Si le groupe de participant·es à cet atelier en soirée n'est pas très nombreux, leur production, elle, est énorme et de belle qualité. Mais comme pour tous les autres groupes, l'ensemble des textes produits ne se retrouvera pas ici car chacun·e a le choix de déposer dans ces pages ce qui lui paraît le plus réussi, le plus pertinent, le plus universel ou le plus singulier.
S'il arrive, durant cet atelier, que l'on déborde du thème du travail - parce qu'il faut bien se distraire de temps en temps - seuls les textes en rapport avec le travail trouveront leur place dans les onglets thématiques. Mais ici, vous pouvez lire ce qui nous est venu, comme cela nous est venu.
Ma collègue m'a un jour prouvé que j'avais toujours raison. Elle avait cherché à démontrer l'inverse, mais n'y était évidemment pas parvenue. C'est ce qu'on appelle une démonstration par l'asurde. Je m'en vais vous raconter l'épisode dans
le presbytère, j'ai besoin de calme et de discrétion. Le curé a été convoqué par l'évêque pour la deuxième fois. Le premier avertissement avait consisté en une menace paresseuse de vie sans wifi.
Si la menace est paresseuse, la vie sans wifi ne le sera pas. Enfin du temps ! Enfin une tête libre ! Sans contrainte sociale, sans obligation de clic, sans piège de communication. La vraie vie. Détachée du quotidien. Ouverte au réel.
Se laisser toucher de l'herbe quoi... Arrêter un peu, exister, voguer sur nos jours ensemble, accueillir la pluie sur son nez.
Arrêter le temps.
Texte collectif écrit sur le principe du cadavre exquis
Un bureau a quatre pieds pour permettre au poète qui posséderait trois bureaux de versifier en alexandrin.
Un bureau a quatre pieds parce qu’il a quatre jambes, de même que le lit qui, pour sa part, possède également une tête.
Dorian
3' d'écriture - Pourquoi un bureau a-t-il 4 pieds ?
Quand j’étais petite, je travaillais…
J’allais porter les plis à la poste, on disait enveloppes.
Avant, il fallait coller les timbres, prendre la liste des raccords de courses pour le souper.
Arrivée à la poste, je sortais mes sous pour les timbres du lendemain.
En rentrant, éplucher les légumes, aller étendre le linge à la cour, mettre la table, desservir.
Aucune rémunération à l’horizon, juste une suite de tâches plus ou moins valorisées.
Je travaillais aussi en soumsoum, surveiller les adultes, vérifier qu’ils ne fassent pas de bêtises, qu’ils n’en disent pas surtout.
J’étais sûre que tout reposait sur mes épaules, mon travail, que ces idiots n’y arriveraient pas sans moi. Jamais l’idée qu’ils avaient su se débrouiller avant ma naissance ne m’avait effleurée.
Je n’avais pas de devoir, le travail scolaire n’existait pas, le cartable restait à l’école.
A l’école aussi, je croyais faire tourner la boutique.
C’était une petite école et donc je pensais y arriver, certes avec un peu d’aide. Les profs faisaient leur boulot !
Saskia
10 minutes d'écriture - début du texte imposé
Objet : Candidature au poste de Directrice des Glandeuses au Paradis
Chère Madame Dieu,
Par la présente, je souhaite vous soumettre ma candidature au poste de Directrice des Glandeuses au sein de votre établissement.
Titulaire d’un diplôme de Management de la Fainéantise délivré par une école de commerce prestigieuse qui a malheureusement fait faillite quand les révolutionnaires ont pris le pouvoir, j’ai eu l'opportunité de développer de solides compétences dans le domaine de la glandouille. Au cours de mon parcours professionnel, j'ai acquis une expérience significative en pauses cafés qui m'a permis de renforcer mon sens du relationnel, mon palais, ainsi que ma capacité à m'adapter à des changements exigeants comme la rupture de stock du 100% Arabica.
Particulièrement motivée à l'idée de rejoindre votre structure, dont je connais et apprécie les valeurs telles que la paresse et la flânerie, je suis convaincue que mon profil, mon engagement et mon sérieux me permettront de contribuer efficacement à la réalisation de vos objectifs de productivité zéro d’ici 2030.
