V. Descombes et D. Kambouchner, Le latin, langue philosophique ?

Nous avions bien des raisons d’être très heureux d’accueillir, ce mercredi 2 juin, dans la salle des conférences du lycée Henri IV, les philosophes Vincent Descombes, Directeur d’Étude à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, et Denis Kambouchner, Professeur de philosophie moderne à l’Université de Paris I, d’autant qu’il s’agissait de la dernière conférence de l’année 2009/2010, et la quatorzième, depuis la création de l’ALLE !

D’abord parce que Vincent Descombes et Denis Kambouchner ont été parmi les premiers, avec Yves Bonnefoy, Michel Deguy, Thomas Pavel, Barbara Cassin -qui nous fait dire tout son regret de n’avoir pu être avec nous ce soir- (la liste de nos soutiens ne cesse de s’allonger), à avoir apporté leur soutien à notre association, avec tout à la fois une grande gentillesse et une belle conviction. Ils sont, d’ailleurs, l’un et l’autre, et comme philosophes et comme citoyens, pleinement engagés dans le souci du devenir du système éducatif. Ensuite parce que la philosophie, au moins au même titre que l’Histoire, à laquelle nous avons consacré cette année deux conférences, celle de François Hartog et celle de notre ancien élève Johann Chapoutot, est pleinement une discipline de la mémoire et du langage ; or nous sommes très attachés à l’ALLE à promouvoir une latinité œcuménique, débarrassée de toute tutelle dogmatique ou frileuse, et le latin, « dix-huit siècle de vie active », idiome pendant si longtemps de la pensée et de la communication intellectuelles en Europe ne peut ne pas intéresser, aussi bien au plan historique qu’épistémologique, la discipline qu’est la philosophie. Enfin, et c’est justement le souci qui a motivé le libellé de cette conférence, Le latin, langue philosophique ? (avec un point d’interrogation, aussi anxieux que prudent, qu’allaient balayer nos deux philosophes, et tout particulièrement Denis Kambouchner…), parce que nous étions très curieux de savoir quel statut deux philosophes « modernes », naturellement intéressés, en tant que philosophes par les problèmes du langage, et qui ne sont pas pour autant des « spécialistes » de la langue latine, accordent au latin philosophique. Nous entendons très souvent parler du grec et de l’allemand comme langues philosophiques, ce qui n’est évidemment pas contestable ; mais la question pouvait se poser de savoir si, par exemple, il y aurait des langues plus philosophiques que d’autres; si le latin, malgré le rôle –ou à cause de ce rôle- de médiateur qu’il a joué entre la philosophie grecque et sa réception dans le monde romain, malgré ce fil continu qu’il a préservé, du savoir antique jusqu’à nous, et surtout malgré l’existence en langue latine d’un corpus philosophique immense, et pas des moindres… -point sur lequel Denis Kambouchner a particulièrement insisté-, si ce latin, donc, était condamné au statut d’éternel parent pauvre de la philosophie grecque, d’écolier de la Grèce ; statut comme d’emblée intériorisé par les premiers intéressés, pourtant, à faire valoir ses lettres de noblesse : Cicéron évoquant, dans le De Oratore, la culture philosophique comme culture d’importation « adventica doctrina » … A propos de Cicéron, un peu imprudemment brocardé par notre précédent conférencier, Sylvain Auroux, nous étions aussi impatients, nous qui ne sommes pas loin de penser, loin des sentiers rebattus à ce propos, que ce philosophe romain, en inventant l’humanisme, a en quelque sorte inventé notre modernité, de savoir quelle place lui faisaient nos deux conférenciers ; d’autant que Denis Kambouchner est président du jury d’agrégation externe de philosophie, et que nous venions d’apprendre, avec plaisir, que ce philosophe romain, souvent minimisé par ceux-là mêmes qui le connaissent le moins, est au programme de la prochaine session de ce prestigieux concours.

