Texte de Derrik Jensen







Derrick Jensen est né le 19 Décembre 1960.C'est un écrivain et activiste écologique américain vivant en Californie.Il est un des membres fondateurs du Deep Green Resistance.



Ce texte est une compilation d'extraits tirés de son livre "Thought to exist in the Wild" ("Censés exister en liberté").

Karen Tweedy-Holmes m’a abordé avec ses photos épouvantablement tristes d’animaux prisonniers des zoos. Je voulais écrire quelque chose faisant honneur à son travail, honneur à la souffrance de ces animaux, et tenter d’arrêter ces souffrances en aidant à briser le mythe selon lequel les zoos aident les animaux. Je voulais aider à mettre fin aux zoos. Une des choses dont je suis particulièrement fier, dans ce livre, est le lien que j’établis entre les zoos et la pornographie. Dans les deux cas, cela nécessite qu’il y ait un sujet, le regard braqué sur un objet dont il a le contrôle, un objet essentiellement retenu captif et exploité, à des fins purement éducatives et divertissantes vis-à-vis du sujet. La leçon la plus importante enseignée par les zoos et la pornographie, est que moi, le spectateur, j’ai du pouvoir sur toi, qui es dans la cage.

L’ourse fait sept pas, ses griffes claquant sur le ciment. Elle baisse la tête, se retourne et fait trois pas vers l’avant de la cage. Elle baisse à nouveau la tête, se retourne de nouveau et de nouveau fait sept pas. Lorsqu’elle revient à son point de départ, elle recommence tout. Puis elle recommence, toujours et encore.

A l’extérieur de la cage, les gens marchent dans une allée. Les poussettes n’ont pas le temps de s’arrêter complètement, avant que leurs conducteurs réalisent qu’il n’y a rien à voir. Ils poursuivent leur chemin. L’ourse fait toujours les cent pas, baisse la tête, se retourne. Un couple d’adolescents, se tenant par la main, baladeurs sur les oreilles, approche. Un coup d’œil à l’intérieur est suffisant, ils sont déjà en route pour la cage suivante. Trois pas, baisse la tête, change de direction.

Mes doigts s’étaient agrippés fortement à la rampe métallique de l’enceinte extérieure. Je m’aperçois qu’ils sont douloureux. J’ai la gorge serrée. L’ourse fait toujours les cents pas. Je regarde l’argenté de son dos, la concavité de son nez. Sept pas, baisse la tête, demi-tour. Je me demande depuis combien de temps elle est là. Un père et son fils approchent, ne restent pas longtemps à mes côtés. Trois pas, baisse la tête, demi-tour. Je lâche la rampe, fais demi-tour et alors que je m’éloigne, j’entends, s’estompant lentement, le cliquetis rythmé des griffes sur le ciment.

Un zoo est un cauchemar qui prend la forme de ciment et d’acier, de fer et de verre, de douves et de clôtures électriques. Pour ses victimes, c’est un cauchemar sans fin dont la seule issue est la mort.

Le directeur de zoo David Hancocks écrit une phrase que beaucoup d’autres reprennent en cœur: « les zoos ont évolué de façon indépendante dans toutes les cultures du monde ». Nombreux sont ceux qui répètent cette affirmation, mais elle n’est pas entièrement correct. Cela revient à dire que le droit divin des rois, la science cartésienne, la pornographie, l’écriture, la poudre à canon, la tronçonneuse, le tractopelle, le bitume et la bombe nucléaire ont évolué de façon indépendante dans toutes les cultures du monde. Certaines cultures ont développé certaines de ces choses, et d’autres, non. Certaines cultures ont conçu des zoos, et d’autres non. Les cultures humaines existaient des milliers d’années avant l’apparition du premier zoo, il y a 4300 ans de cela, dans la ville sumérienne d’Ur, ce qui signifie que ces cultures n’ont pas conçu les zoos. Et, depuis ce premier zoo, des milliers de cultures ont existé — certaines jusqu’à aujourd’hui (jusqu’à ce que la culture dominante finisse par toutes les éradiquer) — sans qu’on y constate la présence de zoos, ou leur équivalent.