Dotée d'un excellent sens des priorités, j’ai au fil des années développé des hard skills tant recherchées dans l’au-delà actuellement, telles que l’envoi de mails pour organiser des réunions, l’animation de réunions dont le résumé est joint à un mail, et surtout la production de powerpoints remplis de textes à lire à voix haute.
Je serais honorée de pouvoir vous exposer plus en détail mes motivations lors d'un entretien à votre convenance. Merci donc de me signaler si l’un de vos représentants terrain devait assister à l’interview.
Dans l'attente de votre retour, je vous prie d'agréer, Madame, l'expression de mes salut… [zzzz…]
Mila Shamku
30' d'écriture - forme et thème imposés
Ma collègue m'a un jour prouvé que mon corps n'était que munition pour l'entreprise. Un jour, elle s'est retournée contre moi alors que j'essayais de survivre aux deadlines. Ca m'a tuée de l'intérieur.
Depuis, c'est comme un marteau-piqueur. Ca me fusille le ventre de te savoir dans cette galère. Toi qui semblais si forte, si confiante, tellement armée et courageuse. La vie nous joue des tours. Un jour au zénith, un autre en enfer.
Souvent on dit que les filles sages iront ua paradis, mais qu'à l'enfer on s'amuse davantage. Moi, j epeux vous dire que je me moque des deux parce que le seul zénith qui m'intéresse est celui de Paris.
Je voudrais m'y produire devant la foule bigarrée de tous mes amis malentendant et faire semblant de chanter pour les forcer à tendre encore plus l'oreille et pouvoir me moquer du coquillage désespéré que forment leurs mains.
Texte collectif écrit sur le principe du cadavre exquis
MARDI - Marché Agricole des Renards Dyslexiques d’Isère.
Le MARDI, Marché Agricole des Renards Dyslexiques d’Isère, est un marché hebdomadaire de fruits et légumes qui se tient tous les samedis matins dans la périphérie de Grenoble. Nos agriculteurs renards dyslexiques vous offrent des produits bio de la meilleure qualité comme des méléris, des tomes de mer, ou encore des fromaches de vage et des fruits de l’illusion.
Mila Shamku
Transformation d'un mot en sigle professionnel
Monsieur Rubio, Directeur de Knauf Plâtres,
Par la présente missive, je vous informe du dégoût que m’inspire cette profession d’électricien pour laquelle vous recrutez. Électricien... métier terrible qui précipite les civilisations dans les tréfonds de l’insomnie, en substituant la nuit blanche de trop nombreux réverbères aux lueurs vacillantes d’autrefois, celle des torches, des lanternes, des bougies.
Nous, créatures crépusculaires, préférons l’albâtre de la lune à vos plâtres pour nous éclairer et nous nous interrogeons quant à votre besoin d’un électricien. Un de vos congénères, bipède sans plume lui aussi, nous a affirmé qu’il s’agissait de faire cheminer des gaines dans des cloisons avant que vos plaques de plâtre ne viennent les emmurer. Voilà donc votre dessein : emprisonner l’éclair dans le plâtre, puis le libérer le soir venu afin que la nuit elle-même oublie qu’elle fut un jour obscure. Comment pourrais-je encore chasser en de pareilles conditions de pollution lumineuse ?
Assassin de toute poésie, vous nous imposez votre technique électrique et souhaitez voir reléguée l’éclectique habileté du chasseur nyctalope. Je m’en vais vous détromper et, depuis ma branche, déploie maintenant mes ailes thaumaturges. Voici que je m’envole et me mets en chasse de tous ces électriciens : mes serres à leur gorge, je m’engage à vous les débrancher tous !
Et puis, votre annonce n’est pas du tout claire ! Auriez-vous l’obligeance de me préciser ce que vous entendez au juste par « travail posté » ? Vous dites être prêt à accepter le débutant ; ne s’agirait-il donc pas davantage d’une imposture ? Mon avis est que vous projetez de débaucher les lumières naturelles de la jeunesse au profit d’un éclairage artificiel et vulgairement public.