Les deux interventions, suivies d’un débat animé par notre secrétaire Hubert Aupetit, ont largement répondu à nos attentes, et ce d’une manière d’autant plus intéressante que les approches étaient différentes, et partaient de points de vue diamétralement opposés : Vincent Descombes s’installant d’abord -sans pour autant le faire sien- pour progressivement le contester, dans le point de vue de ceux qui rechignent à reconnaître au latin le statut de langue philosophique. Denis Kambouchner s’employant d’entrée de jeu à contester la pertinence même du point d’interrogation qui ponctuait le libellé, tellement ce statut du latin, langue philosophique était d’abord pour lui une évidence, et s’attachant ensuite à démystifier les raisons qui prétendraient le justifier…

Cécilia Suzzoni

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Intervention de Vincent Descombes

Je dirai pour commencer que le sujet et l’auditoire sont un peu intimidants, pour moi en tout cas, dans la mesure où la question qui nous réunit aujourd’hui : Le latin, langue philosophique ? est bien une question philosophique, mais pour la traiter avec tout le sérieux qui convient, il faudrait des compétences que je n’ai pas en matière de latin, de philosophie du langage, d’histoire de la philosophie; étant le moins habilité à parler je commencerai donc, pour céder ensuite la parole à quelqu’un (« d’aussi incompétent », complète alors avec humour, son voisin, Denis Kambouchner…), qui a cependant une pratique du latin, des textes en latin, plus professionnelle. Je vais poser quelques questions :

Le latin, langue technique de la philosophie ?

La notion même de langue philosophique est ambiguë: on peut donner deux définitions opposées entre lesquelles chacun sans doute aurait un endroit où se placer. L’explication minimale consisterait à dire que sont philosophiques les langues dans lesquelles on a, ou on pourrait fabriquer un vocabulaire de la philosophie, comme le Lalande pour ce qui est du français. Ne seraient pas philosophiques, donc, les langues pour lesquelles cette opération serait impossible, faute d’avoir encore dans ces langues des textes philosophiques. Mais la question que pose immédiatement un tel critère de définition d’une langue philosophique est qu’il s’agit d’un critère technique ; le vocabulaire de Lalande, par exemple, se présente explicitement comme un vocabulaire critique et technique des mots employés en français par les philosophes et employés très souvent pour correspondre à des mots dans d’autres langues. 0r, je ne suis pas assez historien pour dater exactement, mais à une certaine époque, si on avait fait ce dictionnaire (on en a fait de ce genre au 16ème et au 17ème siècles), il est bien évident que le dictionnaire de la langue philosophique serait le latin, avec certains renvois au grec. Bien entendu les penseurs qui ont jeté un doute sur la capacité du latin à être une langue philosophique ou à rendre possible un exercice inventif, créateur de la philosophie en latin, sont au courant de ces faits, connus de tous ; donc, il ne s’agit plus de savoir s’il y a un vocabulaire technique de la philosophie, mais de savoir si la langue elle-même peut accueillir la philosophie, ou si elle est réduite à une fonction d’intermédiaire, de traduction, voire de trahison . Mais je ne voudrais pas abandonner cette question du latin, langue technique de la philosophie, car ce pourrait bien être la clef, en tout cas une des clefs du problème qui nous occupe, à savoir si la langue philosophique est une langue technique, et à quel titre ; et là je n’ai pas de réponses, mais plutôt des questions. Par exemple celle-ci :dans quelle mesure le latin utilisé par des philosophes est une langue vivante-peut-être jusqu’à Leibniz- et à partir de quand le latin philosophique est-il devenu une langue morte ; et question subsidiaire, qu’il faudrait poser à des professeurs de latin, s’il y a une part du latin philosophique qui est de la langue vivante, pourquoi ne pas l’enseigner en priorité dans les cours de latin, d’autant qu’il serait plus accessible qu’un latin réputé plus difficile , comme celui des poètes, par exemple. Je n’ai pas suffisamment l’expérience du latin des textes philosophiques, mais je voudrais faire état d’un sentiment, et peut-être Denis Kambouchner pourra –t-il nous donner son avis : quelle sensation du latin a-t-on selon que l’on lit du latin du Moyen Age, ou du latin classique, celui de Descartes, et celui que l’on a en lisant ces thèses latines, qui ont cessé autour de 1914, par exemple la thèse de Bergson : Quid Aristotele de loco senserat-l’idée de lieu chez Aristote-, ou celle de Durkheim : Quid Secundatus Politicae Scientiae Instituendae Contulerit -sa thèse complémentaire sur Montesquieu. Il ne s’agit évidemment pas de porter un jugement sur la qualité de leur latin, mais on a l’impression de lire du thème latin, du latin de bon élève; impression que l’on n’a évidemment pas quand on lit Descartes ou a fortiori les auteurs du Moyen Age. Une transition donc s’est faite, et il faudrait pouvoir dire ceci, qu’est-ce qui fait que le latin philosophique est une langue vivante en tant que langue technique ? Mon impression est que si le latin des thèses en question paraît un peu artificiel, c’est justement parce que ce n’est pas vraiment un latin de philosophes, mais un latin de bons latinistes : ces auteurs pensent en français et ensuite passent au latin, avec des élégances, des maniérismes, mais ils n’ont pas appris la philosophie en latin. De ce point de vue, le latin, langue parlée, écrite en Occident pendant si longtemps, langue commune de toutes les nations, qu’est-ce qui fait que ce latin des philosophes est une langue philosophique, et en quoi cette langue commune qu’est le latin serait, comme le suggèrent les penseurs dont je vais parler dans un instant, un inconvénient, parce que ce serait pour des raisons extra philosophiques que les textes seraient écrits en latin, parce que le latin était la seule langue disponible, et non seulement ce ne serait pas une aide, mais davantage une source de difficultés. L’attention à ce sujet s’est portée surtout sur la question du vocabulaire, de la traduction du vocabulaire.

