L'objectif de cette section est d'avoir des articles, des échanges d'idées, des réflexions sur les différents sujets géopolitiques ou stratégiques pour l'Arménie et la région.
Voici un article rédigé en Décembre 2020 sur la situation géopolitique de la région.
Inquiétante escalade des tensions...
L'année 2020 a vu s'intensifier les tensions dans plusieurs régions du monde. Ces tensions prennent souvent des formes diplomatiques ou économiques et parfois malheureusement des formes militaires. Nous analysons ici l'escalade des conflits à l'est de l'Europe, dans le Caucase, au Proche et Moyen-Orient et leurs conséquences dans ces zones qui peuvent se transformer en risque majeur pour la paix.
Le 27 septembre 2020, l'Azerbaïdjan soutenu par la Turquie, des mercenaires syriens et armés de drones israéliens de dernière technologie, a attaqué la région autonome du Haut Karabagh (Artsakh en arménien) soutenue par l'Arménie. Alors que beaucoup voyaient en cette agression le simple retour d'un conflit en sommeil depuis 30 ans entre ces ex républiques soviétiques de l'URSS, il semble aujourd'hui raisonnable de penser que ce fut plutôt le coup d'envoi de bouleversements bien plus importants à venir sur l'échiquier mondial.
L'apathie et le manque de réaction des états, occidentaux notamment, face aux offensives répétées contre les populations civiles, aux vandalismes de lieux cultuels et culturels, aux profanations de tombes et au recours à des armes interdites par les conventions internationales (bombes à fragmentation, phosphore...) ne manqueront pas d'envoyer un grave message d'impunité aux états belliqueux pour l'avenir. En somme, tout est permis. La fin justifie les moyens.
Laisse-t-on d'abord les "petits" se taper dessus, tester leurs nouvelles armes telles que les drones Bayraktar, avant que les plus grandes puissances n'entrent en piste ?
En Méditerranée orientale, au Proche et Moyen-Orient, les pays ne s'y trompent pas puisque les coopérations entre alliés ainsi que les accords militaires se renforcent à vitesse V.
Ainsi, la Turquie et le Qatar ont renforcé leurs liens stratégiques de longue date (la Turquie a une base au Qatar) en signant le 26 novembre des accords d'investissements de 300 millions dollars. L'objectif est de soulager l'économie turque qui souffre d'une dépréciation de plus de 30% de la valeur de sa Livre depuis le début d'année 2020, en raison notamment de l'épuisement de ses réserves de change.
La Turquie affronte déjà par procuration les Emirats Arabes Unis et l'Egypte en Libye, les premiers soutenant le gouvernement d'union national, les deux autres l'armée nationale libyenne.
Selon le célèbre adage "les ennemis de mes ennemis sont mes amis", l'Egypte a signé un accord qui définit avec la Grèce sa zone économique exclusive pour contenir l'expansionnisme turc en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient (provocations dans les eaux grecques, occupation de Chypre, présence en Libye et au nord de la Syrie, bombardements en Irak, et dernièrement conquête du Haut Karabagh avec l'Azerbaïdjan). Quelques mois auparavant, en pleine crise maritime entre Ankara et Athènes, les Emirats Arabes Unis ont déployé des F-16 en Crète dans le cadre d'exercices bilatéraux avec la Grèce et viennent de signer un pacte de défense mutuel.
La Russie, elle, a su tirer parti à merveille de l'agression azérie contre les territoires arméniens du Haut-Karabagh. Vladimir Poutine s'est tout d'abord posé en faiseur de paix en imposant le cessez-le-feu, mettant les deux autres membres du groupe de Minsk, les Etats-Unis et la France hors-jeu et les reléguant au rôle de spectateur. Dans la foulée, le déploiement significatif d'hommes et d'équipements militaires dans la région montagneuse permettra une présence durable des forces russes (au moins cinq ans) visant au respect de l'accord signé et au maintien de la paix.
D'autre part, la construction d'une route au sein de la république d'Arménie qui va permettre à l'Azerbaïdjan un lien terrestre continu avec le Nakhitchevan (déjà donné de l'Arménie à l'Azerbaïdjan par Staline) - et donc la Turquie - isole encore un peu plus son autre voisin du Caucase, la Géorgie, qui ne bénéficiera plus du transport de marchandises entre les deux pays turcophones. Les 3 ex-républiques soviétiques voient leur dépendance à Moscou s'accentuer.
Le fait que la présence de l'armée turque ne soit pas prévue dans l'accord du Haut-Karabagh limite l'influence d'Erdogan à l'est de l'Arménie.
Enfin, le maître du Kremlin réussit un coup stratégique majeur à travers ce cessez-le-feu puisqu'il permet à la Russie de se rapprocher géographiquement de son allié Iranien dans le but d'éviter toute future déstabilisation par le Nord.
Les derniers événements du mois de Novembre montrent en effet que l'étau se resserre sur l'Iran, dernier pays de la région pouvant menacer de manière crédible Israël (la Syrie, l'Irak, le Liban et la Libye sont en miettes), malgré la grave crise économique dûe aux sanctions occidentales qui ronge le pays depuis des années.
