Textes d'Albert Schweitzer



Albert Schweitzer (1875-1965):

« Nous restons complètement étrangers au sort des animaux et la plupart d’entre nous perdent tout sentiment de responsablilité devant les souffrances que les hommes civilisés leur infligent. Certains calment leur conscience en se disant qu’il existe bien des Sociétés de protection des animaux et une politique qui veille au respect de la loi. Mais celui qui regarde autour de lui sera tiré de sa quiétude lorsqu’il se rendra compte de tout ce qui se passe et que personne ne se mobilise sérieusement pour dénoncer des scandales quotidiens.

Tous par exemple, nous étions sûrs et certains que dans nos abattoirs tout se passe selon les règles, tant dans le slogan « Strasbourg, ville modèle à tous égards » s’était profondément infiltré dans nos esprits. Nous étions tous convaincus qu’à l’abattoir les animaux étaient sacrifiés avec un maximum de précautions qui leur ôtent toute appréhension et évitent les souffrances inutiles – jusqu’à ce que, l’été dernier, quelqu’un soit allé voir de plus près et ait publié le résultat de son enquête. Et voilà que nous apprenons que nos abattoirs sont un véritable enfer pour les bestiaux et les procédés employés sont indignes d’une institution moderne…

Ce qui fait justement frémir aujourd’hui, c’est que la cruauté des hommes ne vient pas seulement et simplement de leur insouciance, mais de la nécessité économique de gagner leur pain. Les tortionnaires ne sont pas les seuls coupables, mais, avec eux, tous ceux qui les contraignent à user de ces traitements barbares.


L’hiver dernier, au moment de la fonte des neiges, il m’est arrivé d’appeler un sergent de ville pour lui demander d’exhorter un livreur de charbon – dont le cheval tombait presque d’épuisement – à chercher une bête de renfort. La conversation s’engagea avec le charretier : il savait bien que par ce temps, le cheval souffrirait ; si cela n’avait tenu qu’à lui, il n’aurait chargé la voiture qu’à moitié, mais ces messieurs du bureau se moquent bien du temps et des conditions : il s’agit de livrer tant et tant de sacs par journée et qui trouve à redire n’a qu’à se faire voir ailleurs.

N’avez-vous jamais en été entendu meugler des boeufs et des vaches entassés dans les wagons à bestiaux ? les naïfs croient que c’est par …ennui ! Mais celui qui connaît le langage des animaux sait bien que c’est de faim et de soif qu’ils hurlent. En apprenant depuis combien de temps ces bestiaux voyagent sans avoir reçu la moindre nourriture ni la moindre eau, ses chevaux se dressent sur sa tête et longtemps après que le train a quitté la gare, ils entendent encore les cris des bêtes assoiffées et affamées.

La parole de l’apôtre Paul est terriblement vraie ; « L’angoisse des créatures n’aura jamais de fin…« . Lorsque le regard plonge jusqu’au fond de l’abîme de souffrances que les hommes imposent aux animaux, il se voile d’une ombre qui obscurcit les joies les plus innocentes. La nature nous pose une énigme insondable: pourquoi les êtres vivants sont-ils des sources de malheurs les uns pour les autres, pourquoi leur vie s’écoule-t-elle avec une si cruelle indifférence, pourquoi sont-ils inaccessibles à la pitié ? Nous restons sans ressources devant ce mystère et tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous efforcer à combattre les erreurs criantes.

