Les liaisons entre Autun et Saulieu à l'époque gallo-romaine

Roland Niaux
(2001)

 

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La voie romaine Chalon-Autun-Saulieu est reconnue, par les historiens, comme étant un segment de la « Voie d’Agrippa ».

Agrippa, gendre d’Auguste, est mort en 12 avant J.C., date proche de la construction d’Augustodunum. On lui attribue la réorganisation du réseau routier gaulois  entre la Méditerranée et la Mer du Nord.

La voie à laquelle nous avons donné son nom remonte, du sud au nord, la vallée du Rhône, puis celle de la Saône jusqu’à Chalon, carrefour de plusieurs grandes voies.

De Chalon, la logique eût été de quitter la vallée de la Saône, et de tendre vers le Nord-Ouest, entre Morvan et Auxois, pour rejoindre le bassin de la Seine et poursuivre sur Boulogne. Or, notre voie oblique beaucoup plus vers l’Ouest, jusqu’à Augustodunum, et là, elle effectue un virage à angle droit vers le nord jusqu’aux abords de Saulieu. A l’évidence, il s’agit d’un itinéraire circonstanciel, n’ayant d’autre but que celui d’assurer une bonne desserte à la ville nouvelle des Eduens, en la reliant au tracé naturel. Celui-ci, parcouru depuis la préhistoire, suivait un parcours beaucoup plus direct entre Chalon et Saulieu, parcours qui devait être assez proche de celui de l’actuelle N 6[1]. Cet itinéraire n’a d’ailleurs jamais cessé d’être utilisé à l’époque romaine par le trafic commercial. En témoigne la densité des sites d’habitats gallo-romains reconnus tout au long de son parcours. Entre Chalon et Autun, la voie d’Agrippa n’a fait que reprendre le tracé de la voie éduenne Chalon-Bibracte. Entre Autun et Saulieu, la situation est beaucoup moins claire. Trois itinéraires unissent ces deux villes à l’époque gallo-romaine. Peut être sont-ils concomitants, peut être résultent-ils d’aménagement successifs, car aucun d’entre eux n’a été tracé d’un seul jet. Tous les trois mesurent à peu près la même distance et tous les trois se greffent sur un tronc commun qui est sans doute la seule création augustuéenne de l’ensemble.

D’Autun, par la porte d’Arroux, cette voie tire droit vers le nord à travers la plaine. Jusqu’à Saint-Forgeot, elle est recouverte par la D 980. Ensuite, un chemin rural poursuit la direction initiale jusqu’au pied des collines. C’est ici que se séparent les trois itinéraires permettant de gagner Saulieu. Lequel est la voie d’Agrippa ?

Les historiens ont toujours privilégiés la voie centrale[2], celle qui, de la plaine d’Arroux, monte en utilisant le relief jusqu’à la ligne de crête séparant les vallées du Ternin et du Trévoux. Elle matérialise la limite entre les communes de Barnay et de Lucenay l’Evêque. L’érosion et les travaux forestiers en ont fait disparaître presque tous les vestiges, en sorte que, sur le terrain, on ne peut plus le reconnaître entre les nombreuses charrières qui s’entrecoupent tout au long de la crête. Le hérisson de cette voie n’a été reconnu (en 1980) qu’en un seul point, à quelques dizaines de mètres au sud de son croisement avec le chemin reliant Visigneux à Barnay Dessus. La Croix Vermont, point d’intersection des trois communes de Lucenay, Barnay et Manlay, marque un changement de direction de notre voie, nécessité par le relief. Elle part alors vers le Nord-Ouest, jusqu’au hameau des Renaut. Là, elle oblique vers le Nord – Nord-Est, prenant le prolongement axial d’un chemin gallo-romain (?) venant de Lucenay[3].  1 800 m plus loin, alors qu’une amorce de prolongement se manifeste en direction de la Tuilerie et du site gallo-romain de Velard, notre voie oblique pour reprendre la direction Nord-Ouest jusqu’au point 520, en lisière du Bois de la Vèvre. Là, et contrairement aux indications figurant sur la carte IGN, elle oblique à nouveau vers le Nord – Nord-Est, sur 3 km 400. On voit parfaitement son relief dans les terres, jusqu’à la mare cotée 500, mais elle continue ensuite en ligne droite jusqu’à la ferme des Cras, sur la commune de Brazey-en-Morvan. Elle s’y rattache, par un angle de 140 degrés à une autre voie rectiligne Sud-Est – Nord-Ouest, qui conduit aux abords de Saulieu. Ce dernier tracé est celui de l’itinéraire pré-augustéen de Chalon-sur-Saône à Saulieu, qui passait par Nolay, Arnay ou Maligny, Marcheseuil et Vianges.

