L’attribution des logements en 1958
C’était un choix philo-sophique et humain de mélanger les gens et les genres
- Le Père avait mis en place un système dans lequel les futurs habitants se rencontraient et se cooptaient, mais il avait tenu à une certaine mixité. C’était un choix philosophique et humain de mélanger les gens et les genres.
- Dans l’immeuble on venait tous d’un milieu social difficile, puisque tout le monde avait besoin de se loger, mais intellectuellement on n’était pas tous du même niveau. Ma mère et moi nous étions concierges, d’autres étaient ingénieurs, Monsieur E. était comédien…
- Tous les samedis, il y avait un comité d’attribution que se réunissait, à la villa Gagliardini pour étudier les dossiers. Mon mari avait demandé qu’on choisisse des gens qui avaient un salaire très bas, ou normal, pas un salaire de ministre !
- Il y avait une commission qui s’occupait de savoir comment on allait gérer l’immeuble, que cela soit dans le sens coopératif, pour les gens du quartier et les classes populaires. Au début on était très sectaires : quelqu’un qui était fonctionnaire on ne le prenait pas. Il n’avait qu’à s’adresser à sa fonction publique pour avoir un logement. On a été tout de même obligé de prendre le 1 % patronal. Il y avait des personnes qui travaillaient dans les imprimeries et les entreprises de précision mécanique du quartier. Tous les autres étaient des gens des environs.
- Il fallait vraiment être dans une grande précarité de logement pour accéder à cet immeuble, il n’y a pas eu de passe droit.
- Il y avait des conditions particulières d’attribution des appartements, il fallait avoir des revenus moyens. Ils ont pris des familles de toutes dimensions et même des célibataires. Pendant quatre ans ils ont trié les familles sur le volet.
- L’immeuble était destiné aux personnes qui habitaient ou travaillaient dans le 20e.
- Certaines familles n’étaient pas du 20e, c’était ceux qui étaient venus par leur entreprise.
- Il fallait aussi justifier que nous étions vraiment mal logés.
- Nous n’avions pas droit à un quatre pièces ayant deux enfants du même sexe. A ce moment-là, c’était assez rigide, ce qui est normal.
- En arrivant nous avions un seul enfant et devions avoir un trois pièces. Ils étaient très stricts là dessus. Il a fallu attendre la naissance du second, trois ans après ma fille, pour savoir si c’était un garçon ou une fille. Et comme c’était un garçon on a refait une demande pour avoir un quatre pièces.
- Quand on s’est mariés, on a eu la chance de ne pas démarrer par le studio, nous avons eu tout de suite un deux pièces.
Le paiement
Entre 1954 et 1958
- A ce moment-là, c’était coopératif, nous n’étions pas propriétaires.
J’ai gardé les talons de versement
- Nous étions très ennuyés parce qu’il y avait un apport à faire et nous n’avions pas d’argent ; un ami de la paroisse a insisté pour que nous nous inscrivions. Il nous a avancé l’argent que nous lui avons remboursé chaque mois. Nous n’osions pas.
- Nous ne pouvions rien donner du tout, j’avais un tout petit salaire que je donnais à ma mère. Comme nous n’avions pas d’argent pour faire la mise de départ, le Père nous l’a donné. Chaque fois qu’il avait besoin d’argent pour aider ses ouailles c’est ses parents qu’il sollicitait.
- Un an avant j’ai commencé à verser 5 000 anciens francs tous les mois. J’ai gardé les talons des versements.
Tu verras on s’est fait avoir
- J’avais demandé à verser la somme tous les mois, cela nous faisait moins.
- On nous avait indiqué le montant de notre futur loyer et proposé, pendant le temps de la construction, d’imaginer que nous payons déjà le loyer et de mettre de côté la somme pour l’apport à la construction. Cela nous a beaucoup aidés. Après nous avons eu l’allocation logement.
- J’ai payé chaque mois pendant les cinq ans que la construction a duré. Mon mari disait : «Tu verras qu’on s’est fait avoir» puisque la construction a traîné. Pendant un moment je l’ai pensé, me demandant si un jour on verrait le bout de cet immeuble, mais après je n’ai pas regretté !
Les familles s’agrandissent : Les échanges de logements.
Dans les premières années
- On a proposé de partager pour que chacun ait un logement convenable. Celui qui avait un petit logement en prenait un grand lorsqu’il avait un enfant de plus.
On faisait des échanges selon le nombre de personnes de la famille. C’était très rigoureux
- On ne vendait pas, on faisait seulement le calcul des travaux effectués dans chaque appartement et on réglait la différence. C’était très correct.
