Richard Haass est un diplomate étasunien qui tout au long de sa carrière a pu conseiller de grands hommes politiques à l’image du secrétaire d’État Colin Powell, ou encore George W. Bush, notamment sur des questions concernant certains enjeux au Moyen-Orient. A la tête du Council on Foreign Relations (think tank étatsunien de politique étrangère), il publie en 2019 un article intitulé “How a World Order Ends. And What Comes in Its Wake” dans lequel il soulève la potentielle fin de l’ordre mondial dans lequel nous vivons aujourd’hui et l’éventuelle tournure que les évènements pourraient prendre. À l’époque de la publication de cet article, nous nous situons à la fin du “siècle d’or” étasunien (1917-2017), moment où l’actualité conjugue la présidence de Donald Trump et sa formule “America first” avec l’exponentielle émergence de la Chine et le retour sur l'échiquier international de la Russie.
Il n’existe pas d’ordre stable inébranlable. Ils sont, selon l’auteur, tous destinés à être démantelés au bout d’un certain temps, et une fois leur déclin constaté, il est déjà trop tard pour agir. L’ordre mondial idéal, selon Richard Haass, est une situation où l'équilibre des pouvoirs repose sur les intérêts nationaux des pays, ce qui les appelle à y contribuer. Il montre que lors du Congrès de Vienne, ce qui a rendu le Concert de l’Europe viable est le fait que tous les pays ont été inclus dans la formation du nouvel ordre, même la France dans sa position de grand perdant en 1814. Cet effort n’ayant pas été fait pour inclure l’Allemagne après la Première Guerre mondiale, le Traité de Versailles ne pouvait servir de fondement pour construire un nouvel ordre.
La Seconde Guerre mondiale a laissé derrière elle deux ordres mondiaux : le premier est celui sur lequel se sont fondées les principales rivalités de la Guerre froide dès 1947, une bipolarisation des opinions et des orientations des régimes à travers le monde se rangeant du côté des États-Unis ou de l’URSS ; le second est l’ordre libéral, un effort des démocraties qui s’incarne notamment par des organes internationaux comme les Nations Unies, visant à promouvoir le développement à travers les échanges. L’idée de celui-ci était alors de lier les pays les uns avec les autres pour qu’une potentielle guerre représente un prix que les dirigeants ne soient pas prêts à payer.
Néanmoins, face non seulement à l’extrême mondialisation couplée à la montée des nationalismes, du populisme, mais aussi aux changements de régime et à l’émergence de nouvelles puissances économiques, les ordres qui ont structuré ces soixante dix dernières années semblent être en déclin. En effet, tous ces bouleversements mettent à mal notre système. Comme exemple, il souligne que le Conseil de Sécurité de l’ONU, et notamment le statut de ses 5 membres permanents, n’est plus représentatif de la réalité géopolitique actuelle, et soulève pour cette même raison de si nombreux débats. Cet ordre qui semble désormais caduc selon Haass reposait sur la bonne volonté des États, notamment communistes, à se soumettre à l’hégémon étasunien. La montée de l’autoritarisme, le retour des affrontements, et la difficulté des grandes institutions à restituer un équilibre stable reposant sur la paix montrent que la distribution du pouvoir aujourd’hui n’est plus la même que celle que l’on voulait appliquer.