En revanche, les zoos se sont développés du Sumer antique à l’Égypte, à la Chine, à l’empire mogol, à la Grèce et à Rome, en suivant l’évolution de la civilisation occidentale jusqu’à nos jours. Mais ces cultures partagent quelque chose que ne partagent pas les cultures indigènes comme les San, les Tolowa, les Shawnee, les Aborigènes, les Karen et toutes celles qui n’avaient pas ou n’ont pas de zoo: elles sont civilisées. La substitution d’un seul mot rend juste la phrase de Hancocks: « les zoos se sont développés de façon indépendante dans toutes les civilisations du monde ».

Beaucoup de zoos de l’antiquité regroupaient une quantité phénoménale d’animaux. Les zoos égyptiens détenaient des milliers de singes, des chats sauvages, des antilopes, des hyènes, des gazelles, des bouquetins et des oryx. Quelques historiens des zoos suggèrent que parce que les créatures dans les zoos étaient sacrées, elles étaient bien traitées. Mais comme l’indique Hancocks, « la déification d’une espèce, cependant, lui rapportait un privilège discutable. Utilisée lors de sacrifices rituels, les ibis, faucons et crocodiles sacrés, étaient momifiés par centaines de milliers lors de cérémonies sacrées. Les massacres sacrificiels étaient tellement énormes, qu’ils ont abouti à l’extermination de ces espèces dans de nombreuses régions d’Égypte ». Les Chinois, également, construisirent de grands zoos, tout comme les Princes en Inde: Le Moghol Akbar possédait cinq mille éléphants, mille chameaux et mille guépards dans sa collection. Les animaux des zoos ont été élevés comme des animaux de compagnie, des bizarreries, des objets d’étude, comme des distractions, mais surtout — et ceci est aussi vrai de nos jours qu’à l’époque — comme symboles de prestige et de pouvoir.

Un des grands plaisirs que me procure la vie dans cette contrée est de faire la connaissance de mes voisins — les plantes, les animaux et les autres qui vivent ici — alors qu’ils se présentent à moi à leur rythme et selon leurs conditions. Les ours par exemple, n’étaient pas timides, me montrant leurs excréments puis leurs corps peu de temps après, se tenant sur leurs pattes arrière afin de poser leurs pattes avant boueuses sur les fenêtres, pour regarder à l’intérieur, ou n’offrant à ma vue, et de manière furtive, que des postérieurs poilus qui disparaissaient rapidement à chaque fois que j’approchais sur un chemin forestier, ou encore marchant lentement comme des fantômes noirs dans le gris profond du point du jour. Bien qu’habitué à leur hardiesse, c’est toujours un cadeau lorsqu’ils se dévoilent encore plus, comme un l’a fait récemment lorsqu’il a nagé juste devant moi dans l’étang. Merles américain, pics flamboyants, colibris et moucherolles se présentent également. Ou plutôt, comme l’ours, ils présentent les parties d’eux-mêmes qu’ils veulent exposer. Je vois souvent des merles, et j’ai vu des fragments de coquilles bleues deux fois, longtemps après que les oisillons soient partis, mais je n’ai jamais vu leurs nids. Il en va de même avec les autres.

Ces rencontres — ces présentations — et tant d’autres, se font toujours selon les conditions choisies par ceux qui sont sur ces terres depuis bien avant moi: ils choisissent le moment, l’endroit et la durée de nos rencontres. Comme mes voisins humains, et comme mes amis humains, ils me montrent ce qu’ils veulent d’eux-mêmes, quand ils veulent le faire, comment ils veulent le faire, et je les en remercie. Leur demander de m’en montrer plus — et ceci est aussi vrai pour les non humains que pour les humains — serait excessivement impoli. Ce serait arrogant. Ce serait abusif. Cela détruirait la confiance des autres. Cela détruirait tout le potentiel que notre relation aurait pu avoir un jour. Cela nuirait franchement au bon voisinage.

Je suis au zoo. Je suis horrifié. A travers tout le zoo je vois des consoles aux sommets de petits supports. Des consoles, aux designs de dessins animés, clairement destinées aux enfants. Chacune a un haut-parleur muni d’un bouton. Lorsque j’appuie sur le bouton, une voix entonne une psalmodie: « tous les animaux du zoo t’attendent impatiemment! » La chansonnette se termine en rappelant aux enfants de s’assurer de « bien s’amuser! »

J’appuie sur le bouton. J’entends la chanson. Je regarde les murs en béton, les espaces vitrés, les douves, les clôtures électriques. Je vois les expressions sur les visages des animaux, si différentes des expressions des nombreux animaux sauvages que j’ai rencontrés. Et j’ai vu les similitudes entre le regard des prisonniers humains et les yeux de ceux emprisonnés dans les zoos. Si vous vous donniez la peine de regarder, vous verriez les différences, et vous verriez les similitudes.