- A chaque fois, la valeur à reprendre pour changer était évaluée par une équipe bénévole. Le comité ne reprenait que l’indispensable. Le coût du changement était très symbolique.
- A l’inscription ma belle-mère aurait voulu un trois pièces mais le Père Thouvenin leur a conseillé de prendre un deux pièces, comme cela leur fils se trouvait tout de suite prioritaire sur la liste pour avoir un studio.
- On est restés dans le deux pièces jusqu’à la naissance du deuxième enfant, puis on a eu le trois pièces en rez-de-chaussée, au 49 bis, qui donne sur le jardin. C’est un très bel appartement, on s’y plaisait bien. Après on a eu le quatre pièces.
- Notre deuxième enfant est né en 1961. On attendait des jumeaux et à ce moment là on faisait des échanges suivant le nombre de personnes de la famille, c’était très rigoureux. On a eu droit d’accéder à un quatre pièces suite au départ en province d’une autre famille. Malheureusement la jumelle est morte à la naissance, mais on est restés tout de même dans le quatre pièces avec nos deux garçons.
- Nos enfants ont grandi ; s’ils voulaient s’installer seuls, ils étaient prioritaires. Sitôt qu’il y avait un logement de libre, ils pouvaient l’obtenir.
- A 18 ans j’avais demandé à être émancipée pour poser ma candidature pour un studio dans l’immeuble. J’avais envie de rester là mais il y avait trop de demandes.
- A notre arrivée ma fille aînée, comme d’autres dans le même cas, s’est inscrite pour avoir un studio qu’elle a eu. Quand elle s’est mariée ils ont eu un deux pièces et après ils sont partis en province.
- Mon fils aîné a eu envie d’avoir un studio, il a logé ici. Puis il s’est marié et ils ont eu droit à un deux pièces au premier étage. Plus tard ils ont acheté un quatre pièces. Ils sont restés ici pendant 20 ans.
- Quand mes enfants sont partis, mon petit-fils a loué un studio.
- Ce qui m’avait fait mal au cœur, c’est quand ma fille aînée est partie pour ses études. Un jour des personnes de l’immeuble sont venues et m’ont dit : « On va vous donner un appartement plus petit. » J’ai dit que ma fille allait revenir.
- Ma fille aînée est toujours restée là, elle a pu reprendre un appartement. Ma deuxième fille a habité ici avec son premier enfant, puis au second ils n’ont pas pu avoir un appartement plus grand. Pourtant ils étaient les premiers sur la liste… Qu’est ce qui s’est passé ? Alors ils sont partis en banlieue…
- Ma mère et moi nous étions dans un studio. Plus tard nous avons pu monter dans un deux pièces quand il y en a eu un de libre. Quand je me suis mariée, maman est retournée dans un studio et moi j’ai gardé le deux pièces avec mon mari.
- Suivant la règle habituelle, nous nous étions mis d’accord pour échanger nos appartements avec la famille X. Le jour prévu pour le déménagement, je me lève très tôt et pour gagner du temps je commence à descendre nos cartons pour les remonter au sixième étage dans l’autre escalier, et les déposer devant la porte. Après plusieurs voyages je me suis étonné de ne pas voir l’autre famille en faire autant, alors j’ai sonné à la porte et me suis aperçu que je m’étais trompé d’escalier !
- J’ai toujours gardé le même appartement. A mon mariage ma mère y est restée et moi je suis partie pendant 10 ans. Je revenais voir ma mère mais j’habitais dans le 3e [arrondissement]. A la retraite, mon mari et moi nous sommes venus de nouveau habiter ici, ma mère étant décédée. Et dans cet appartement j’étais chez moi.
Aujourd’hui
- En ce moment on se dit qu’il nous faudrait quelque chose de plus grand, on cherche, mais c’est dur de penser quitter l’immeuble surtout quand on voit que c’est très difficile de trouver quelque chose d’équivalent avec ses caractéristiques physiques, surtout le jardin, et les caractéristiques humaines qui se construisent au fil du temps. Quand je vois les enfants avec leurs copains et copines, je me dis que ce sera difficile de partir.
- Notre projet serait de s’agrandir en achetant le studio voisin, mais c’est assez mal parti !
- Nous aussi nous avons besoin de nous agrandir, j’ai envie d’une pièce de plus, si ça ne marche pas on partira aussi. Dommage sinon je resterais volontiers. Les liens humains se refont ailleurs mais il faut compter une dizaine d’années.