Or, sachez, Monsieur, que l’éclairage public, c’est la mort du conte hululé au cœur de la ténèbre hivernale. À la place ? Une neige artificielle que l’on regarde tomber, non plus derrière le carreau givré de sa fenêtre, mais derrière l’écran imbécile du téléviseur.
Mais qui nous vise à distance ? Vous, Monsieur Rubio, ou devrais-je dire Meinher Knauf !
Nous, Strigidés anarchistes, refusons d’essuyer vos plâtres et entrons séance tenante en insurrection.
Bien vindicativement,
Le Grand-Duc
Dorian
50' d'écriture - lettre de non-motivation
La semaine d’Anne
Ils sont comme d’habitude occupés à se chamailler pour le planning. Les plus vieux arguent de leur ancienneté et de leurs vécus, les plus jeunes du droit du travail. Les femmes de leurs gosses et de l’équité.
La température de la chaudière devait être réglée de façon ultra précise et bien, pas du tout, chaque jour il fallait réinitialiser en fonction des groupes extrascolaires qui se présentent le matin, les uns frileux, les autres turbulant et donc au sang chaud.
La température parfaite pour les œuvres et les vivants, ce croisement idéal est à revisiter toutes les 24 heures ou selon les caprices humides ou pas de la météo.
L’alarme enfin, le ou les veilleurs de nuit souhaitant circuler dans les parties interdites, par commodité personnelle, du coup aménagement discuté et discutable des parcours. Nouveau croisement entre management et assurances.
Enfin je peux envisager de lorgner mon vélo qui se trouve dans le local derrière la salle des voitures à controverse.
S’il pleut, le gimkana commence la protection antipluie qui est trop longue à installer, partiellement inefficace, mais indispensable quand même.
Ou, s’il fait beau et sec, s’en griller une en enfourchant son vélo.
Arrivée à la maison, nouveau lieu, nouvelle conversation avec la chaudière, nouveaux contentieux de planning qui fait les collations, la vaisselle, qui passe l’aspirateur.
Ici, point d’assurance, seulement une somme de doutes à gérer.
Le souper sera le moment d’accalmie. Une douce saveur piquante, du chaud, du moelleux, du croquant, des effluves de romarin et du cumin.
Retrouvaille avec la panoplie des tissus, le choix difficile, alors que chocolat et pauses café nous chuchotent des douceurs.
Le bruit de l’eau. Un bain délicieusement parfumé pour clôturer cette soirée.
Le lit est frais, le drap si doux.
Saskia
20' d'écriture - mots imposés
Dans 100 ans …
Il avait de petites mains.
La machine à extraire était redoutablement chatouilleuse, son corps était donc parfaitement adapté à cette mécanique de précision ultrasensible.
Ses ongles étaient courts et ses doigts, des petits boudins bien réguliers.
Le reste de son corps était fluide et bien entretenu. Le tai chi obligatoire du matin assurait aux travailleurs une gestuelle souple et sans à-coups. Il faut dire que la matière travaillée était des plus précieuse et très appréciée d’un public toujours avide d’y goûter.
L’extraction de la carcasse était méticuleusement orchestrée afin de ne perdre aucune matière. Les tissus étaient traités avec un respect semblable.
Enfin, la carcasse séparée des tissus était baignée et raclée afin de pouvoir distiller ses sucs en vue de la dégustation de Choum.
Ailleurs, les tissus seraient tressés en rouleaux bigarrés aux saveurs marquées. Chaque couleur correspondant à une époque de l’année. Le rose et le mauve pour l’automne, le rouge et l’orange pour l’hiver.
Pour Choum, bien sûr, on avait le droit de panacher. Une fois l’an, c’était délectable.
Aucune autre chair n’était attribuée à la consommation humaine.
Voici pourquoi le travail de B. était si scrupuleusement réglementé. Cela ne le gênait pas, il était pointilleux.
Tatillon était son surnom, il en était fier.
Ici, pas de sable dans les engrenages. De la rigueur, un planning parfait.
Lui et sa machine s’accordaient dans une rigueur musicale.
Une sorte de mathématique métronomique les unissait.
Ni temps mort ni perte, du bel ouvrage. Sa fierté.