Le concept central du zoo, et finalement, le concept central de toute cette culture, est que tous « ces autres » ont été placés ici pour nous, qu’ils n’ont aucune existence indépendante de nous; que les poissons des océans attendent que nous les attrapions; que les arbres des forêts attendent que nous les abattions, que les animaux des zoos attendent là pour nous divertir. Peut-être est-ce flatteur, d’une manière infantile, de croire que tout est là pour vous servir, mais dans le vrai monde, où de vraies créatures existent et souffrent, c’est assez pathétique de faire comme si personne ne comptait, sauf vous.

Malheureusement, nous vivons dans une culture qui souffre de narcissisme , ou pour être plus précis, nous vivons dans un monde qui souffre à cause du narcissisme de cette culture. Dans le livre « la culture du zoo: le livre qui regarde les personnes qui regardent des animaux », Bob Mullan et Garry Marvin demandent: « après tout, pourquoi préserver la vie sauvage ? On pourrait répondre que le monde serait appauvri si les animaux menacés d’extinction étaient autorisés [sic] à disparaître. Mais qui, précisément, serait appauvri ? » Ils répondent ensuite eux-mêmes à leur question, d’une manière qui rend ce narcissisme particulièrement évident: « notre réponse est que le monde des humains serait appauvri, car les animaux sont préservés uniquement pour le bénéfice de l’homme, parce que les êtres humains ont décidé qu’ils voulaient qu’ils vivent pour le bonheur de l’homme. L’idée selon laquelle ils seraient protégés par égard pour eux, est une idée étrange, car cela impliquerait que les animaux puissent désirer une condition particulière à endurer. Cela n’a de toute façon aucun sens pour l’homme d’imaginer que les animaux puissent avoir une quelconque envie que leur espèce ne perdure ». Il est évident qu’aucun de ces écrivains n’a jamais connu de vrais animaux sauvages, et qu’ils n’ont certainement jamais pris la peine de demander à ces animaux — ni littéralement, ni métaphoriquement parlant — s’ils voulaient survivre. Évidemment, un désintérêt total pour l’autre est une des caractéristiques qui définit le narcissisme.

S’opposent à leurs mots ceux de Bill Frank Jr., Président de la Commission de Pêche Indienne du Nord-Ouest, qui déclare: « si le saumon pouvait parler, il nous demanderait de l’aider à survivre. C’est un problème que nous devons aborder ensemble ». Et j’ajouterais que les saumons nous parlent déjà, si seulement nous les écoutions.

Mullan et Marvin continuent, “les animaux autres que l’homme [sic] ne peuvent pas avoir de sens de l’identité de leur espèce; ils ne peuvent pas réfléchir sur la nature de leur identité collective; ils ne peuvent pas non plus ressentir qu’il serait bon pour eux de continuer à exister”. Les assertions des auteurs sont insupportables, arrogantes, et absolument nécessaires pour justifier la continuation de l’extermination des non-humains. Encore une fois, ils continuent, « le désir pour une espèce de continuer n’est qu’une projection de la part des êtres humains ». Une fois de plus, infondé, insupportable, et nécessaire. Encore : « la préservation du monde naturel n’est qu’une préservation pour notre propre bénéfice ».

