Texte de Jean- Paul Sartre


Jean-Paul Charles Aymar Sartre est né le 21 Juin 1905 dans le 16 ème arrondissement de Paris et est mort le 15 Avril 1980 dans le 14 ème arrondissement . C'est un philosophe, écrivain, dramaturge, journaliste français chef de file de l'existentialisme français.



Ses principales œuvres :
  • La Nausée (1938)
  • Le Mur (1939)
  • Les Mouches (1943)
  • L'Etre et le Néant (1943)
  • Huis clos (1945)
  • L'âge de raison (1945)
  • L'existentialisme est un humanisme (1945)
  • Morts sans sépulture (1946)
  • La Putain respectueuse (1946)
  • Réflexion sur la question juive (1947)
  • Les mains Sales (1948)
  • Le Diable et le Bon Dieu (1951)
  • Les Séquestrés d'Altona (1959)
  • Critique de la raison dialectique (1960)
  • Les Mots (1964)



La mauvaise foi du gentleman Carnivore

Ainsi, l'ignorance elle-même comme projet est un mode de connaissance puisque, si je veux ignorer l'Être, c'est que j'affirme qu'il est connaissable. T., risquant d'être malade et craignant d'avoir la tuberculose, refuse d'aller voir le médecin. Car celui-ci peut évidemment la délivrer de ses craintes, mais aussi les véri-fier. En ce cas la tuberculose possible se précise, surgit dans l'univers avec sa densité, se manifeste à travers les radios, les analyses, devient le sens des apparitions jusque-là isolées (fièvres, etc.). Elle est. Mais si T. ne va pas consulter le médecin, nous avons un fait complexe de minimisation d'être qu'il faut décrire : si l'ignorance pouvait être totale (si elle pouvait même ignorer qu'il y a une tuberculose possible), à la limite la tuberculose réelle demeurerait circonscrite dans cet être que l'on peut aussi bien considérer comme néant d'être. Elle serait, sans être pour personne ni pour soi. N'étant pas prise en considération, elle n'obligerait pas à traiter avec elle, elle ne contraindrait pas T. à se choisir en face d'elle, à l'assumer, à prendre ses responsabilités de tuberculeuse. Véri-fier, c'est créer ce qui est. T. refuse de prendre la responsabilité de faire accéder au monde humain ce qui n'a que l'existence larvaire d'un monde souterrain et nocturne. Elle refuse de se choisir tuberculeuse et de créer librement la tuberculose. Elle insiste donc sur le facteur « créer » dans la formule « créer ce qui est », et laisse tomber le facteur « être » ; elle s'effraie devant ses responsabilités  (vis-à-vis d'elle-même – dans d'autres cas ce pourra être vis-à-vis des autres) et devant sa liberté créatrice. Donc, en un sens que nous développerons plus loin, la peur de la vérité est peur de la liberté. Le savoir m'engage comme complice du surgissement de l'Être dans le monde et me met en face de responsabilités nouvelles. La femme prude devant qui l'on tient des propos lestes refuse de les entendre : pour autant que la chose la concerne elle refuse de les faire être, car écouter ces propos, c'est une moindre façon de les dire. (Bergson a bien montré qu'on reparle à l'intérieur le discours d'autrui.) Ce carnivore distingué mange un « chateaubriand », étrange objet portant le nom d'un écrivain et sculpté dans une matière indéfinissable, mais il refuse (curiosité malsaine) d'aller aux abattoirs. S'il y va, l'abattoir surgit dans le monde bourgeois en pleine lumière : il existe, le chateaubriand est de la viande d'animal mort. Mais il est mieux que les abattoirs restent à l'extérieur de la société, cachés, dans cette zone obscure où le Pour-soi même est parent de l'En-soi : les tueurs de bestiaux sont des « brutes », des consciences obscures qui ne dominent pas le phénomène ; l'abattoir est à la lisière de la nuit, qu'il y reste. Le gentleman Carnivore serait complice si par son savoir le chateaubriand se transformait en chair morte sous les yeux de ses convives.

 

 Extrait de : Vérité et existence

 


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