Saskia
40' d'écriture - thème imposé
Je me suis senti utile quand je travaillais, ce qui était bien la preuve qu’il était grand temps de cesser toute activité. Le sentiment d’utilité est une pauvre compensation que s’offre le travailleur las. Il y a dans le but et le propos que l’on donne aux œuvres en cours une inanité d’objet, un défaut complet de dynamisme et de vitalité, qui dépossède le travailleur de lui-même, le rendant semblable à une carcasse évidée de ses entrailles sur un étal de boucherie. L’utilité me paraît une absence d’âme. On voudrait presque y joindre l’agréable, soit l’oubli de soi-même, de ce naturel inconfort qui nous rappelle pourtant mieux que toute autre chose à la vie.
Dorian
10' d'écriture - début du texte imposé
Le plus joli lieu de travail
Faut-il qu’il soit rêvé ?
Ici, le rêve devient réalité.
Transcendons les amis, il en restera toujours quelque chose.
La terrasse est recouverte de dolomie. Les tons chauds du noisette au jaune voisinent un panaché de fleurs et de plantes, le groseiller aux baies roses côtoie le chèvrefeuille odorant. Les capucins déclinent leurs fleurs orangées et jaunes évoquant des nuances ensoleillées. L’origan et le thym en fleurs … côte à côte rivaux et amis tour à tour.
Une petite armée de coloquintes se dessèche auprès de coquilles saint Jacques depuis longtemps gnoquées dans leur plénitude.
Des petits canards en plastique, plongeur, marin, pompier, diablotin, se tiennent sur la table aux tons pastel. Quelque chose de vieux, quelque chose de bleu, une antienne concernant les mariages. Ce lieu pourrait évoquer la Dordogne, l’Italie, le Sud. Vous voulez voir une photo. Ou y boire un café, un latte, manger une pizza napolitaine.
J’arrive pour vous servir.
Saskia
10' d'écriture - thème imposé
Madame Vie Privée, sur un arbre perchée, tenait en son cœur une sourde envie.
Madame Vie Professionnelle, par le secret alléchée, lui tint à peu près ce langage :
« Bonjour, Madame Vie Privée. Que vous êtes pudique ! Que vous me semblez pleine de créativité retenue ! Sans mentir, si votre talent est aussi beau que son silence, vous êtes la plus grande artiste dont nous sommes privés. »
À ces mots, Madame Vie Privée ne se sent plus de joie ; et, oubliant quelque peu sa vertueuse modestie, elle laisse entrevoir un échantillon de son talent, puis un second, puis encore un, jusqu'à bientôt l'avoir entièrement épuisé.
Madame Vie Professionnelle fait alors collecte de ce bénévolat si généreusement consenti et dit :
« Ma bonne dame, apprenez que toute flatteuse vit aux dépens de celle qui l'écoute. Cette leçon vaudra bien salaire, sans doute. »
Madame Vie Privée jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y reprendrait plus.
Dorian
30' d'écriture - fable
Le diable
Etonnant. Détonnant.
On lui avait déjà demandé d’effrayer – de faire peur – de faire passer le goût de la gaudriole aux manants.
On lui attribuait toutes ces vertus, celles de l’autre.
Cette altérité ne le décourageait pas. Mais, lui, dans son âme, dans ses tripes, était un lazy, un flemmard, un paresseux de nature, ne vous en déplaise.
Qu’on le décrive aux pieds fourchus, aux yeux rouges et au corps brûlant, rien à caler ! … ça c’était de trop …
dans sa panoplie de parfait petit diable.
Au mieux, il pouvait jurer sur commande, très grossier, très corrosif et très piquant.
N’était-ce pas déjà du travail de répondre à ces attentes de … venus se faire peur ?
Travailler, ce n’était pas la fonction du diable. Il aimait que chacun, chaque action soit exercée par son soi-disant rival, un béni oui-oui courageux.
Il faut dire que le diable adorait prendre ses aises et pour ainsi dire, ne rien foutre. Le paradis quoi !
Oui, le diable vit au paradis et ne travaille pas, jamais !
Saskia
20' d'écriture