Mullan et Marvin s’opposent également à ce que l’on donne de plus grandes cages aux animaux des zoos, soutenant que, parce qu’ils restent généralement dans un coin de la cage, ils n’ont alors pas besoin d’un plus grand territoire. Ils ajoutent, « en d’autres termes, le besoin d’espace vient du public, et non de la volonté des animaux ». D’après Dick van Dam, du Zoo Blijdorp de Rotterdam, « les animaux n’ont pas besoin de tant d’espace, mais le public, bien sûr, veut les voir gambader dans de grandes plaines ». Le Professeur H. Hedigger du zoo de Munich, va plus loin: « la cage était autrefois une chose dans laquelle un animal sauvage était enfermé contre son gré, principalement pour l’empêcher de s’échapper. Les animaux sauvages vivaient dans des cages, comme des forçats en prison. Ceci mena à l’idée, largement disparue aujourd’hui, mais qui couve encore chez certaines personnes qui ont très peu de connaissances sur les animaux, que les animaux dans les zoos étaient effectivement des  détenus, innocents même, se languissant dans le chagrin et la tristesse et l’amertume de la perte de leur « liberté dorée » et mourant fréquemment du mal du pays ». Heddiger nous dit que si nous pensons que les animaux ressentent — et souvenez-vous, les humains sont aussi des animaux — alors, nous devons avoir « très peu de connaissances sur les animaux ». Il continue: « de nos jours, l’idée que les animaux ressemblent d’une quelconque façon à d’innocents forçats est aussi fantasque que de croire que les voix qui sortent des postes de radio émanent de petits bonhommes emprisonnés dans la boîte ». Maintenant, si nous pensons que les animaux ressentent — et souvenez-vous les hommes sont aussi des animaux — alors, et selon le Dr. Heddigger, nous devons être fous. Il ajoute enfin: « les animaux sauvages dans les zoos ressemblent plutôt à des propriétaires fonciers. Loin de vouloir s’enfuir et de recouvrer leur liberté, ils se cantonnent à vouloir défendre l’espace qu’ils habitent et à le protéger de toute intrusion ». Est-ce la peine que je commente ceci, ou est-ce que la démence de ce type de raisonnement est aussi évidente pour vous qu’elle l’est pour moi ?

Je vais dans un zoo. Je vois des animaux exhibés. J’appuie sur le bouton et entends: tous les animaux du zoo sont impatients de te rencontrer. Je rentre à la maison. J’ouvre un journal et vois un article intitulé « la planète des animaux: de la célèbre foire aux chameaux en Inde, aux féroces varans du Komodo indonésien — Le monde entier est un zoo ». Et le sous-titre, en gros caractères gras: « le monde des animaux attend ». Qui? Vous, bien sûr. Je repose le journal et allume mon PC. Je vais sur un site porno. Je vois des femmes exhibées. Je clique sur ma souris, et je lis : « toutes ces dames adorent se déshabiller devant la caméra et s’amusent beaucoup durant ces prises de vues, qui vous sont accessibles sans aucune censure ».

Exhiber tous ces « autres » n’est pas suffisant. Nous devons nous convaincre qu’ils sont les acteurs désespérément volontaires de leur propre dégradation, que nous ne les exploitons pas mais leur faisons une faveur. Nous secourons les ours du monde sauvage, sauvons des orphelins d’une condamnation à mort. Les animaux des zoos sont tellement heureux que nous avons besoin de cages pour les préserver de ceux de l’extérieur. Les animaux sont riches, même, ce sont des propriétaires vivant leurs vies dans un luxe oisif.

On dit souvent que l’une des premières fonctions positives des zoos est l’éducation. La fin typique d’un livre type sur les zoos est un plaidoyer dans un langage lyrique, expliquant que parce que la terre est devenue un champ de bataille, avec les animaux perdant la bataille et la guerre, les zoos sont alors réellement le dernier espoir pour un monde sauvage assiégé. Ce n’est qu’en exposant le plein potentiel éducatif des zoos que suffisamment de personnes se soucieront du monde sauvage pour ne plus détruire la planète. Le défi des zoos, selon un autre passage type possible, est « de permettre aux animaux vivants d’inspirer l’admiration et l’émerveillement du monde naturel; de nous apprendre cette place de l’animal dans le cosmos et de mettre en lumière la toile enchevêtrée et fragile de la vie qui le nourrit; c’est une porte ouverte à la préservation, pour des millions de personnes qui veulent aider à sauver cette planète et les créatures incroyables qu’elle abrite. Pour enrichir, illuminer, et inspirer les personnes qui s’en soucient, afin qu’à travers le pouvoir de la volonté d’un très grand nombre, nous sauvions le scarabée, l’escargot, et l’alligator, ainsi que le panda, le rhinocéros et le condor ».

Êtes-vous déjà allé au zoo? Les zoos sont constitués d’animaux en cages — oh, pardon, en habitats, rangées après rangées, sentiers après sentiers. Les zoos sont, au mieux, de mauvaises simulations du monde naturel.