Des problèmes qu’est censée poser la syntaxe latine, et comment on peut les résoudre

Mais avant d’aborder ce débat, n’y aurait-il pas lieu d’examiner, non seulement le problème du vocabulaire, mais aussi celui de la syntaxe ? J’ai noté une référence dans un article de Leo Spitzer, le grand maître de la philologie romane, « Milieu et ambiance », traduit dans la revue Conférence (numéro24, Printemps 2007), texte écrit juste avant la guerre ; Spitzer entretient dans les notes une polémique assez vive avec des savants allemands de tendance nationaliste, voire nazie ; il cite un auteur invraisemblable qui prétend que seuls le grec et l’allemand sont des langues philosophiques parce que le grec peut dire le divin theion , tout comme l’allemand « … », mais le latin, lu, ne peut pas, parce qu’il ne dispose pas du neutre, et donc il y aurait un caractère obtus du latin qui n’arrive pas à l’abstraction ; quand je dis abstraction, c’est une ellipse de Spitzer qui cite les propos de cet auteur évoquant une langue capable d’arriver à l’archétype transcendantal, etc. Or, réfute Spitzer, les philosophes de langue latine n’ont pas été gênés par cette cette caractéristique de la syntaxe de la langue latine, et il cite Spinoza qui emploie l’article grec pour substantiver l’adjectif latin (Je crois que Leibniz fait de même) ; et je me souviens d’avoir vu dans Thomas d’Aquin une foule de substantivations avec l’article « ly » qu’il emprunte au vieux français…Ce qui veut dire, d’un point de vue général, que si une langue ne dispose pas de certaines ressources qui lui permettraient d’évoquer des problèmes posés plus facilement dans une autre langue, et bien il suffit simplement d’introduire ces ressources, d’une manière ou d’une autre ; ainsi langue technique veut dire langue qu’on peut développer, si bien que si on avait un reproche à faire au latin philosophique comme langue technique, ce serait de n’avoir pas inventé les ressources nécessaires à rendre certaines distinctions. Ce qui veut dire aussi que du point de vue de la capacité à restituer un problème philosophique, aucune langue comme telle ne peut être dite « non philosophique » ; on peut seulement dire qu’elle n’a pas encore introduit les ressources langagières indispensables pour poser correctement les problèmes qui ont été posés dans d’autres langues. Et là il faudrait se tourner vers les hellénistes pour leur demander jusqu’à quel point le grec d’Aristote, ou celui du Parménide de Platon, est un grec courant, qui « coule de source », ou si le fait de philosopher, et donc la spécialisation de ces échanges n’introduit pas un idiome dans la langue : toute langue humaine rentrant dans le concert de la philosophie pourrait à son tour développer un idiome dans la langue.