Ainsi, de Reclesne à Saulieu, cette voie est formée d’une suite de raccordements, peu compatibles avec l’exécution d’un projet cohérent. Sauf sur la commune de Brazey-en-Morvan (et dans la vallée de l’Arroux), aucun vestige d’habitats gallo-romains n’a été décelé dans son environnement.

Sa longueur totale, mesurée sur la carte au 1/25 000e est de 37, 570 km, ce qui correspond à peu près à 17 lieues de 2 222 m. On retrouve peu de repères de ce bornage. Néanmoins, on mesure exactement une lieue de la Porte d’Arroux à la limite communale Autun – Saint-Forgeot ; ensuite 15 lieues entre cette limite et la Croix de Saint Andoche, et une lieue encore jusqu’à Saulieu. Sur le parcours, des repères précis comme la Croix Vermont et la Croix des Renaut marqueraient des demi-lieues.

En sens inverse, à partir de Saulieu en direction du sud-est, on découvre un bornage en milles de 1 480 m, mais il ne jalonne pas la route d’Autun. Son point de départ est l’église de Saint-Saturnin, où d’autres voies se croisent à l’entrée de Saulieu. De Saint-Saturnin, on compte 3 milles jusqu’à la Croix de Champrun, un hameau de Mâcon, puis 2 milles jusqu’à’ la Croix-Verte, 1 milles jusqu’au carrefour face au bourg de Liernais, 1 mille au carrefour du chemin menant à Baroiller, 1 mille à la ferme du Cras, où oblique la voie allant sur Autun. En poursuivant le parcours, on compte encore 1 mille jusqu’à la limite Brazey – Vianges, 3 milles jusqu’à la croix de Suze et encore 1 mille jusqu’au pont de Suze. Au plan cadastral de Marcheseuil, ce chemin, dont le tracé n’apparaît plus que par endroits, était désigné sour le nom de « Voie d’Arnay ».

La seconde voie Autun – Saulieu était assez proche du tracé actuel de la D 980. Après détachement, vers l’Ouest, du tronc commun issu de la Porte d’Arroux , c’était tout d’abord le tracé de la voie d’Autun à Auxerre par Quarré-les-Tombes. Selon Émile Thévenot[4], ce détachement se produisait au pied de la montagne, entre les Denizots et les Pelletiers, et tendait vers la D 980, rejointe aux Planches, à la limite Reclesne – Lucenay. Le Docteur Olivier pensait au contraire que le détachement du tronc commun se faisait dès Saint Forgeot[5], la voie de Quarré-les-Tombes se confondant avec la D 980, lorsque celle-ci abandonne la direction Sud-Nord pour obliquer vers le Nord-Ouest. Toutefois, à parti de la limite entre Saint-Forgeot et Reclesne, la voie de Quarré-les-Tombes suit un tracé parallèle, à l’ouest, passant par l’église de Reclesne et rejoignant la D 980 au point 397 (ce tracé parallèle est certainement le tracé initial de la route devenue D 980).

A partir des Planches, l’hypothèse d’Émile Thévenot et l’hypothèse de Lucien Olivier se rejoignent (notons qu’elles ne sont pas exclusive).