Les zoos ne m’inspirent pas un sentiment « d’admiration et d’émerveillement ». Ils m’inspirent un sentiment de solitude et de profond chagrin. Je ne vois aucune admiration ni aucun émerveillement sur les visages des autres clients des zoos. J’entends des enfants rire des animaux. Non pas « le doux son des rires d’enfants » dont on lit si souvent la description dans de mauvais poèmes, mais le rire moqueur de la cour d’école, le rire de la malchance de l’autre, le rire qui donne de la voix au même mépris qui se manifeste dans les titres désinvoltes des journaux et dans les blagues des magazines comme Jogging Man. Je vois des mères avec leurs jeunes enfants, riant avec eux en montrant du doigt ces animaux stupides, se moquant du gros orang-outan, se moquant du loup qui fait les cents pas, faisant des grimaces effrayantes au serpent, ignorant l’ours qui fait les cents pas, se moquant du fourmilier qui fait des allers-retours et des allers-retours toujours et encore. Et ces femmes avec leurs poussettes, avec leurs jeunes enfants qui chouinent pour de la barbe-à-papa, qui chouinent pour avoir des ours en peluche, ne s’arrêtent jamais de marcher, ne s’arrêtent jamais de parler, ne s’arrêtent jamais de pointer du doigt et de rire. Ils pénètrent le pavillon des singes. Ils hurlent sur ces idiots de singes, ces chimpanzés stupides qui se mettent les doigts dans le nez et qui regardent fixement les femmes et les enfants, à travers la vitre. Les enfants rient et tapent sur la vitre. Ils se collent tout près, et dévisagent à leur tour l’animal de l’autre côté. Lui font des grimaces. Puis se détournent. J’entends les mères hurler, à nouveau, et dire: « oh, regarde, le singe fait une petite crotte! » Je ferme les yeux, et me retrouve une fois de plus agrippé à la rambarde. Les enfants rient et hurlent. Les mères aux voix stridentes disent une fois de plus, « oh, regarde, le singe étale sa petite crotte sur la vitre ». Les femmes et les enfants rient et hurlent. Je pense, « ne sais-tu pas ce que ce chimpanzé vient juste de te dire? Es-tu tellement déconnectée que tu ne remarques même pas lorsque tu as été insultée? » Que sont en train d’apprendre ces femmes et ces enfants? Quel « admiration et émerveillement » permettent-ils aux animaux d’inspirer?

Croke continue, et nous dit du but des zoos qu’il est « de nous apprendre cette place de l’animal dans le cosmos et de mettre en lumière la toile enchevêtrée et fragile de la vie qui le nourrit ». Cela n’a pas de sens. Les zoos nous apprennent que la place d’un hippopotame est dans une piscine de béton remplie de merde, que celle d’un singe est derrière une fenêtre vitrée, pour qu’il ne puisse pas vous balancer sa merde au visage — ce qu’il adorerait certainement faire à ce stade — et que la place d’un grizzly est dans un « habitat » de 900 mètres carrés. Comment un zoo peut-il nous apprendre la place d’un animal dans le cosmos, quand la présence même de cette créature dans un zoo implique qu’elle ou ses aïeux aient été retirés de force de cette place légitime. Et comment un zoo peut-il illuminer une toile enchevêtrée et fragile, lorsque toutes les parties la composant sont séparées et mises en cage ? La toile est faite des relations entre les différents animaux, plantes, sols et climats, et ne peut être simulée dans une boîte de béton, qu’importent les « enrichissements » ajoutés.

Même si on les croit sur parole à propos du potentiel éducatif des zoos, les études ont montré, les unes après les autres, qu’ils ont misérablement échoué en cela. Comme un auteur nous le dit: « une étude sur la durée d’observation au Park de Regent, en 1985, nous révèle que les spectateurs se tiennent en moyenne 46 secondes devant l’enclos des singes, et passent 32mn dans un pavillon contenant une centaine de cages. Plutôt que de témoigner d’un examen approfondi, cela nous fait plutôt penser à la vitesse à laquelle les programmes télé, et même les pièces des musées sont ‘consommés’. » Ces 46 secondes incluent le temps passé à lire — ou plutôt à survoler — les informations affichées à propos des animaux. De plus, alors que 80% des visiteurs de zoos affirment y avoir appris quelque chose, des études ont montré que même après leur visite, ils demeurent moins « sensibilisés à la nécessité de respecter la nature » que les randonneurs. Toutes ces enquêtes nous révèlent que même lorsque les visiteurs sont encore dans le zoo, se tenant juste devant les animaux en question, ils échouent constamment même sur des questions de nomenclature rudimentaire: ils appellent encore « singes », les gibbons et les orangs-outans;  « buses », les vautours; « paons », les casoars; « lions », les tigres; « castors », les loutres, et ainsi de suite.