Avant de quitter la syntaxe- je dirai ensuite un mot du lexique-, je souhaiterais évoquer une question qui m’intrigue: est-ce qu’on ne pourrait pas concevoir un programme de recherche avec des latinistes et des historiens de la philosophie qui consisterait à se demander s’il n’y a pas ce qu’on pourrait appeler des « latinismes philosophiques »; considérer cette fois-ci non plus le latin, tel qu’il s’est séparé du « bon latin » de nos professeurs, le latin devenu langue technique de la Scholastique, mais le latin, au sens général, et interroger les effets qu’ a pu avoir une formation de latiniste sur des gens s’exprimant dans d’autres langues. Et là un exemple me vient à l’esprit, celui du caractère transitif en latin du verbe cogitare ; est-ce qu’on ne pourrait pas trouver sur ce modèle d’autres exemples de penseurs, écrivant en français, et produisant en français des latinismes philosophiques, c’est-à -dire utilisant le verbe penser comme un verbe transitif ; ce qui entraîne des conséquences philosophiques considérables, car si l’on fait ainsi en français, on introduit quelque chose qui en français ne va pas de soi, qui est l’idée d’un rapport direct de l’acte de penser et de l’objet, sur le modèle du verbe transitif ; par exemple, quand on traduit Descartes : cogito deum : qu’est-ce que l’on comprend ? S’agit-il d’un acte transitif de la pensée vers un objet, comme si on avait le verbe videre, ou un verbe de ce genre ? Y a-t-il des latinismes philosophiques en français, en anglais ? Il y a là peut-être un programme de recherche.

Phénoménologie herméneutique et Sémantique historique : pourquoi les Latins auraient raté energeia en le traduisant par actus