En général, nous ne parlons pas de ces choses, nous les enfouissons au fond de l’âme. Mais parfois l’indignation nous étouffe, nous voudrions la clamer, tant nous sommes bouleversés par cette peine obscure, comme si nous entendions s’élever de toutes part le gémissement de cette créature qui implore la délivrance ».
(Albert Schweitzer – 1908, Strasbourg in ‘Anthologie Humanisme et Mystique –
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Il arrive que les hommes se laissent trop facilement décourager à la pensée que l’individu isolé ne peut rien faire, et ils en viennent, la plupart d’entre nous, à vouloir fermer les yeux et se boucher les oreilles pour ne rien savoir de ces misères: ils s’imaginent qu’en leur tournant le dos dans leur vie quotidienne, elles cessent d’exister.
Ce point de vue est faux et lâche. L’individu isolé peut au contraire faire beaucoup (…) Ce qu’on vous demande est vraiment modeste : aucun sacrifice ni de temps ni d’argent, mais seulement ne pas rester un spectateur passif et élever la voix à la place des créatures qui ne savent parler, afin de ne pas ressembler au Lévite de la parabole. Mais je remarque chez les autres et chez moi-même que nous nous y prenons souvent avec maladresse pour défendre la cause des animaux : nous nous mettons en colère, nous injurions et morigénons, ce qui semble alors donner raison à ceux qui nous reprochent en se fâchant de nous mêler de ce qui ne nous regarde pas et que nous ne connaissons pas ! Une parole mieux placée et plus aimable n’aurait suscité de telles réactions négatives. Il faut se souvenir des paroles de l’apôtre: « la charité est patiente, elle est bienveillante; la charité n’est pas envieuse, elle ne se vante pas, ne s’irrite pas et ne fait rien d’inconvenant… » Notre but est d’éveiller la conscience des hommes: vous n’y arriverez pas prétendant vous ériger en juges, mais plutôt en vous présentant comme un requérant. Même si l’interpellé riposte et si vous croyez n’avoir rien obtenu, la requête fait son chemin, pénètre l’esprit jusqu’à ce qu’un jour la lumière y jaillisse.
Si tous, tant que nous sommes, nous faisions chacun notre devoir, nous réussirions à changer beaucoup de choses (…) ne vous détournez pas en disant : « C’est plus fort que moi, je ne peux pas voir çà! » – mais inquiétez-vous et osez prononcer le mot qui convient (…). Telle est la petite requête que je vous adresse en ce temps de l’Avent pour que nous devenions les ouvriers de la délivrance des animaux …
(Sermon du troisième dimanche de l’Avent, 1908)



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Au premier abord, il peut sembler que le respect de la vie soit quelque chose de trop général et de trop peu vivant pour fournir les éléments d’une éthique valable. Mais la pensée n’a pas à se demander si ses expressions auront une résonance plus ou moins vivante, elle doit seulement se soucier qu’elles atteignent leur but et aient une vie en elles. Quiconque subit l’influence du respect de la vie ne tardera pas à sentir, grâce aux exigences de cette éthique, quelle flamme couve sous ces expressions en apparence abstraites. L’éthique du respect de la vie est l’éthique de l’amour, élargie jusqu’à l’universel. Elle est l’éthique de Jésus, reconnue comme une nécessité de la pensée.

Pour l’homme véritablement moral, toute vie est sacrée, même celle qui, du point de vue humain, semble inférieure. Il n’établira de distinction que sous la contrainte de la nécessité, notamment lorsqu’il faudra choisir, entre deux vies, laquelle préserver laquelle sacrifier. Dans toutes ces décisions, il aura conscience d’agir subjectivement et arbitrairement et (de) porter la responsabilité de la vie sacrifiée.

Placé, comme tous les êtres vivants, devant ce dilemne de la volonté de vie, l’homme est constamment forcé de conserver sa propre vie, et la vie en général, aux dépens d’autres vies. S’ils a été touché par l’éthique du respect de la vie, il ne lèse ni ne détruit de vie que par une nécessité à laquelle il ne peut se soustraire; jamais il n’y consent intérieurement.
(Albert Schweitzer – Ma vie et ma pensée – 1931)

