Pourquoi Palantir représente bien plus qu’une entreprise d’analyse de données
Pourquoi Palantir représente bien plus qu’une entreprise d’analyse de données
Par Arthur Lelouvier, étudiant en 1ère année.
Vous aimez Le Seigneur des Anneaux ? La Silicon Valley aussi. Bien avant l’entreprise de défense Anduril — dont le nom rend hommage à l’épée d’Aragorn — la Californie avait déjà vu naître une autre firme inspirée de la Terre du Milieu : Palantir. Focus sur cette licorne qui n’a pas fini de faire des vagues.
Dans l’univers de Tolkien, un palantír est une boule de cristal capable d’observer des lieux éloignés, à travers l’espace comme à travers le temps. L’un des palantíri se trouve entre les mains de Sauron, maître du Mordor. Cependant, entre de mauvaises mains, cet artefact devient une arme redoutable. Or, il est parfois difficile de ne pas être troublé par la ressemblance pour le moins déconcertante entre ces objets de fiction et les logiciels (Palantir, Gotham, ImmigrationOS) développés par l’entreprise de Peter Thiel.
Cette licorne, d’abord issue de la Silicon Valley, naît dans un contexte bien précis. Après le 11 septembre, le Pentagone tente de lancer un programme de police prédictive, le Total Information Awareness, destiné à corréler des informations détaillées sur les individus afin de prévenir les attentats terroristes. Mais le programme, jugé trop orwellien par l’opinion publique, doit rapidement être abandonné. Parallèlement, en 2003, Peter Thiel, cherche à appliquer les algorithmes de lutte contre les fraudes qu’il avait développé chez Paypal dans le cadre de la lutte contre le terrorisme en crééant l’entreprise Palantir. In-Q-Tel, le fonds d’investissement de la CIA, se précipite alors sur l’initiative. Qu’une entreprise privée développe ce service est une aubaine pour elle.
L’arbre qui cache la forêt : des logiciels qui rendent service aux entreprises et administrations publiques
Depuis 2003, l’entreprise a bien évolué. Palantir a notamment mis au point deux logiciels majeurs, Gotham et Foundry, aujourd’hui déployés aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé. Ces outils permettent de centraliser, d’analyser et de croiser d’immenses volumes de données issus de systèmes disparates, et de les regrouper en un seul système cohérent. Les logiciels Palantir produisent ensuite des analyses prédictives et prescriptives pour optimiser des opérations, souvent dans des environnements critiques (défense, police, fiscalité, santé, ...). Cela permet aux organisations clientes de Palantir d’extraire des informations exploitables et d’aider à la prise de décisions.
Ainsi, le logiciel Foundry, conçu pour le secteur privé, permet aux entreprises de rationaliser à la fois leur production et leur distribution. Ainsi, à partir de 2019, le Programme alimentaire mondial utilise Foundry afin d’optimiser la distribution de l’aide humanitaire lors de ses opérations de secours, et réduire ses coûts, en centralisant leurs données. Dans un registre plus strictement industriel, Airbus se déclare plus que satisfait de son recours à Foundry pour sa production. En 2018, le groupe estimait que la plateforme lui permettrait de développer ses prochaines générations d’avions 30 à 50 % plus rapidement, tout en réduisant leurs coûts de production de 20 à 30 %. Dans le cadre de la lutte contre les fraudes financières, que ce soit pour les administrations publiques, ou pour le privé, les services des logiciels Palantir peuvent être extrêmement précieux. Le succès de la lutte contre la fraude du Recovery Accountability and Transparency Board, grâce à Palantir, fut tel que Joe Biden, alors Vice-Président, annonça son utilisation dans le cadre de Medicare et Medicaid. C’est cette efficacité qui avait d’ailleurs justifié le contrat entre le Crédit Suisse et l’entreprise de Peter Thiel.
Palantir offre aussi des logiciels pour les gouvernements, agences de renseignement et chargées de la migration, ainsi que les forces armées et forces de l'ordre. Le logiciel Gotham croise des données complexes afin d’identifier des menaces ou aider à la planification d’opérations : les logiciels Palantir offrent une aide précieuse aux agents. C’est pour cette raison que Palantir est utilisé pour des opérations de police aussi bien à Los Angeles et La Nouvelle-Orléans qu’en Norvège. En Europe, de nombreux organismes étatiques de sécurité sont clients de Palantir. Alex Karp, cofondateur, connu pour ses positionnements pro-européen, se vante même du fait que Palantir aurait permis d’éviter de très nombreux attentats sur le territoire de l’UE Problème : ces logiciels, notamment Gotham, et Immigration OS, centrés sur les questions régaliennes, ont des implications qui, pour le moins, posent question.