Je voudrais maintenant dire un mot sur le lexique, et je vais essayer de mettre en scène une dispute entre, d’un côté, certains aspects de la philosophie d’Heidegger, et de l’autre, Leo Spitzer, déjà cité ; mettre en concurrence ce qu’on connait sous le nom de Phénoménologie herméneutique, et de l’autre ce que Spitzer appelle Sémantique historique; et là je voudrais évoquer un texte de Jean Beaufret, qui a formé tant de nos collègues, qui porte sur la philosophie grecque : il s’agit du tome I de Dialogue avec Heidegger, le chapitre ou l’essai : Energeia et Actus, qui porte sur le fait que le mot d’Aristote, energeia a été traduit par actus; c’est l’occasion pour Beaufret d’expliquer que cette traduction a été décisive, irréversible, et en un sens catastrophique : d’une certaine façon, tout ce qu’avait pensé la Grèce a été annulé du fait de passer au latin. Le texte, comme souvent chez Beaufret, comme chez Heidegger aussi, repose sur des considérations étymologiques ; je ne veux pas discuter la thèse de fond, ce serait un autre sujet, mais l’idée est que le mot actus s’est imposé parce que les Romains sont des hommes d’action: derrière actus, il y a agere, pousser , les Romains veulent changer les choses: un état d’esprit que Beaufret évoque malicieusement en citant Virgile ; c’est la Rome impériale qui s’est saisie de l’energeia grecque que Beaufret tire, d’une façon qu’on pourrait juger peu convaincante, vers la phénoménologie : se met en place une opposition : les grecs seraient les êtres de l’apparition, du phainomenon, de l’être comme apparaître, de l’alètheia comme dévoilement ; les Romains , très estimables à d’autres égards , sont des bâtisseurs ; pour eux, être c’est agir : ils perdent de vue l’apparition ; il faudrait citer dans le détail ce texte, un peu retors, qui veut faire entendre que les Romains se sont contentés de traduire energeia par actus ; ils ne s’intéressent pas à la philosophie, ce sont d’autres philosophes latins qui ont tiré les conséquences de cette traduction : ainsi se met en place la Scolastique avec Dieu, actus purus essendi, acte pur d’être; avec l’idée que la Scolastique n’ a fait que développer les conséquences d’un événement de traduction, sans que personne ait vu l’immense portée de traduire energeia par actus ; il y a un « morceau de bravoure » de Beaufret qui explique que Thomas d’Aquin n’y est pour rien, ce n’est pas une faute d’interprétation : c’est la langue latine qui trahit le grec ; les penseurs ne font que porter à la parole le mouvement même de la langue ; ce passage se conclut sur une page extraordinaire, p.142,de Dialogue avec Heidegger, où Beaufret en « rajoute » en quelque sorte sur Heidegger : « Heidegger a dit quelque part : il n’y a pas de philosophie chinoise, pas plus que de philosophie hindoue » ; et cela au nom de la distinction entre le fait d’avoir une grande pensée et une pensée philosophique ; celle –ci est grecque ; et Beaufret, qui ne s’autorise plus d’Heidegger, d’ajouter : les Romains ne sont pas non plus philosophes, sinon par imitation des grecs. Ce qui, reprend Descombes, est curieux, car si les Hindous ont un philosophie, les Chinois, on peut dire, en effet, que leur pensée s’exprime dans des sagesse, des morales, des religion, mais pas dans une métaphysique; mais les Romains ? Ils ont une philosophie, mais ils en ont une par imitation ; et Vincent Descombes cite le texte de Beaufret : « Profondeur et philosophie font deux. Les latins (cette fois-ci, remarque Descombes, ce ne sont plus seulement les Romains, mais les Latins ) se sont bornés, philosophant, à transporte, dans leur traduction latine des grec, leurs propres évidences, invisibles à eux-mêmes, sans dûment, comme les Grecs, chercher à les creuser en elles-mêmes »; ainsi se met en place une sorte d’équation en quoi se résume toute l’histoire de la philosophie : « Le creusement des évidences romaines-c’est-à-dire: être c’est agir- transposées par la Scolastique dans son interprétation de la philosophie grecque, sera bien plutôt l’affaire de la philosophie moderne quand elle s’avisera avec Leibniz, et à partir d’Aristote, que le dunamicon est l’essence de l’energeia » ; et donc Leibniz sort de la traduction de l’energeia par actus. Tout cela, enchaîne Descombes est très brillant mais on aurait aimé poser une question à Beaufret : comment justifie-t-il qu’on puisse expliquer en français ce que les Romains ont raté dans l’energeia en l’appelant actus, en l’appelant apparition…Il aurait pu dire qu’il s’agissait d’une erreur, que les Romains n’ont pas donné la bonne traduction, mais pourquoi ne pas chercher la bonne traduction en latin, en trouvant un vocabulaire latin qui aurait donné satisfaction ?

