L’heure du thé

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On discourt de sujets divers. On évoque des

anecdotes. On rappelle des souvenirs…

Et puis le regard de Jack est attiré machinalement par

un petit cadre accroché sur le mur blanchi. L’ensemble

brille de mille reflets, à la façon d’un banc de petits

poissons scintillants. Il s’en approche et découvre qu’il

s’agit en fait de la représentation d’un combat entre deux

guerriers indiens juchés sur des éléphants. L’oeuvre a été

réalisée par assemblage délicat de plaquettes de nacre. Des

cornacs haranguent les pachydermes de leurs cris et sous la

blessure de leur crochet les forcent à se ruer l’un contre

l’autre avec fracas. Jack détache son regard de cette scène

décidément horrible…

On parle des vieux ouvrages chinés çà et là au hasard

des brocantes. On détaille la composition des caissons

ornés de motifs dorés. On apprécie le travail effectué sur

les reliures qu’il a fallu habilement restaurer. On s’attarde

sur les dates. On établit des correspondances avec les

événements contemporains des publications. On tisse des

liens entre les auteurs ou entre les acquéreurs de ces

ouvrages anciens. Telles des ombres venues du passé les

personnages surgissent au fil des évocations, reprennent

vie, semblent parfois s’interpeller à travers les lectures qui

rendent à leurs mots leur verve et leur vigueur. Leur poids

aussi, lorsqu’ils viennent infirmer le cours de l’Histoire par

leurs révélations secrètes…

Que doit-il se passer lorsqu’on allume les chandeliers à

la tombée du jour ? Les fantômes s’animent-ils alors dans

la pénombre qui fait les ombres démesurées ? Toutes ces

oeuvres sagement alignées sur les rayons des bibliothèques

revêtent-elles leurs parures pour se changer en grimoires et

poursuivre leurs échanges en une sarabande fantastique

dans le lieu devenu désert ?

Puis vient l’heure du thé. De l’embout de la théière

s’échappe innocemment un petit nuage de vapeur qui

bientôt prend des allures de génie. Le breuvage

délicieusement parfumé aux riches épices colore la

porcelaine des tasses de rouge et d’oranger. Réconfortés, et

comme montés subitement sur des éléphants de mémoire,

on reprend avec plus d’ardeur la conversation un instant

interrompue, confrontant parfois avec élan les arguments

dans des joutes dignes des chevaliers en armure. Mais les

avis s’affrontent à fleuret moucheté, faisant taire les

cornacs des ego qui voudraient pousser plus avant un

combat autrement fratricide.