Gotham : un logiciel qui rappelle Orwell
La première problématique que rencontre Palantir est celle des données. Si, comme vu précédemment, il présente une certaine utilité, le logiciel Gotham, utilisé par les acteurs publics, pourrait être comparé à un aspirateur, pompant un nombre de données démesuré sur les individus, et parfois des données dont l’accès par l’ensemble des pouvoirs publics porte à débat : conversations sur les réseaux sociaux, relevés bancaires, dossiers de traitement des addictions, adresses IP, ... Dans le même temps, l’outil FALCON de Palantir inclut l’accès aux services fournis par Cellebrite, une entreprise israélienne spécialisée dans les logiciels utilisés pour pirater les téléphones portables.
Si le regroupement de l’ensemble de ces données peut avoir une certaine pertinence afin de cartographier un gang de criminels, Palantir permet aussi aux administrations d’avoir accès à toutes ces données, dans des domaines où, bien souvent, le besoin n’existe pas. En 2025, Wired, le New York Times et CNN alerte à propos de projets gouvernementaux en collaboration avec Peter Thiel inquiétants à leurs yeux. L’administration Trump souhaiterait créer, grâce à Palantir et son logiciel Foundry, une base de données centrée sur les citoyens américains, combinant les données issues de différentes agences fédérales. On souhaite combiner les données des services de police avec les données de sécurité sociale, les informations relevant de l’identité et de la situation financière de la personne. De fait, le DOGE aura mis, en partie, ce projet à exécution, allant jusqu’à croiser environ 300 types d’informations différentes sur les individus dans sa base de données pour procéder à ses coupes budgétaires.
Nombreux sont ceux qui alertent sur le fait que ces données pourraient permettre à l’administration Trump de sanctionner certains de ses opposants, en utilisant des informations confidentielles comme des armes, ou en se servant directement de ces informations pour procéder à des coupes sur les prestations de leurs opposants. Amnesty International souligne ainsi déjà l’utilisation de logiciels développés par Palantir pour surveiller des migrants ainsi que des étudiants étrangers pro-palestiniens.
Entre de mauvaises mains, ce type de système pourrait, peut-être, amener à banaliser une surveillance à grande échelle. C’est en tout cas ce que défendent certains sénateurs démocrates, qui vont même jusqu’à évoquer l’idée d’un véritable « cauchemar de surveillance ». Palantir reconnaît d’ailleurs lui-même que rien n’exclut que ses outils puissent être délibérément détournés par ses clients à des fins autres que celles initialement prévues. Les travaux de police prédictive rendus possibles par le logiciel Gotham suscitent d’ailleurs déjà de vives inquiétudes en matière de protection des libertés, en permettant de justifier des actions de police préventives avant même que des individus n’aient pourtant commis, à ce stade, le moindre crime, pouvant justifier des mesures de restriction de libertés.
Par ailleurs, une concentration aussi importante de données alimente un risque important de fuites de données aux conséquences potentiellement majeures. Les cyber-services russes et chinois multiplient les attaques contre les systèmes informatiques américains, et il n’y a que peu de raisons de croire que les services usant de Palantir y feront exception. Or ces services concentrent des données en nombre plus important que les autres sur les citoyens américains, mais aussi des données plus confidentielles. Si les logiciels Palantir sont protégés et leurs collaborateurs soumis à des règles de sécurité strictes, la moindre importance qu’accordaient les membres du DOGE quant à la sécurité de leurs ordinateurs, concentrant pourtant ces données, a déjà fait l’objet d’alertes.
Charles Borges, ancien collaborateur de la SSA (Social Security Agency) alertait le New York Times quant à l’enregistrement des données personnelles parmi les plus sensibles du pays sur un cloud non sécurisé par les membres du DOGE. Si ce cloud n’a pas été compromis, si jamais un acteur étatique ou non avait prévu d’attaquer ce dernier, les données auraient pu fuiter avec une facilité déconcertante.
Des failles au sein des logiciels qui coûtent cher
Au-delà de cela, les logiciels de Palantir présentent des failles importantes, susceptibles d’entraîner de graves violations des droits humains. En effet, de manière régulière, les agents qui utilisent le logiciel Gotham ne remettent pas en cause les données fournies par Palantir dans le cadre des dispositifs d’aide à la décision présents au sein des logiciels, et fondent leurs actions sur ces résultats, et ce malgré toutes les marges d’erreurs de Gotham. Pourtant, les logiciels ont déjà, à plusieurs reprises, montré leurs failles dans le cadre des opérations de police menées avec Palantir. En effet, les alertes sont de plus en plus nombreuses à propos de nombreux biais des logiciels, qui usent de technologies probabilistes.