Bien qu’il soit exact, comme Berger l’a écrit, que « la capture des animaux était une preuve symbolique de la conquête des terres exotiques lointaines », et il est vrai que les zoos sont des symboles de richesse et de pouvoir, nous ne devons jamais oublier qu’il y a bien plus en jeu que de pâles symboles, surtout pour les plus intimement impliqués. A l’époque de l’Empire Romain, on préférait traditionnellement les fosses et les pièges pour capturer la plupart des animaux. Les blessures étaient fréquentes et souvent fatales. Même les animaux qui n’étaient pas physiquement blessés n’en sortaient pas indemnes.

La méthode traditionnelle de capture de nombreuses espèces sociales, notamment les éléphants, les gorilles, les chimpanzés et bien d’autres, était — et demeure — de tuer les mères. A propos des éléphants, on disait: « la seule façon de capturer un animal vivant était de tuer les femelles allaitantes et les chefs du troupeau. Le récit de l’expédition Tornblad au Kenya parle de l’abattage des girafes adultes qui permit la capture d’un girafon, qui fut aussitôt accueilli dans le groupe, soigné et à qui fut donné le nom de « Rosalie ». Hagenbeck s’est retrouvé « trop souvent obligé de tuer » des éléphants qui protégeaient leurs petits en se servant de leurs corps comme de boucliers. » Il faut juste continuer à se dire: ce ne sont que des animaux. Ils ne ressentent pas. Ils s’en fichent. Ils n’ont pas de chagrin. Les mères et les pères n’aiment pas leurs petits. Les petits n’aiment pas leurs parents. Continuez à répéter que de croire que les animaux pourraient désirer un certain type de vie est un concept étrange.

Heinrich Leutemann clarifie les priorités de ceux qui capturent les animaux pour les zoos: « pour le négociant d’animaux, la méthode de capture est, du point de vue des affaires, une question triviale ». Il donne des exemples: « les lions, sans exception, sont capturés petits après que leurs mères aient été tuées, c’est la même chose pour les tigres, parce que ces animaux, lorsqu’ils sont attrapés adultes, dans des trappes ou des fosses, sont trop puissants et intenables, et meurent généralement en résistant. Les grands singes anthropoïdes ne peuvent être capturés — à quelques exceptions près — que très jeunes aux côtés de leurs mères mortes. C’est le même scénario avec presque tous les animaux; durant le processus, les girafes et les antilopes, par exemple, lorsqu’elles sont chassées, abandonnent tout simplement les petits qui sont restés à la traîne, alors que la mère éléphant défend son éléphanteau et doit (sic) par conséquent, être tuée. Ce qui est également le cas des hippopotames. Et celui des rhinocéros: les petits sont arrachés aux adultes, qui [sic], par conséquent, se font généralement tuer ».

L’éléphant le plus connu du XIX siècle était peut-être Jumbo. Il fut capturé de la même manière. Un chasseur, Hermann Schomburgk, abattu sa mère. Il le décrit lui-même: « elle s’est écroulée en arrière, me laissant une chance de sauter sur le côté et de lui porter un coup fatal, après quoi, elle mourut immédiatement. Obéissant aux lois de la nature, le jeune animal est resté à côté de sa mère… Jusqu’à ce que mes hommes arrivent, j’ai observé comment ce pitoyable petit bébé n’arrêtait pas de courir autour de sa mère en lui donnant des coups avec sa trompe comme s’il voulait la réveiller afin qu’ils s’enfuient ».

Qu’apprenons-nous vraiment des zoos? Qu’apprenons-nous en regardant ces animaux pathétiques, abattus, en colère ou devenus fous? Qu’apprenons-nous au-delà des banalités affichées sur les écriteaux devant les barreaux, les douves ou les clôtures électrifiées?

Nous apprenons que les humains ne sont pas des animaux. Nous apprenons que nous, sommes ici, et eux, là-bas.

Nous apprenons qu’ils sont là pour nous: pour notre plaisir, notre divertissement, notre éducation: pour « nous ». Nous apprenons qu’ils n’ont aucune existence indépendamment de nous.

Nous apprenons que notre monde est sans limite, mais que le leur est limité, contraint, étriqué.