Des Planches jusqu’à Souvert, la voie de Quarré-les-Tombes ne se distingue plus de la D 980, encore qu’entre Uxeau et Lucenay, elle la longerait à quelques mètres à l’Est, selon renseignements recueillis localement. A Souvert, elle s’en détache vers le Nord-Ouest pour suivre la lisière du bois, au pied des hauteurs dominant le Ternin. Là encore, c’est le tracé primitif de la route pratiquée au XVIIIe siècle. Elle passe à Bouley, à Verpillière, au Larey et rejoint le tracé actuel face au château de Chissey. Au bourg de Chissey, la voie de Quarré-les-Tombes se divise en deux branches qui se rejoindront à Alligny-en-Morvan. La branche Nord-Ouest emprunte la vallée du Ternin. C’est la branche Nord qui nous intéresse dans l’optique d’une seconde liaison Autun – Saulieu. Passée l’église de Chissey, elle monte sur la hauteur de Pierresaut, et suit la ligne de crête des collines séparant la vallée du Ternin de celle du ruisseau d’Effours. Elle pore sur la carte IGN le nom de « voie romaine », qualité que lui conteste Émile Thévenot[6], bien à tort car elle possède toutes les caractéristiques d’un chemin antique : largeur de l’emprise, solidité de l’empierrement, fidélité à la ligne de crête et matérialisation, sur 1 km de la limite communale Chissey-Blanot. Au plan cadastral de 1827, elle est dite « ancienne route de Paris à Autun ». Elle était utilisée comme telle jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Une « Croix du postillon » atteste cet usage, après laquelle crois, elle rejoint l’actuelle D 980, qu’elle longe encore sur 300 m. Puis, elle s’en détache vers l’Ouest, abandonnant définitivement la voie de Quarré-les-Tombes. Nous sommes maintenant sur un chemin dirigé uniquement sur Saulieu[7] et qui n’est plus la D 980. Ce chemin traverse le Bois des Lattois, contourne la hauteur des Cloiseaux et prend une direction Nord qui sera constante jusqu’aux approches de Saulieu. Il passe à la Ferrière, entre pensières et Pierre Ecrite, à l’Est de Beaumont et arrive à Conforgien. On le retrouve un peu plus loin à Lavau. Entre ces deux points, il a disparu. Il est probable qu’il approchait la maison forte, également disparue, d’Island. Il passe ensuite à Collonchèvres, à la Croix Moreau et arrive à l’église Saint-Saturnin de Saulieu.

Cette liaison présentait un intérêt certain à l’époque gallo-romaine. Sa longueur, mesurée sur la carte, est de 40 km, avec une imprécision ne pouvant excéder quelques centaines de mètres. 40 km représente exactement 18 lieues : c’est la distance indiquée entre Autun et Saulieu par la Table de Pentinger, au Bas-Empire.

Cette route est celle qui est restée, avec peu de modifications, la voie principale de communication entre Autun et Saulieu jusqu’au début du XXe siècle. C’était la « route de Paris ». Son parcours tortueux et le mauvais état de son revêtement l’ont fait délaisser depuis un demi-siècle au profit d’un autre itinéraire, très proche lui aussi du troisième itinéraire gallo-romain.

La troisième liaison Autun-Saulieu se détachait elle aussi du tronc commun, également au pied des collines, vers les Denizots, mais en direction de l’Est.

Sa bifurcation prolongeait l’axe d’un tracé proto-historique Sud-Ouest – Nord-Est, dont le point de départ était Bibracte. Ainsi, à sa séparation du tronc commun, notre itinéraire devenait la voie romaine d’Autun à Alésia. A Maine, sur la commune de Cordesse, il obliquait vers le Nord-Est pour remonter la vallée du Trévoux. Son tracé rectiligne, bien visible en relief à travers les prés, atteste un entretien et une utilisation prolongée. Un peu après Vevrotte, il se confond avec la D 4 jusqu’à Barnay. Après l’étang de Barnay, la voie d’Alesia s’écarte vers l’Est de la D 4 et tend sur Manlay, Sussey…

Cependant, à 1,700 km au Sud de l’église de Manlay, nous voyons un chemin se détacher de la voie d’Alésia en direction du Nord-Ouest, bordant en surplom la ballée du Trévoux, passant à Microge, Menin-Thiroux, Mont la Velle, tous lieux où abondent les traces d’une occupation gallo-romaine. Il contourne par l’Ouest la Montagne de Bard et, à Vianges, se rattache à l’axe Chalon-Saulieu que nous avons évoqué dans l’option n°1.