Face à l’évidence d’un ordre libéral déclinant, Haass interroge la fin de celui-ci et se demande dans quelle mesure nous pourrions nous trouver à l’aube d’un nouvel ordre. Il faut, selon lui, “gérer la détérioration", c’est-à-dire que les principales forces de l’ordre faiblissant fomentent la création du nouveau système mondial. Cela signifierait alors pour les États-Unis de tendre la main aux puissances émergentes pour, d’une part, résoudre les problèmes induits par la mondialisation (changement climatique, le commerce international, la permanence d’une cybersécurité), d’autre part se refaire une image de membre éminent de la communauté mondiale pour préparer la naissance du nouvel ordre. À propos de ce dernier, Richard Haass se pose la question des membres fondateurs de celui-ci. En effet, il constate un manque de gouvernants capables de soutenir un tel changement : des pays aux influences moyennes ne pourraient jamais avoir un pouvoir militaire assez fort pour encadrer un nouvel ordre, mais il est difficile d’imaginer une structure mondiale tournée vers le pouvoir chinois, ce qui résulterait en la création d’un ordre ilibéral. En somme, on constate un manque de successeur pour l’oncle Sam, qui devra vraisemblablement reprendre un rôle de protagoniste, du moins pour les décennies à venir. Richard Haass appelle les pays à être conciliants face au système faiblissant pour éviter l’engloutissement du monde vers une catastrophe d’envergure mondiale.
Néanmoins, cette catastrophe annoncée par Haass à la fin de son article paraît invraisemblable dans le cadre des relations internationales actuelles, ce qui constitue une première limite que nous pouvons apposer à cet article. En effet, l’aspect économique et humanitaire d’une telle catastrophe ne semble pas pris en compte par le diplomate. L’actualité récente nous montre comment les puissances sont réticentes à s’engager activement dans un conflit armé. Tout d’abord, le cas de l’Ukraine et de la non-participation des États occidentaux met en avant le fait que l’ordre actuel ne fonctionne plus sur un système d’alliance militaire rigoureuse comme celui qui avait auparavant mené en cascade à la Première Guerre mondiale. De même, alors que le non-engagement des États-Unis contre la Russie pouvait encourager, selon certains analystes, la Chine dans son objectif de récupération de Taiwan, la grande puissance économique s’en tient aujourd’hui à des exercices militaires dans une intention d’intimidation. Certains considèrent alors que la Chine ne serait actuellement pas prête pour entrer en guerre, et ne pourrait pas se permettre les conséquences économiques que celle-ci impliquerait (notamment à travers les sanctions que mettraient en place les pays occidentaux).
En ce qui concerne plus précisément l’aspect économique, une autre limite qui pourraient être adressée au texte de Richard Haass, nous pouvons penser que l’interdépendance accrue qu’il existe entre les États, que ce soit en matière de commerce ou de subventions aux besoins des populations, pourrait dissuader l’entrée en guerre des nations. Nous pouvons alors imaginer que cette interdépendance pourrait dans une certaine mesure empêcher un éclatement de fil en aiguille de conflits, car les chaînes de production se retrouveraient bloquées, empêchant de mener la guerre et de subvenir aux besoins internes.
Le conflit entre l'Arménie et l’Azerbaïdjan se situe dans un contexte géopolitique local complexe pouvant s'inscrire dans la thèse de Richard Haass, nous confirmant alors la présence d’un ordre ébranlable . En effet, celui-ci fait appel à deux puissances qui agissent de manière unilatérale pour la “paix” avec la Russie qui, le mardi 13 septembre est parvenue à un accord de cessez-le-feu entre les deux pays (information non confirmée par l’Arménie et l'Azerbaïdjan) ainsi que les Etats-Unies qui, selon Ned Price, porte-parole du département d’Etat a assuré qu’ils allaient «faire pression pour un arrêt immédiat des combats et un accord de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan”. A l’heure de ce conflit, la France actuelle présidente du Conseil de sécurité va saisir cette instance onusienne, cependant, après lecture de notre texte, certaines questions se posent sur celle-ci. La réforme du Conseil de Sécurité de l’ONU, tant évoquée et souhaitée par certains pays se basant sur un multilatéralisme plutôt qu’une domination de certaines nations ne serait-elle pas la clé à la transformation à ce conflit défiant à nouveau cet ordre, cette réforme ne serait pas justement favorable pour une adaptation aux nouveaux enjeux ? Certes, selon l’auteur, une fois le déclin constaté il n’est plus possible de revenir à la situation initiale, mais une mutation des relations ne pourrait-elle pas amener un nouvel ordre, sensiblement différent au précédent et permettant la prise en compte des nouvelles menaces ?