Par Victor de La Taille
Le 27 octobre, la Turquie a conclu l’achat de vingt Eurofighter auprès de l’anglais BAE System et la Grèce de son côté envisage désormais de commander de nouveaux chasseurs Rafale du constructeur français Dassault. Alors qu’ils sont tous deux membres de l’OTAN et donc formellement alliés, cette rivalité perpétuelle entre les deux pays qui s’échangent coup sur coup en matière de nouveaux contrats d’armements laisse transparaître une profonde tension qui clive les relations des deux pays depuis de nombreuses décennies. Ces deux pays qui partagent une frontière terrestre, sur la partie continentale de la Turquie, mais surtout qui bordent tous deux la mer Égée ont effectivement une relation très compliquée depuis la naissance de la République de Turquie en 1923. Ces deux pays se retrouvent régulièrement sous le feu des projecteurs de par le caractère très stratégique de la région, qui constitue la frontière extérieure de l’Union Européenne, un carrefour commercial et migratoire, une dualité religieuse, ethnique et culturelle ou encore un réel enjeu géostratégique. Pour expliquer ce conflit latent historique, il faut mobiliser de nombreux facteurs différents. Tout d’abord le poids de l’histoire mais aussi les prédispositions géographiques, les enjeux économiques et énergétiques ou encore leur place dans l’OTAN. Cette fiche s’attèlera donc à expliquer chaque facteur afin de donner un panorama le plus complet possible pour comprendre le conflit qui rythme les relations entre les deux pays voisins. Nous pouvons donc nous demander dans quelle mesure le conflit entre la Grèce et la Turquie est une situation aux explications multifactorielles complexes ?
Contexte historique
Les guerres gréco-turques
Depuis que la Grèce a acquis son indépendance de l’empire ottoman en 1821, les deux pays se sont livrés la guerre à quatre reprises : 1897, 1912-1913, 1915-1918 et 1919-1922. Il est donc évident que le poids de l’histoire joue un rôle dans les tensions contemporaines. Si l’on remonte encore plus loin dans l’histoire, la Grèce de par sa position géographique a connu de nombreuses périodes d’occupations différentes selon les empires de l’époque. Lorsque l’empire ottoman s’empare des Balkans et de Constantinople au 15e siècle, synonyme de la fin de l’empire byzantin, les Grecs sont alors intégrés dans l’empire ottoman mais en restant des sujets de seconde zone, inférieurs aux ottomans. Nait alors déjà une résistance plus ou moins formelle à l’occupation ottomane. C’est seulement en 1821 que la Grèce proclame son indépendance et en 1830 qu’elle est reconnue par les autres pays. S’ensuivent alors de nombreux conflits territoriaux concernant principalement les îles en mer Égée. A la suite de la seconde guerre mondiale, le traité de Sèvres promet à la Grèce la souveraineté d’une partie de l’Anatolie orientale comprenant la ville d'Izmir, cependant le traité ne sera jamais ratifié par le parlement turc et c’est à ce moment que naît la résistance organisée par Mustafa Kemal Ataturk. L’armée de Kemal repousse les Grecs et proclame la naissance de la République turque en 1923. Le traité de Lausanne fixe les frontières actuelles de la Turquie et organise un échange de populations entre les deux pays qui s’accompagne de nombreux massacres des deux cotés, ce qui contribue au sentiment nationaliste présent aujourd’hui des deux cotés. Ce traité confère également la souveraineté de l'extrême majorité des îles égéennes à la Grèce.
Le pogrom d’Istanbul (1955)
A partir de 1923, les relations entre la Turquie et la Grèce sont marquées par une volonté mutuelle de négociation, et de pacification des relations bilatérales. La politique ambiguë de laTurquie lors de la seconde guerre mondiale marque un léger coup d’arrêt au réchauffement des relations. Mais en 1954, les deux pays se joignent à la Yougoslavie pour un nouveau pacte des Balkans visant à se défendre contre l’URSS.
Malgré cet apaisement des relations au niveau politique, en septembre 1955, des émeutes éclatent suivant une fausse information affirmant que des grecs auraient détruit la maison de Mustafa Kemal. Lors de ces émeutes, on assiste à un véritable pogrom visant les dernières minorités grecques de Turquie, si le chiffre de victimes est incertain, on dénombre plus de 100 000 grecs qui ont fui la Turquie lors de cet événement. Cet événement marque la fin de la présence grecque et plus généralement orthodoxe en Turquie.
Contentieux géographiques et territoriaux
Les eaux territoriales
Nous avons donc vu le facteur historique qui joue un rôle important dans les relations amères entre les deux pays et surtout entre les deux peuples. Cependant il est important d’observer également le facteur du contentieux géographique qui occupe une place prépondérante dans les tensions actuelles.