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La philosophie européenne n’a apporté aucun soutien au mouvement en faveur de la protection des animaux. Ou elle considère ces marques des compassion envers les animaux comme une forme de sensiblerie, qui n’aurait rien à voir avec une éthique rationnelle, ou elle ne lui concède qu’une importance secondaire. Pour Descartes, les bêtes ne sont que des machines. Elles n’ont pas besoin de notre compassion. Le moraliste anglais Jeremy Bentham considérait la bonté envers les animaux comme un entraînement à la bonté envers les humains. Kant s’exprima d’une manière analogue. Il insistait sur l’idée que l’éthique n’englobe que les devoirs des hommes dans leurs relations entre eux.
Cette conviction de principe, la philosophie européenne continue à la maintenir, même quand ici ou là elle montre de la sympathie pour le mouvement de protection des animaux. Elle ne se résout pas à franchir un pas décisif pour considérer que l’attitude de bonté envers les animaux réponds à une exigence de l’éthique, exactement de la même manière que l’attitude bonté envers les hommes. (…)
Très souvent on pose la question : pourquoi la compassion pour la vie animale n’a-t-elle pas fait l’objet d’un commandement du christianisme, alors que la loi juive contient déjà maintes dispositions en faveur des bêtes ? Il faut en chercher l’explication dans le fait que le christianisme primitif vivait dans l’attente de la fin imminente du monde et que par conséquent le jour est proche où toute créature sera délivrée de ses souffrances. C’est de cette aspiration de toute créature à une libération prochaine que parle l’apôtre Paul dans son Epître aux Romains (VIII, 18-24). Dans ces versets, il exprime sa profonde commisération pour les créatures. Mais comme la fin du monde naturel, avec ses souffrances et ses misères, est envisagée à brève échéance, le souci de la protection des animaux entre aussi peu en ligne de compte que l’abolition de l’esclavage. C’est ainsi que le commandement chrétien de l’amour n’exige pas expressément la compassion pour les animaux, bien qu’à vrai dire elle y soit contenue.
Tout homme non prévenu et réfléchi ne peut faire autrement que de témoigner de l’amour, non seulement aux hommes, mais également aux animaux. Comme nous n’attendons plus que les créatures soient libérées de leurs souffrances par la fin du monde toute proche, nous sommes entraînés par le commandement de l’amour que nous portons en nous, dans notre coeur et notre esprit, et Jésus a exprimé, à donner libre cours à notre sentiment de compassion envers les animaux et, chaque fois que la possibilité se présente, à leur venir en aide et à leur épargner des souffrances.
Voilà comment nous, Européens et descendants d’Européens, nous en sommes arrivés – quoique la pensée philosophique dominante ne nous y ait nullement disposés – à nous tourner vers la question de notre comportement et de notre responsabilité à l’égard de toutes les créatures et à ajouter aux exigences de l’amour du prochain celle de l’amour des bêtes.
Nous concédons volontiers à la pensée chinoise et à la pensée hindoue le mérite d’avoir soulevé avant nous le problème des rapports entre l’homme et les autres êtres vivants – et à leur morale d’avoir fixé, pour ces rapports, le principe des devoirs et des responsabilités qui incombent aux hommes. Mais en même temps nous croyons pouvoir constater que nos efforts actuels pour amener à la conscience, par nos paroles et nos actions, le principe de responsabilité de l’homme envers tout ce qui vit ne manquent pas d’importance non plus et qu’ils sont susceptibles de donner de nouvelles impulsions à l’éthique des Chinois et à celle des Hindous. On ne peut affirmer que ces éthiques aient apporté la vraie solution au problème des rapports de l’homme avec les animaux. A ce point de vue, elles présentent des lacunes et ne peuvent nous satisfaire. Le mérite de l’éthique chinoise réside en ceci qu’elle plaide pour une compassion naturelle et active envers les créatures souffrantes. Mais elle est loin de soulever le problème dans toute son ampleur philosophique. aussi ne fut-elle pas capable d’éduquer le peuple à une bonté véritable envers les animaux. Très tôt, la pensée chinoise s’est figée en une scolastique et s’en est tenue à l’héritage laissé par les anciens penseurs, au lieu de l’actualiser.
