentiment à son encontre pour qu’il
le reconnaisse de nouveau comme sien. Mais il vivait aussi
dans le désespoir de son mental désorienté et totalement
impuissant à changer quoi que ce soit au cours lamentable
des choses. Le corps de Jack était malade… et tout devenait
malade, le monde était malade, la vie était malade. Cette
interminable nuit avait jeté un voile de douleur qui lui
laissait croire qu’il en serait toujours ainsi, que des traits
grimaçants marqueraient à jamais son visage dans le futur.
Face à ces déséquilibres, Jack affrontait la tentation
d’un soulagement autant facile que factice, celle de
l’indolore, celle de l’opium. Cet allié monstrueux l’invitait à
recourir sans cesse à lui, égarant son esprit telle une sirène
hallucinant de sa voix charmeuse le navigateur imprudent.
L’opium lui faisait miroiter un sort plus clément s’il voulait
bien s’abandonner de nouveau à cet artificiel paradis. La
peur de voir revenir la douleur le hantait. Elle l’avait à ce
point transpercé, puis transfiguré, qu’il demeurait hébété,
hypnotisé à son contact tel un oiseau devant un serpent. La
douleur envahissait tout, ne laissait aucune issue. Non,
celle que Jack avait éprouvée ne lui avait laissé aucun répit,
prenant encore de la vigueur dans le silence et la solitude
de la nuit… L’aube, il lui semblait l’avoir attendue si
longtemps, le retour de la lumière, le retour du soleil, le
retour de la vie qui l’aurait tiré des griffes de la nuit. Une
nuit durant laquelle il n’avait pu que subir la douleur, en
tentant de ne plus y penser, en tentant de l’apprivoiser…
Une douleur, si intense que lorsqu’elle l’avait saisi il n’y
avait plus eu dans sa tête que ce seul nom inscrit en lettres
de feu. S’y opposer la faisait croître davantage, dans un
insurmontable affrontement. Pourtant elle était à ce point
chevillée en lui que, si elle avait eu une voix, sans doute
Jack aurait-il pu entendre alors à travers elle les cris
déchirants de son propre corps qui brandissait l’étendard
de la douleur pour pallier à l’urgence du danger qui le
menaçait. Affronter la douleur devenait dès lors un
absurde combat contre soi-même. C’est aussi pour cela
qu’elle pouvait lui devenir parfois comme familière, se
muant en compagne de désespoir.
Et puis le temps passa. Et puis le temps usa la
douleur…
Jack se souvint d’un minuscule brin d’herbe qui était
parvenu à pousser entre les pierres. Il se souvint d’un
minuscule brin d’herbe qui en grandissant avait bousculé
les pierres monstrueuses qui semblaient pourtant l’enserrer
à jamais, inexorablement… Il y avait dans le corps de Jack
quelque chose de ce brin d’herbe. Il y avait dans le corps de
Jack quelque chose de l’air du large qui après la tempête
ramenait vers le rivage la douceur humide des subtils
embruns. Il y avait dans le corps de Jack quelque chose des
fragrances émanant de la terre après la pluie tombée à verse. Il
y avait dans le corps de Jack quelque chose du rayonnement
d’un champ de blé sous le soleil brûlant de l’été, quelque
chose de cette énergie surgissant de la terre en épis gonflés
d’une substance nourricière. Il y avait dans le corps de Jack
quelque chose qui le reliait à une réalité fondamentale… Jack
revenait à l’écoute de ses sens, éprouvait de nouveau le
bonheur du relâchement parcourant ses muscles après la
tension, savourait les précieux instants d’une extase retrouvée
qu’il s’ingéniait à faire durer le plus possible. Il y avait quelque
chose de fascinant dans le dynamisme que déployait la vie
pour cicatriser, pour surmonter, pour se perpétuer, pour
exister. Les yeux de Jack s’ouvraient à ce spectacle. Il y avait de
l’ivresse à se laisser porter par le courant de la vie, telle la
feuille par le vent d’automne, et cette ivresse le rendait