Effectivement, la question de la répartition de la souveraineté maritime est au centre des discordes et plus précisément sur la question des eaux territoriales et des Zones Économiques Exclusives (ZEE). Ainsi, les deux pays exercent leur souveraineté sur 6 miles marins à partir de leurs côtes. Ce qui donne la situation sur la carte ci-dessous à gauche.
Cependant, la Grèce, qui est signataire de la Convention des Nations Unies pour le Droit de la Mer de 1982 (ou convention de Montego Bay) souhaite étendre ces eaux territoriales à 12 miles marins. Le problème étant que la Turquie n’est pas signataire de ce traité et ne reconnait donc pas la législation en question. Ankara refuse catégoriquement que la Grèce étende ses eaux territoriales,car cela transformerait la mer Égée en « lac grec » (cf. Carte au dessus à droite) et compliquerait fortement l’accès à la méditerranée orientale pour les navires turcs depuis Istanbul. Selon le ministère des affaires étrangères turc, la Grèce possède 43,5% du territoire maritime de la mer Égée contre 7,5% pour la Turquie, l’extension à 12 milles marins par la Grèce amènerait ces proportions à 71,5% pour la Grèce et 8,8% pour la Turquie. Ainsi, la Turquie répète régulièrement qu’une décision unilatérale d’Athènes allant dans ce sens serait perçue comme un casus belli , un motif de guerre. Cela s’inscrit dans le fait que la Turquie a des ambitions de s’imposer en tant que puissance régionale importante, et qu’un accès limité à la Méditerranée serait vu comme un frein à cette expansion.
Les Zones Économiques Exclusives
Ce premier désaccord territorial s’étend aux ZEE, prévues également dans la convention de Montego Bay. Alors que les eaux territoriales concernent principalement la liberté de naviguer, les ZEE reflètent un tout autre enjeu, à savoir l’exploitation des fonds marins et sous marins. La CNUDM prévoit ainsi une zone d’une largeur maximale de 200 milles (environ 370 km), qui assure à l'État côtier un droit exclusif à l’exploration, à l’exploitation et à la gestion des ressources de la zone. Le problème est d’une part que la Turquie n’a pas signé la convention et d’autre part dans ce cas précis, les 200 miles sont impossibles à mettre en place de par la proximité des deux pays. Dans ce cas précis, la convention invite les deux parties à négocier et se mettre d’accord ensemble. Pour la Grèce, la limite de sa ZEE se situe sur les côtes de ses îles les plus à l’est et au sud de la mer Egée, soit à quelques kilomètres seulement des côtes turques, réduisant la ZEE d’Ankara à la portion restante. La Turquie revendique, elle, une ZEE bien plus large qui engloberait une bonne partie des îles grecques. On se retrouve donc dans une situation avec deux positions contraires. On peut voir sur la carte ci-dessus, à quel point la ZEE turque serait « étouffée » par la ZEE grecque si ces revendications aboutissaient. En réponse à cela, la Turquie suit une doctrine intitulée Mavi Vatan (Patrie Bleue) qui consiste à s’affirmer pour préserver ses intérêts en mer Égée. Certains analystes dressent un parallèle dans la rhétorique du président populiste Erdogan qui met en avant cette doctrine, avec les doctrines Mare Nostrum de l’Italie fasciste et du Lebensraum de l’Allemagne nazie.
Enjeux stratégiques
Enjeux énergétiques
Cet enjeu est intrinsèquement lié à la question des ZEE vue précédemment. Effectivement, l’exploration et l’exploitation des fonds marins et sous marins qui est conféré au pays souverain de la ZEE permet d’exploiter de nombreuses ressources énergétiques. La mer Égée est ainsi connue pour être assez riche en hydrocarbures et plus récemment en gisement de gaz offshore. Vu que les deux pays revendiquent mutuellement les mêmes espaces maritimes, chacun vit comme une violation de sa souveraineté, les explorations de l’autre. Ainsi, en juillet 2020 la Turquie a procédé à des analyses sismiques au sud de l’île grecque de Kastellorizo avec le navire Oruç Reis accompagné de 18 navires de guerres. Cet événement avait marqué une hausse significative des tensions, car laFrance et l’Italie avait déployé des avions ainsi que des frégates afin de calmer la situation. Cependant cet événement est loin d’etre le seul, car la Turquie procède à de nombreuses explorations de gisements offshore et a signé des partenariats sur l’exploitation avec la Libye et l’Egypte ce qui mène à des tensions de ZEE avec Chypre (proche de la Grèce). En réaction, Athènes s’est fortement rapproché de Chypre et d’Israël avec qui elle a d’ailleurs signé un accord pour la construction d’un gazoduc reliant les champs de gaz naturels offshore israéliens à la Grèce.