Ce petit raccordement de 5 km, entre la voie d’Autun à Alésia et la voie de Chalon à Saulieu, réalise une liaison Autun-Saulieu de 38,350 km avec des pentes très modérées. Au vieux cadastre de Manlay, son nom est celui de « chemin rural de Saulieu à Cordesse ». Cette laison Saulieu-Cordesse apparaît sur la carte de Cassini sous réserve d’un petit manque entre Saint-Martin-de-la-Mer et Saulieu. Cet arrêt brutal de la voie en pleine campagne milite pour son antiquité. Le chemin avait forcément existé mais il n’était plus praticable en fin de parcours, ou ne présentait plus de vestige.

Entre ces trois itinéraires, tous formés de raccordements successifs, il est difficile d’opérer un classement qualitatif ou chronologique. Tous trois sortent d’un tronc commun. Les historiens ont accordé le titre de « Voie d’Agrippa » à la voie n°1, peut être parce que c’est la plus indépendant de la voirie actuelle. Mais on peut aussi penser que si la voirie actuelle, entre Saint-Forgeot et Brazey-en-Morvan l’a ignorée, c’est parce que son parcours était le moins commode et le premier disparu.

Si l’on prend pour critère la distance indiquée par la Table de Pentinger, c’est le tracé n°2, le plus proche de la D 980, qui mesure au plus près les 18 lieues, alors que les deux autres n’en font que 17. Émile Thévenot et le Docteur L. Olivier accordent 18 lieues au parcours n°1, mais leurs mesures sont erronées parce que faites au curvimètre sur des cartes à trop grande échelle. Mais on ne peut pas tirer argument d’une différence d’une lieue, comme on ne peut pas avoir un nombre exact de lieues entre deux villes, il faut bien arrondir le chiffre au plus juste.

Quant au troisième itinéraire Autun-Saulieu, son parcours présentait probablement deux variantes au départ d’Autun. Outre celle que nous avons décrite, il en existait probablement une autre quittant la voie de Langres sur le territoire actuel de Saint-Pantaléon et se rattachant à la voie d’Alésia sur le territoire de Cordesse. La nécessité d’un tel tracé se justifiait par la densité de l’habitat gallo-romain autour de Saint-Pantaléon, Saint-Symphorien, Dracy-Saint-Loup et Curgy.

La carte de Cassini atteste la persistance de ce trajet : le chemin dit de Saulieu à Cordesse se rattache à une route Autun-Arnay proche de l’actuel tracé. La première route Autun-Arnay (route de Langres) ne passait pas à Cordesse mais un peu plus au sud, au pont de Muse, mais déjà, un chemin se détachait pour rejoindre la voie d’Alésia.

 

 

  © Roland Niaux, 2001  (Publication électronique : Mai 2006)

 


[1] E. Thevenot, Voies romaines de la cité des Eduens, Bruxelles, Latomus, 1969, p. 101, 102, 108.

[2] Idem, p. 73 et ss.

[3] L. Olivier, Le Haut Morvan Romain : voies et sites, Académie du Morvan, 1983, p. 111. (Lucien Olivier présente ce chemin comme une rocade, détachée à Lucenay de la voie d’Autun à Quarré-les-Tombes, attestée par la photo-interprétation aérienne).

[4] E. Thevenot, Op. cit.,, p. 254.

[5] L. Olivier, Op. cit.,, p. 111.

[6] E. Thevenot, Op. cit., p. 254.

[7] L. Olivier, Op. cit., p. 128-129.