Je conclus sur ce point en indiquant, moi qui ne suis pas spécialement heideggerien, qu’il y aurait peut-être une autre perspective qu’on aurait pu dériver d’Heidegger lui-même, par où les défenseurs du latin philosophique pourraient mettre les heideggeriens en contradiction avec eux-mêmes : j’observe en effet que dans son ouvrage « Etre et Temps », au paragraphe 12 , quand Heidegger s’attelle à la tâche d’expliquer pourquoi l’existence humaine n’est pas repliée sur elle-même, pourquoi il n’y a pas de solipsisme, et qu’il met en place la notion de In-Der-Welt-Sein, Etre dans le monde, ou Etre au monde , il entreprend d’expliquer que le dans, le In n’a pas un sens de pur localisation, comme celui de boite ou de contenant, et pour ce faire, il cherche des arguments philologiques en faveur d’un autre sens, qu’il tire de l’idée du von allemand, habiter, et le voilà qui cite : habito, colo, diligo… C’est curieux : c’est en latin que s’exprime le In-Welt-Sein… . Alors, c’est pas mal ! Si le latin peux exprimer, et même mieux que les langues modernes, le sens originel de la proximité aux choses, mieux qu’un sens purement localisant, il y a là de quoi justifier de la part d’une phénoménologie herméneutique un peu plus d’intérêt pour le latin… Il y a aussi , dans l’article de Spitzer, Milieu et ambiance, que j’ai cité, une note sur cette page d’Heidegger, où Spitzer écarte comme complètement fantaisistes les arguments philologiques, mais approuve l’idée qu’il y a un sens plus affectif du In en allemand, qui va peut être dans le sens d’Heidegger ; mais, ajoute-t-il, la grande erreur philologique d’Heidegger est de faire une philologie nationaliste, de ne s’intéresser à la préposition in qu’en allemand , alors qu’il aurait fallu faire des comparaisons avec les autres langues, et donc Spitzer compare avec l’anglais, l’espagnol, où la même préposition pourrait s’interpréter comme un « chez soi », « à la maison », quelque chose comme une proximité au lieu.

Conclusion : Hannah Arendt, Gadamer et le paradigme romain

Je voudrais terminer par une référence à une philosophe qui, à bien des égards, a une dette envers Heidegger, mais qui a un rapport au latin complètement différent, Hannah Arendt. Je remarque en effet que son grand livre, La condition de l’homme moderne, a été traduit en allemand avec un titre latin : Vita activa ; l’ensemble est organisé autour de distinctions romaines et scholastiques : Vita activa, Vita contemplativa, Homo faber, Animal laborans ; et cela donne l’idée que si on regarde la langue philosophique, non plus dans le sens technique, d’un dictionnaire de la Scholastique, par exemple, mais au sens où le philosophe peut s’appuyer sur toute la richesse et la mémoire d’une langue pour développer une question, alors c’est ce que fait Hannah Arendt dans la direction d’une philosophie pratique ; dans un article sur l’Autorité, traduit dans le recueil, La crise de la culture, il y a une note où elle cite l’historien Don Cassius, qui a écrit l’histoire de Rome en grec, lequel se plaint que l’on ne puisse traduire en grec le mot auctoritas ! Il y a donc du latin, indispensable à la philosophie, qu’on ne peut traduire en grec. Et donc, les problèmes sont réciproques ; si bien que ce qu’il faudrait, au lieu de privilégier certaines langues comme spécifiquement philosophiques, ou en minimiser d’autres, c’est poser les problèmes de traduction de l’une à l’autre. Cette mise en valeur de cette dimension proprement romaine de la philosophie, on la retrouve chez Gadamer, dans son ouvrage Vérité et méthode ; dans un développement sur le sensus communis, il explique que contrairement à toute une tendance théorétique ou contemplative de la philosophie, il y a une dimension authentique de la philosophie, nulle part mieux développée que dans l’Education romaine, où par la rhétorique, l’art du discours public, se manifeste le souci de remplir les conditions d’un discours public, pour parvenir à s’adresser à son auditoire à partir d’un sensus communis ; notion inintelligible si on la prend dans le sens de la notion en français ou en allemand ; il s’agit d’un philosophie pratique ; ici l’on peut rapprocher les Romains de la philosophie pratique d’Aristote, mais ils ont développé un élément que l’on ne retrouve pas, à cet état de développement dans les autres traditions ; ce qui nous conforte, en s’adressant cette fois-ci au vocabulaire et à la richesse sémantique d’une langue, dans l’idée que le latin contribue à la philosophie.