On retrouve par exemple, dans le cadre des opérations menées par ICE avec les technologies palantiriennes, de nombreux exemples de biais racistes présents au sein de l’IA intégrée aux logiciels Gotham et Immigration OS. Les travaux publiés par Eubanks en 2018 soulignent aussi, dans une autre perspective, les dimensions de classe des technologies de surveillance.
Mais, alors que l’opacité des systèmes de Palantir ne permet pas une bonne information sur les connexions faites par les logiciels, leurs erreurs peuvent pourtant avoir des conséquences qui changent la vie, en incluant par exemple un individu par erreur sur une liste d’expulsion ou en l’identifiant comme un risque sécuritaire. Alors que l’agence ICE, dans ses travaux en collaboration avec Palantir, n’en est pas à sa première exaction, les biais logiciels doivent vite être pris en compte par les développeurs. Etant donné qu’il n’existe par la suite pas de mécanismes de responsabilité, ces erreurs peuvent aujourd’hui proliférer sans qu’aucun contrôle n’ait lieu, et qu’aucun responsable ne subisse les coûts des erreurs. Pour autant, il ne faut pas chercher à déresponsabiliser l’entreprise basée aujourd’hui à Denver, dans le Colorado. De fait, les violations des droits humains liées à ces logiciels ne sont pas liées qu’aux failles et aux biais de ceux-ci, mais aussi au choix des contrats par les fondateurs, dont les positionnements politiques (avec le soutien appuyé à l’Administration Trump et le techno-césarisme de Peter Thiel, et le soutien infaillible au gouvernement israëlien de Benjamin Netanyahu pour Alex Karp), sont souvent dénoncés.
En effet, si Palantir, dans son discours pro-occidental, refuse de vendre ses services à la Russie et à la Chine, considérés comme des ennemis à qui l’entreprise ne souhaite pas partager ses technologies, ses autres choix idéologiques sont contestés par une partie du public. Peter Thiel et Alex Karp, les deux plus célèbres cofondateurs, ont ainsi favorisé la signature de contrats avec des entités étatiques occidentales contestées. Aujourd’hui, en plus d’ICE, la CIA, et la NSA, des logiciels aidant à la prise de décision et au ciblage par drone de combattants ennemis, aujourd’hui utilisés dans la bande de Gaza, sont vendus par l’entreprise à l’armée israélienne. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui explique le débat autour du contrat actuel de Palantir par la DGSI, mais celui-ci donne lieu à bien d’autres débats.
Une dépendance du renseignement français à Palantir ?
En effet, l’entreprise est désormais bien intégrée dans de nombreuses institutions de sécurité européennes. On retrouve par exemple une collaboration avec le Ministry of Defence (MoD) britannique ou les polices de Bavière et du Bade-Wurtemberg chez nos voisins allemands. La France ne fait pas exception à cette collaboration européenne avec l’entreprise de traitement de données. Dans le contexte actuel de fortes tensions entre l’administration Trump et certains dirigeants européens, ces contrats posent alors la question de la souveraineté des services de renseignements européens, et dans le cas que nous étudierons, celui de la DGSI.
Suite à la vague d’attentats en 2015, la DGSI décide de signer un contrat avec Palantir, afin, grâce à la qualité de leurs logiciels, afin de regrouper et analyser les métadonnées, et d’éviter les prochains attentats. La solution doit à ce moment-là être temporaire : aucune entreprise française ou européenne ne semble alors capable de rendre des services d’une telle qualité. Les orientations affichées de longue date prévoient que soit créée une alternative française à Palantir afin de réduire la dépendance à des entreprises non-européennes pour ces technologies critiques. A ce jour, le discours officiel promet que les travaux avancent dans le bon sens, et est annoncé qu’à terme, Palantir sera remplacée.
Pourtant, le temps avance et les renouvellements de contrat s'enchaînent entre l’entreprise et la DGSI. A l'autonomie technologique, au sein des services de renseignement intérieurs français, on préfère aujourd’hui la continuité opérationnelle. Le renseignement estime que, pour l’instant, aucun service ne parvient à offrir un système à même de concurrencer Gotham. Le développement logiciel ne constitue pas une spécialité française. Si des alternatives existent, aucune n’a l’expérience ni la puissance de cet algorithme qui s’est alimenté pendant des années de milliards de données et de requêtes, explique Nicolas Arpagian, spécialiste en cybersécurité et directeur de la Stratégie et des Affaires publiques d'Orange Cyberdefense. Si, en 2023, l’appel d'offres lancé par la DGSI pour remplacer Palantir s’était resserré autour de trois fournisseurs (Athea, l’alliance entre Atos et Thales, Chapsvision et Blueway), leurs logiciels ne sont pas encore au point.