Nous apprenons que nous sommes plus futés qu’eux, autrement ils pourraient nous tromper et s’échapper. Ou, peut-être, qu’ils ne veulent pas s’enfuir, que leur ravitaillement en mauvaise nourriture — les grizzlys du zoo de San Francisco sont aujourd’hui nourris avec de la nourriture industrielle pour chien — et que leur abri en béton à l’intérieur d’une cage ont davantage d’importance que la liberté. (L’importance d’avoir des humains capables de tirer des leçons de ceci vis-à-vis de leur propre vie ne doit pas être négligée).

Nous apprenons que nous sommes plus puissants qu’eux, sinon nous ne pourrions pas les confiner ainsi. Nous apprenons qu’il est acceptable pour le technologiquement puissant d’enfermer le moins technologiquement puissant (une fois encore, l’importance de faire en sorte que des humains technologiquement moins puissants intègrent ce message ne doit pas être négligée).

Nous apprenons que chacun de nous, peu importe l’impuissance que nous ressentions dans nos vies, est plus puissant que le plus imposant des éléphants ou des ours polaires. Pourquoi? Parce que nous pouvons aller et venir.

Nous apprenons que leurs « habitats », ce ne sont pas les forêts, les plaines, les déserts, les rivières, les montagnes et les mers préservés, mais les cages et rochers en béton avec des troncs d’arbres morts.

Nous apprenons qu’une créature extraite de son habitat demeure une créature. Nous voyons un lion de mer dans une piscine en béton, et croyons qu’il s’agit encore d’un lion de mer. Mais ce n’est pas le cas. C’est faux. Nous ne devrions jamais laisser les zoologues définir pour nous ce qu’est ou qui est, un animal.

Les zoos nous enseignent que les animaux sont de la viande et des os dans un sac de peau. Vous pourriez mettre un carcajou dans des cages de plus en plus petites, jusqu’à avoir une cage de la taille précise du carcajou, et vous auriez quand même, d’après ce que les zoos nous enseignent implicitement, un carcajou.

Les zoos nous enseignent que les animaux sont comme des éléments d’une machine: séparables, remplaçables, interchangeables. Ils nous enseignent qu’il n’y a pas de toile de vie, que vous pouvez extraire un élément, le mettre dans une boîte, et toujours être en présence de cet élément. Mais tout cela est faux.

Les zoos nous enseignent implicitement que les animaux ont besoin d’être gérés, qu’ils ne peuvent survivre sans nous. Qu’ils sont nos tributaires, pas nos enseignants, nos voisins, nos supérieurs, nos égaux, nos amis, nos dieux. Qu’ils sont à nous. Nous devons assumer la version inter-espèces du  « fardeau de l’homme blanc », et par la bonté de nos cœurs, bénévolement contrôler leurs vies. Nous devons les « sauver du monde sauvage ».


Voici la véritable leçon que nous enseignent les zoos, la leçon universelle, la leçon suprême, et, en fait, la seule qui compte vraiment: un abîme immense sépare les humains des autres animaux. Il est plus large que le plus large des fossés, plus solide que les barreaux les plus résistants, plus sûr que les plus létales des clôtures électriques. Nous sommes ici. Ils sont là-bas. Nous sommes spéciaux. Nous sommes à part.

Les zoos commettent quatre péchés impardonnables. Premièrement, ils détruisent la vie de ceux qu’ils enferment. Deuxièmement, ils détruisent notre compréhension de qui sont les animaux et quels sont leurs habitats. Troisièmement, ils détruisent notre compréhension de qui et de ce que nous sommes vraiment. Quatrièmement, ils détruisent le potentiel des relations mutuelles, non seulement avec ces animaux encagés mais aussi avec ceux qui sont encore sauvages.

Les zoos — comme la pornographie, la science — remplacent les relations profondes basées sur le respect mutuel et le don par des relations superficielles basées sur la hiérarchie, basées sur la « domination et la soumission », basées sur un consommateur séparé manipulant et observant un « autre » ayant donné, ou pas, son accord pour être soumis à cette observation.

Tout est bien pire que ce que je présente. Les zoos — comme la pornographie, la science, comme d’autres reproductions toxiques — peuvent faire oublier aux humains ces besoins originels en relation, leur faire oublier que l’échange mutuel est possible, que les relations profondes existent, et peuvent leur faire croire que le « contrôle » de l’autre est quelque chose de naturel, et désirable.

Derrick Jensen


Traduction: Emmanuelle Dupierris

Édition & Révision: Héléna Delaunay et Nicolas Casaux










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