INSTINCTOTHÉRAPIE : SUR UNE MÉTHODE ALIMENTAIRE RÉVOLUTIONNAIRE
Posons l'équation :
"Plaisir = Instinct"
et cherchons ses solutions...
Étrange problème de mathématiques qu'on n'aborde pas en classe d'algèbre, ni même en mathématiques supérieures... Pourtant, cette équation traduit une caractéristique fondamentale de tout instinct : de s'accompagner d'un plaisir lors de son accomplissement.
Il est vrai que la notion d'instinct est a priori censée expliquer très mécaniquement un comportement animal. Certaines guêpes, par exemple, ont l'instinct de construire une petite alvéole verticale, fermée en-dessous, où elles déposent leur larve. Lorsqu'on coupe le bas de l'alvéole, la guêpe continue à nourrir la larve, alors que le puits sans fond rend inutiles tous ses efforts. On peut donc en déduire que son instinct est purement automatique. Mais peut-on généraliser à tout instinct ? On ne doit-on appeler "instincts" que des comportements entièrement automatiques ?
Le lion a l'instinct de chasser lorsqu'il a faim et se met en chasse lorsqu'il voit passer un troupeau de buffles (surtout la lionne, lorsqu'elle doit nourrir ses petits). Il sait choisir l'animal le plus faible, en particulier les jeunes qui ne lui donneront pas des coups de corne mortels. Il n'attaque pas si les bovidés se mettent en cercle pour défendre leur progéniture. Plus il est lui-même affamé, plus il prendra de risques. S'il est en mauvaise posture, il renoncera plutôt que de lancer une attaque vouée à l'échec. L'instinct du prédateur est donc relié à toutes sortes de boucles de régulation qui en font un processus hautement complexe, difficilement réductible à un simple automatisme. On parle pourtant d'un instinct de la chasse chez les prédateurs.
Peut-on dès lors parler d'instinct chez l'homme ? Lorsque nous voyons un fruit appétissant sur un étalage de primeurs, et si la faim nous tenaille, nous éprouvons une envie de nous en saisir et de le croque séance tenante. Mais immédiatement viennent toute une série de considérations mettant en jeu notre libre arbitre : si je n'ai pas mon porte-monnaie sur moi, m'emparer du fruit serait un vol, ce qui est contraire à ma morale. Si j'ai trop faim, je le prends quand même pendant que le marchand a le dos tourné, je le lui paierai une autre fois. Ou si je le lui demande, peut-être m'en fera-t-il cadeau ? Mais s'il a l'air revêche, inutile de lui poser la question. Le vol est puni de prison, faut-il prendre le risque ou continuer d'avoir l'estomac dans les talons... Si je sais que je vais bientôt passer à table, je peux mieux patienter... Si je m'aperçois que le fruit est un postiche, mon envie disparaît immédiatement...
On constate donc chez l'homme l'existence d'un automatisme : une tendance spontanée à se procurer de quoi se nourrir lorsqu'apparaît la faim. Le besoin physiologique s'accompagne d'un comportement automatique, mais celui-ci est modulé par diverses de boucles de régulation, de sorte qu'il ne se déroule que lorsque les circonstances sont favorables. Il existe chez l'être humain bien d'autres tendances qui réagissent automatiquement aux stimulations de l'environnement, en fonction de l'état interne, mais toujours contrôlées ou contrôlables par l'effet du libre arbitre. Il est donc raisonnable de parler d'instincts, sans pour autant présumer que les comportements soient prédéterminés. Seule la tendance est prédéterminée.
Nous pouvons donc parler d'instincts présents chez l'être humain, sans présumer que ces instincts excluent le libre arbitre.
Une tendance automatique n'exclut pas non plus l'apprentissage, bien au contraire. Par exemple, le bébé de quelques semaines sait déjà s'emparer de tout ce qu'il trouve et le porter à sa bouche, puis mâcher et avaler s'il a faim, ou recracher si l'objet lui est désagréable. Ce comportement s'observe objectivement, se décrit comme une réaction plus ou moins automatique à certains schémas déclencheurs. Ceci n'empêche pas que le bébé apprend à ne pas le faire lorsque l'objet est incomestible, piquant, brûlant, ou lorsque sa mère le lui interdit, L'inné et l'acquis se mêlent dès la naissance.