- Pousser les murs pourquoi pas ! On voudrait bien s’étendre un peu. On est tellement bien ici. C’est un rêve. Si on a d’autres enfants, soit on les met dans la même chambre, soit on crée une chambre ici. On peut aussi abattre des cloisons mais il faut laisser quelques murs pour mettre des livres !
La fin des coopératives d’habitat : L’achat des appartements
Maintenant on vend des apparte-ments. Cela a dévié
Dans les années 1970. La loi Chalandon
- Nous n’étions pas propriétaires mais coopérateurs.
- Mon mari voulait faire une charte pour que cet immeuble ne fonctionne pas comme les autres, pour que les appartements ne soient pas revendus, que cela reste entre nous. Cette charte n’a pas été acceptée, et maintenant on vend des appartements. Cela a dévié.
- Le système d’échanges d’appartement quand un enfant part ou qu’il y a une naissance, c’est quelque chose de rare. Après avec la nouvelle loi il a fallu choisir entre être locataire ou propriétaire et le système n’a pas pu perdurer.
On a eu du mal a comprendre cette loi Chalendon
- En 1964 quand j’ai emménagé, on n’était pas encore propriétaires des appartements. Je n’ai pas bien compris le problème posé par la loi Chalandon en 1972. Comme ce n’était pas dans notre esprit de devenir propriétaires, on a pris la formule qui nous amenait à rembourser quelque chose comme 120 francs par mois pendant 20 ans, ceci pour ne pas devenir tout de suite propriétaires. Mon mari et moi n’avons jamais eu l’âme de propriétaires, pour nous un appartement c’est fait pour vivre et c’est tout. Je ne peux pas oublier que mon quatre pièces je l’ai payé 70 000 francs et que j’ai eu cette chance grâce au Père Thouvenin et au concept qu’il a voulu mettre en place.
- Au moment de passer de coopérative à privé, on a eu du mal à comprendre cette loi Chalandon. Il n’y avait pas de problème dans l’immeuble. Alors on a joué les irréductibles Gaulois. On pouvait rester avec un emprunt à l’Habitat communautaire. On a choisit la formule qui nous faisait payer pendant 20 ans avant de devenir copropriétaires.
- Au moment du passage de la loi, on a tous acheté pour presque rien. Cela nous a coûté au maximum 15 000 euros d’aujourd’hui pour un quatre pièces.
- Quand on nous a proposé d’acheter l’appartement, nous étions ravis et nous n’avons pas hésité.
- Mon mari disait : « Moi j’ai la reconnaissance du ventre, sans le Père Thouvenin nous n’aurions jamais pu être propriétaires », c’est bien grâce à lui que cela a été possible.
- L’achat s’est fait dans de bonnes conditions, on a tenu compte de nos versements, j’avais repris du travail et notre situation s’était améliorée, ce qui a facilité.
Dans les années 1980
Les impôts ont trouvé que nous ne l’avions pas payé assez cher
- Le prix nous a aussi décidés : en 79 on l’a payé 250 000 francs. Dans notre immeuble rue Saint-Fargeau, pour avoir la même chose en meilleur état, il fallait compter 400 000 francs. Les impôts ont trouvé que nous ne l’avions pas payé assez cher et nous avons dû justifier en proposant de fournir toutes les factures d’achat des matériaux ; l’affaire a été classée. On s’y est installés et on y est toujours.
- Le jour de la signature il neigeait et les vendeurs venaient du Nord et n’arrivaient pas. Le même jour nous vendions le nôtre et l’acheteur aussi. Nous étions donc dans une affaire triangulaire, ce n’était pas évident. Si quelqu’un avait échoué dans son affaire !
Dans les années 2000
- Aujourd’hui les appartements se vendent trois fois plus cher qu’en 99 quand je l’ai acheté, à 11 000 francs le mètre carré.
- On s’est dit que c’était idiot de continuer à être locataires, qu’on aimerait acheter. Mais on n’osait pas demander à la propriétaire qui de son côté avait envie de vendre mais ne voulait pas nous mettre le couteau sous la gorge. On a perdu deux ans comme cela.
- Cet appartement acheté en 2005 réunit vraiment tous les critères importants pour nous et le prix n’était pas trop élevé par rapport au reste de l’immobilier.
- Le fait d’être propriétaire responsabilise un peu plus.
Avant l’immeuble était accessible à des populations plus modestes. Nous gagnons relativement bien notre vie et je me demande qui peut se permettre d’acheter pour avoir une surface correcte pour élever des enfants et vivre décemment ? L’accès à la propriété devrait être un élément basique de la vie sociale, avoir un toit fait partie des choses élémentaires qui deviennent de plus en plus un luxe.