L’éthique hindoue, dans ses considérations sur l’homme et l’animal, présente des insuffisances également. Elle ordonne seulement, par compassion, de ne pas tuer et de ne pas nuire, mais non de secourir activement. Le difficile problème de savoir si l’homme peut réellement éviter de tuer et de nuire n’est pas posé et donc pas traité. L’homme est laissé dans l’illusion qu’en s’abstenant de tuer et de nuire, il obéit au commandement de l’ahimsa (non-violence). L’éthique néglige de l’éduquer et de l’amener à prendre conscience de tout le poids de ses responsabilités envers tout ce qui vit.
La philosophie tend à se représenter l’éthique comme un système bien ordonné de devoirs et de lois faciles à appliquer. Mais dès que nous reconnaissons de quelque manière le principe de l’amour, nous aboutissons, même en le fixant sur l’homme seulement, à une éthique de responsabilités et de devoirs élargis à l’infini. L’amour ne se réglemente pas. Il ordonne absolument. Chacun de nous doit décider par lui-même, subjectivement, jusqu’où il peut aller dans l’exécution des commandements illimités de l’amour, sans toutefois renoncer à sa propre existence, et ce qui lui incombe de sacrifier de sa propre vie et de son bonheur au service de la vie et du bonheur d’autrui.
Que l’éthique, dès lors que l’on reconnaît le principe de l’amour, échappe à toute réglementation, on serait tenté de se le dissimuler, s’il était vrai que ce principe ne s’applique qu’aux hommes. Mais si l’on accorde à l’étendre à toutes les créatures, on admettra du même coup que l’éthique n’a pas de limites et on ne pourra plus se refuser à l’évidence que de par son essence elle nous charge de responsabilités et de devoirs sans fin.
Parce que l’extension du principe de l’amour à l’ensemble des créatures représente pour l’éthique une véritable révolution, la philosophie renâcle à s’engager dans ce sens. Elle aimerait s’en tenir à une éthique qui, par des commandements clairs et raisonnables, sans exigences excessives, dicte aux hommes la conduite à suivre envers leurs prochains et envers la société.
Celui qui examine sérieusement le problème de la compassion pour les animaux sait qu’il est facile de prêcher les bons sentiments en terme généraux, mais infiniment plus difficile d’établir les règles de son application dans les cas concrets. Il ne s’agit pas uniquement de savoir dans quelles conditions l’existence ou le bien-être d’une créature peuvent être sacrifiés à l’existence et aux besoins des hommes, mais aussi de voir comment trancher la question du sacrifice d’une créature à une autre créature. Comment justifier, par exemple, que pour nourrir les oiseaux qu’on a recueillis on attrape des insectes ? Quel principe invoquer pour décider le sacrifice d’une multitude d’êtres vivants au bénéfice d’une autre ainsi privilégiée ?
L’éthique qui veut nous enseigner le respect et l’amour de toute vie doit en même temps nous ouvrir les yeux sans ménagements sur la nécessité, à laquelle on se trouve soumis de mille façons, de tuer et de nuire, et elle ne doit pas nous dissimuler les conflits qui en résultent sans cesse, pour peu que nous soyons des hommes lucides, résolus à penser ce que nous faisons.
Comme elle perçoit instinctivement les incroyables difficultés où s’embarrasse l’éthique, lorsqu’on étend la loi de l’amour à tous les êtres vivants, la philosophie européenne a toujours cherché, jusqu’à notre époque, à s’en tenir au principe de base, selon lequel l’éthique ne concerne que le comportement de l’homme envers ses semblables et la société à ne voir dans l’obligation d’étendre sa sollicitude à tout ce qui vit qu’un élément surajouté à l’édifice de la morale véritable. Certes, la philosophie ne peut ignorer qu’elle entre ainsi en contradiction avec notre sensibilité naturelle. Mais elle préfère cela, plutôt que que de se risquer à s’engager dans une éthique de devoirs et de responsabilités sans frontières.
Toutefois elle s’accroche ainsi à une position perdue d’avance. La conscience ne peut se soustraire à une éthique de l’amour et du respect pour toute vie. Il faudra que la philosophie abandonne l’ancienne éthique aux limites étroitement humaines et qu’elle reconnaisse la valeur d’une éthique globale, élargie au-delà de l’humain. En revanche, les partisans de l’amour pour toute créature doivent mesurer les difficultés que soulève leur éthique et se résoudre à ne pas jeter un voile sur les inévitables conflits qui éprouvent chacun de nous.
Chercher dans tous les cas concrets une application de l’éthique du respect pour toute vie, telle est la lourde tâche qui s’impose à notre époque.
(La philosophie et la question du droit des animaux, Albert Schweitzer)

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