Il en est de même chez l'animal, mais sait-on ce qu'il éprouve lors de la réalisation de ses instincts ? Dire qu'il éprouve quelque chose donne peut-être dans l'anthropocentrisme : on explique l'animal d'après ce que l'homme ressent dans des situations analogues. Mais attention : dire que l'animal n'éprouve rien est également une forme d'anthropocentrisme, une façon de s'approprier la capacité d'éprouver un plaisir ou une satisfaction... Mieux vaut donc ne rien dire du tout, et se contenter d'observer que l'animal qui a réalisé son instinct retrouve un état de quiétude.
Nous n'avons pas le même cerveau que les animaux. Notre cortex beaucoup plus développé nous permet d'éprouver davantage de plaisir, tout comme il semble capable de nous faire éprouver davantage de douleur...Une sorte de caisse de résonance capable d'amplifier les sensations et de les faire émerger dans ce que nous appelons la conscience.
Quoi qu'il en soit, nous éprouvons des plaisirs et des déplaisirs. Les premiers se caractérisent par une envie de retrouver les situations qui nous les procurent, les seconds par une envie de renoncer aux conduites qu'ils marquent négativement. Le plaisir va avec "oui", le déplaisir avec "non". Le plaisir pousse à la réalisation d'un comportement, le déplaisir en dissuade. On voit bien que c'est une chose utile, sinon nécessaire, qu'un plaisir accompagne la réalisation d'un comportement instinctif, et que le déplaisir sanctionne sa non réalisation ou sa mauvaise réalisation. Ainsi, la première réalisation réussie donne lieu à un conditionnement positif, le souvenir de l'agrément pousse à récidiver puis à affiner le comportement ; alors que le déplaisir pousse à fuir ou modifier les situations qui ne permettent pas à l'instinct d'atteindre son but.
Au total, le jeu du plaisir-déplaisir est utile à la réalisation de l’instinct, qui est lui-même utile à la survie. Cette harmonie fonctionnelle découle directement des lois de l’évolution : une espèce qui disposerait d’un instinct défavorable à sa survie serait éliminée au profit des espèces concurrentes mieux pourvues. Celle qui éprouverait du déplaisir lors d’un comportement utile serait également défavorisée et éliminée. Il est donc logique (Jacques Monod dirait que c'est une nécessité) qu’instinct et plaisir aillent ensemble et coopèrent au bien de l’individu et de l’espèce.
D’où l’heuristique suivante pour reconnaître les différents instincts chez l’homme : derrière chaque type de plaisir se cacherait un type d’instinct.
La formule peut paraître surprenante, et ne saurait a priori faire office de règle. Elle peut toutefois nous amener à reconnaître des tendances instinctives derrière de nombreux comportements que nous croyons purement volontaires. Nous sommes en effet enclins à nous lancer dans une action qui nous apporte un plaisir, et l’analyse que nous faisons du couple "plaisir -> décision d’action" est généralement celle d'un acte de volonté, géré par notre libre arbitre. Nous nous disons : ça m"e procure un plaisir, donc je décide de..." L’heuristique ci-dessus peut au contraire nous rendre attentifs au fait que les comportements que nous considérons comme volontaires sont en réalité déterminés par une tendance instinctive, parce que motivés par le plaisir qui est naturellement associé à l'instinct.
En ce qui concerne le comportement alimentaire : croquer dans un fruit délectable peut nous paraître un acte délibéré, motivé par le plaisir que nous décidons de nous approprier. Dans la perspective qui précède, il s’agit au contraire d’un acte instinctif, que le plaisir éprouvé vient sanctionner positivement.
L’instinct alimentaire et le plaisir du palais ne sont ainsi que deux aspects d’un même phénomène. Ils nous poussent à manger ce qui nous est utile. Nous sommes conscients du plaisir et inconscients de l’instinct. Mais ils œuvrent ensemble pour notre santé.
Cette loi de la nature n’est malheureusement plus vraie à partir du moment où un artifice quelconque permet d’éprouver du plaisir pour un aliment qui n’en procurerait pas à l’état naturel. Dans le contexte culinaire, nous sommes bien souvent poussés par le plaisir à manger ce qui ne nous convient pas et peut nous nuire à plus ou moins long terme. L’aliment déguisé fascine nos sens et notre instinct œuvre à contre-sens.
D’où la conviction générale que l’homme a perdu son instinct alimentaire au profit d'une insatiable gourmandise…
FORUM : si vous avez d'autres questions sur l'instinct et le plasir...