Alors que Donald Trump a envisagé il y a quelques semaines des attaques ciblées sur le territoire iranien avant de se raviser, l'assassinat du scientifique Mohsen Fakhrizadeh à l'est de Téhéran, tête pensante du programme nucléaire iranien, ne manquera pas d'accroître les tensions avec Israël, qui a tout de suite été accusé par l'Iran d'avoir orchestré l'attaque, ce dernier promettant une "vengeance dure". En effet, le Premier Ministre Benyamin Netanyahou avait personnellement ciblé le scientifique en 2018 et le Mossad avait déjà entrepris une tentative d'assassinat il y a un an. Il s'agit du sixième scientifique iranien éliminé en quelques années.
L'Arabie Saoudite sunnite, fidèle alliée, comme Israël, des Etats-Unis et rivale historique de l'Iran chiite, s'est récemment rapproché de l'Etat hébreu. L'autorisation en Août du survol de son espace aérien par un Boeing 737 de la compagnie israélienne El Al en est un exemple. La question palestinienne semble désormais passer au second plan pour les pays arabes du Golfe qui, comme les Emirats Arabes Unis et Bahreïn, normalisent progressivement leur relation avec Israël.
A l'est de l'Europe, le conflit larvé au Donbass entre la Russie et l'Ukraine n'est pas résolu et pourrait reprendre. Fin 2020, Ukraine et Turquie ont conclu un pacte militaire incluant fourniture d'armes lourdes et de drones, expliquant au passage le soutien de l'Ukraine à l'Azerbaïdjan contre l'Arménie. Les autorités ukrainiennes ont dans leur viseur la reprise des deux républiques de Donetsk et Louhansk à l'est du pays, aujourd'hui contrôlées par des séparatistes pro-russes.
A la suite de la révolution ukrainienne en 2014 et la mise en place d'un gouvernement pro-européen visant à faire entrer l'Ukraine dans l'Union Européenne et l'OTAN - ce qui était inacceptable pour la Russie - Vladimir Poutine avait fait revenir la Crimée dans le giron national, à laquelle la peuple russe est très attaché pour des raisons culturelles et historiques. La région du Donbass, en proie depuis cette période à de violents affrontements, est désormais contrôlée par des forces pro russes.
Alors que la Crimée est maintenant acquise pour la Russie, l'Ukraine, soutenue à l'époque par les Etats-Unis de Barack Obama et se sentant sans doute poussée des ailes après le gain territorial turco-azéri et l'élection de Joe Biden, vise à se réapproprier le Donbass.
Enfin, la cible majeure à court terme des Etats-Unis et d'Israël étant de neutraliser le développement du nucléaire iranien, renouer avec "le terrain de jeu" du Donbass obligerait la Russie, déjà présente en Syrie et au Haut-Karabagh à être simultanément présente sur de nombreux fronts et donc à l'affaiblir.
On assiste donc à une accélération rapide des conflits à grande échelle et à une augmentation de leur intensité:
- Israël et l'Arabie Saoudite contre Iran et l'axe chiite
- l'Ukraine contre Russie
- la Turquie et le Qatar contre la Grèce, Chypre, les Emirats Arabes Unis et l'Égypte.
Certains pays au sein de chaque bloc sont des alliés forts (Russie et Iran, Russie et Egypte par exemple ou Turquie et Ukraine, Turquie et Qatar). D'autres sont certes rivaux (Turquie et Arabie Saoudite pour la domination du monde musulman sunnite) voire hostiles (Turquie et Israël) mais deviennent des alliés de circonstance par intérêts réciproques, comme cela fut le cas au Haut-Karabagh de septembre à novembre cette année avec la vente massive de drones israéliens à l'Azerbaïdjan.
L'histoire montre qu'à chaque fois qu'il y a une puissance montante (aujourd'hui la Chine) et une puissance déclinante (aujourd'hui les Etats-Unis, même si tout est relatif), un conflit inévitable pour l'hégémonie surgit. Le XXIème siècle n'échappera sans doute pas à la règle. L'affrontement sino-américain est, depuis quelques années déjà, frontal sur le plan commercial et technologique.
Sans nécessairement intervenir directement car leurs objectifs stratégiques majeurs à moyen et long terme se trouvent en Asie, on imagine aisément, au vu des forces en présence, de leur alliance historique avec l'Arabie Saoudite et Israel, et de leur rivalité avec la Russie, de quel côté se placent les Etats-Unis. Et, par ricochet, on voit tout aussi facilement, dans quel bloc serait la Chine, qui étend progressivement son influence sur la planète, que cela soit en Afrique depuis de nombreuses années ou plus récemment avec l'Iran par l'intermédiaire d'un partenariat stratégique global pour 25 ans signé entre les deux pays à l'été 2020, qui permettra à l'Empire du Milieu de s'approvisionner de manière avantageuse en pétrole et gaz iraniens. Cet accord, passé relativement inaperçu, peut avoir de grandes conséquences sur l'implication future de la Chine au Moyen-Orient.
La question est jusqu'où ira ce nouvel affrontement pour l'hégémonie mondiale et quelle forme prendra-t-il: un conflit direct entre deux superpuissances capables de se détruire mutuellement ou des guerres régionales par alliés interposés? Le XXIè siècle consacre le retour au premier plan de l'affrontement entre les anciens empires du XIXè siècle, notamment russes et ottomans. Les événements des prochains mois et des prochaines années nous diront si nous sommes en train d'assister à la résurgence de conflits entre empires ou à la naissance d'une nouvelle forme de guerre froide.
1er décembre 2020,
Anthony Goulipian