Néanmoins, alors que la France apparaît encore dépendante de Palantir, le Cloud Act, promulgué en 2018 aux Etats-Unis, pourrait causer un danger majeur. En effet, celui-ci pourrait permettre aux services de renseignements américains de forcer les sociétés américaines, dont les serveurs Palantir, à leur donner accès à leurs serveurs, où qu'ils soient dans le monde, s'ils estiment que les intérêts des États-Unis sont en jeu.
Au moment où la relation transatlantique se détériore à vue d'œil (malgré les dernières déclarations plus, accélérer la souveraineté des logiciels du renseignement français et européens, apparaît aujourd’hui primordial. Et ce d’autant plus alors que le Cloud Act entre en contradiction avec le règlement RGPD européen. Pour autant, les français, ou même les européens, paraissent encore loin du compte.
Que ce soit à propos du degré actuel de développement des alternatives européennes, ou même seulement à propos de la volonté de s’émanciper des logiciels américains dans ces technologies pourtant critiques, le compte ne semble pas encore y être pour tous les pays européens. Néanmoins, les dernières réunions de l’E3, entre l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, semblent tout de même acter un changement de paradigme concernant la nécessité d’être , au moins, partiellement indépendants des Etats-Unis, mais aussi des autres puissances, sur certaines technologies militaires.
Si le niveau de priorité donné à l’autonomie stratégique diffère entre les différents membres de l’E3, les britanniques et allemands semblent tout de même désormais avoir acté la fin de leur dépendance militaire totale à leur voisin transatlantique. Le discours de Munich de Friedrich Merz, prononcé ce 13 février, qui rompt avec la doctrine précédemment en vigueur outre-Rhin, appuie cette idée. Les Allemands souhaitent désormais devenir la première armée d’Europe. Malgré le discours aux allures plus amicales de Marco Rubio, la rupture semble désormais être consommée. Néanmoins, on peut se demander si, dans le cadre de leur réarmement, les Allemands préfèreraient passer commande au complexe industriel militaire américain, ou s’ils choisiront des instruments produits sur le territoire européen.
Surveillance, biais des logiciels, moyen de coercition pour les USA contre l’Europe : si les logiciels palantiriens peuvent être on ne peut plus utiles pour des entreprises privées ou dans le cadre d’opérations de secours, ceux-ci sont aujourd’hui utilisés dans le cadre de graves violations des droits humains. Certains observateurs alertent aujourd’hui sur une possible dérive orwellienne de surveillance permise par Palantir.
Bibliographie :
Articles de presse :
Badger Emily, Frenkel Sheera, 2025, « Trump Wants to Merge Government Data. Here Are 314 Things It Might Know About You », New York Times.
Marjorie Cessac, 2025, L’entreprise américaine Palantir suspectée de créer une base de données géante sur les citoyens, Le Monde
Rédaction Le Grand Continent, 2025, « Comment l’administration Trump s’appuie sur les outils de Palantir dans sa lutte contre l’immigration », Le Grand Continent.
Marc - Antoine Pelaez, 2026, Espionnage: pourquoi les services secrets français ne peuvent pas se passer de l’américain Palantir, L’Opinion
Steinberger Michael, 2014, « Does Palantir See Too Much? », New York Times.
Rédaction Le Grand Continent, 2025, « Qu’est-ce que Palantir, le nouveau géant de la surveillance américain ? », Le Grand Continent.
Rachele Luisari, 2025, Comment le Doge a mis en danger les données de Sécurité sociale de millions d’Américains, L’Express
Maureen Dowd, 2025, « Alex Karp Has Money and Power. So What Does He Want? », New York Times.
Articles universitaires :
Françoise Laugée, 2018, « Big data : Palantir, l’augure américain », La revue européenne des médias et du numérique
Azizi Othman, 2025, « Predictive Policing, Palantir and the Erosion of Democratic Norms », Asia e University
Azizi Othman, 2025, « Palantir and the Emergence of Data Overlords: A SKYNET Analogy », Asia e University
Articles universitaires :
Valentin Goujon, 2025, « IA, surveillance généralisée, profits record : quel est le projet de Palantir ? », France Culture
François Saltiel, 2025, Quand la DGSI récidive et se réengage avec le sulfureux Palantir, France Culture