Militarisation de la région
En réponse à cette situation extrêmement tendue, la Grèce s’est lancée dans un vaste programme de réarmement. Elle a ainsi acquis vingt-quatre avions de chasse Rafale, quatre Frégates de défense et d’intervention, des canons CAESAR, des drônes Heron de fabrication israélienne et devrait recevoir des F-35 américains. Dans le même temps, l’industrie de défense turque connaît un véritable essor, dont la priorité est la composante navale avec de nombreuses frégates en construction, un porte-drone et des sous-marins de conception allemande mais produits sous licence en Turquie. L’importance de la composante navale peut révéler une véritable envie de prendre l’ascendant en mer Égée afin de pouvoir asseoir sa souveraineté et protéger ses intérêts si elle estime avoir besoin de recourir à la force. Cette militarisation croissante a d’ailleurs mené à la destruction d’un F-16 turc et la mort de son pilote par un Mirage-2000 grec en 1996 lors d’un incident concernant la délimitation de l’espace aérien au-dessus de l'île de Chios. Cet événement montre que la montée des tensions peut vite dégénérer.
Dans cette course à l’armement, il y a néanmoins un contre-pouvoir censé garantir que ces tensions ne dérapent pas en conflit ouvert, c’est l’OTAN. En effet, depuis l’adhésion de la Turquie en 1952, les deux pays font partie de l’alliance atlantique et sont donc voués à collaborer ensemble et tout faire pour empêcher de se faire la guerre. Cela encore plus depuis la guerre en Ukraine, qui mobilise l’attention - et l’argent - et qui pousse les Etats-Unis et l’Europe à redoubler d’efforts pour apaiser cette relation bilatérale afin de préserver la stabilité et la crédibilité de l’alliance.
Dans cette logique de médiation, les Etats-Unis ont pendant longtemps occupé ce rôle, ne souhaitant pas de conflit dans cette région, et comptant beaucoup sur la Turquie qui héberge une base militaire américaine, cruciale pour la projection de forces au Moyen-Orient. Cependant depuis l’achat de S-400 russes en 2019, les États-Unis ont exclu les Turcs du programme F-35 et se tournent désormais davantage vers Athènes, perçue comme plus stable et plus digne de confiance qu’Ankara. Ce blocage sur le F-35 est potentiellement amené à évoluer sous le mandat de Trump, malgré l’opposition catégorique de son allié hébreu craignant une trop grosse montée en puissance de la Turquie. Le célèbre dicton « L'ennemi de mon ennemi est mon ami » s’illustre ici parfaitement avec la coopération militaire qui se développe fortement entre la Grèce, Israël et Chypre qui ont mis sur pied une "unité d’intervention rapide » et qui se dotent d’équipements militaires israéliens.
D’un point de vue européen, il n’existe pas de consensus sur la question. D’un côté, la France, l’Italie ou encore l’Espagne soutiennent davantage la Grèce dans ce différend. C’était le cas lors de l’accrochage avec le navire Oruç Reis, lorsque la France a envoyé la frégate La Fayette et deux Rafale afin de tenter de repousser les navires turcs. Cependant l’Allemagne adopte une position beaucoup plus nuancée face à la Turquie à cause de la pression migratoire et de la forte diaspora turque en Allemagne.
Instrumentalisation migratoire
Justement cette question migratoire est un facteur aggravant de plus dans cette relation interétatique déjà fort complexe. Effectivement comme vu précédemment, la Grèce est la frontière extérieure de l’UE, et celle la plus en proie aux vagues migratoires de par sa proximité avec la Libye et la Turquie. Ce carrefour migratoire est un outil très utilisé par Erdogan dans sa politique étrangère. Ainsi il fait régulièrement pression sur l’UE pour obtenir des financements en échange de retenir les migrants sur le sol turc. Cependant, en cas de volonté de sa part, il peut ouvrir les vannes et laisser passer les migrants vers la Grèce, et donc vers l’UE. C’est le cas lors de l’accord Turquie- UE de 2016 qui prévoit que la Turquie retienne les migrants sur son sol en échange de 6 milliards d’euros de financements et des promesses politiques. Suite à la mort de 33 soldats turcs en Syrie en 2020, Erdogan avait décidé unilatéralement de se retirer de l’accord et cela à incité des milliers de migrants à tenter leur chance sur la « route des Balkans » en tentant de traverser la Grèce. Cela engendre des situations humanitaires désastreuses et des affrontements avec la police et l’armée grecque.
Bibliographie
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Didier Billion, Tensions entre la Grèce et la Turquie en Méditerranée orientale : quels enjeux ?, IRIS, 2020
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