Intervention de Denis Kambouchner

Je commencerai moi aussi, sinon par des déclarations, je ne dis pas d’incompétence, du moins de compétences très limitées, non tant à propos de la question précise posée, dont je vais parler tout à l’heure, mais parce l’ensemble des questions demanderait au moins potentiellement un immense savoir en matière de philosophie du langage, d’histoire de la culture, de compétence en matière de langue latine, de relations entre philosophie et langage, domaines dans lesquels je suis infiniment moins compétent que plusieurs personnes dans cette salle.

Je vais donc esquisser une sorte de survol et peut-être essayer de démonter cette question, que je trouve immédiatement paradoxale, extraordinaire, hyperbolique, parce que posée à partir d’une position philosophique nécessairement radicale qu’il s’agit plutôt de critiquer que d’assumer.

D’un point d’interrogation parfaitement intempestif : le latin a été pendant très longtemps la langue de la philosophie…une langue dont l’amplitude historique s’allie à la diversité.

Le latin a été pendant un très grand nombre de siècles la langue de la philosophie, depuis Cicéron, en concurrence avec le grec, suivant les lieux des diverses Ecoles, langue de la philosophie européenne, langue pour la philosophie européenne, depuis qu’on peut parler d’Europe, jusqu’aux trois quarts du 17ème siècle, où là, effectivement, il se passe quelque chose, assez sensible dans le parcours de la philosophie en langue française.

Ramus, le grand Pierre de La Ramée, au deuxième tiers du 16ème siècle, écrit une dialectique en français, mais beaucoup plus en latin ; Montaigne, qui se pose comme un certain genre de philosophe, traduit le latin de Raimond Sebond, mais écrit son œuvre en français ; Pierre Charron son continuateur, à la frontière du 17ème siècle, en français ; Scipion Dupleix-dont le nom ne dit peut-être pas grand-chose-, précepteur du fils du roi Henri IV, écrit dans la première décennie du 17ème siècle, une somme de la philosophie scolastique en français, que l’on peut consulter, puisqu’elle a été rééditée, dans la collection Corpus des philosophes, chez Fayard ; Gassendi, le grand rival de Descartes, dans les années 1630/1640, écrit en latin ; Descartes partage savamment ses publications entre le latin et le français, de même que le font Galilée en Italie, Hobbes en Angleterre et en France ; et le chancelier Bacon écrit son grand ouvrage en anglais en 1605, avant la traduction latine en 1623. Cette période voit clairement les langues vernaculaires occuper une part croissante de la production philosophique, en concurrence et en opposition déclarée avec la traditions scolaire et scholastique qui se poursuit imperturbablement en latin, sauf s’il s’agit de la vulgariser comme le fait Scipion Dupleix. Ensuite Arnauld, pour partie en latin, et Malebranche en français ; Spinoza dans un latin qu’il a appris relativement tard ; Leibniz, dans les trois langues : latin, français, allemand. Au 18ème siècle, comme vous le savez, il y aura une importante production en latin, notamment en Allemagne, puisque l’œuvre encore très méconnue de Christian Wolff, une somme de la Scolastique tardive, maillon clef entre Leibniz et Kant, est écrite en partie en allemand et très largement en latin; et Kant écrit en latin sa Dissertation de 1770; après il restera ces thèses latines que Vincent Descombes a évoquées. A partir du début du 1er siècle av.JC, il faut compter quoi pour la production de la philosophie en latin, production qui se raréfie évidemment avec les invasions barbares, pour renaître avec ce qu’on a appelé la Renaissance Carolingienne ? Il faut compter 18 siècles. Côté grec, vous prenez, supposons, Thalès de Milet, au début du VIème siècle, vous allez jusqu’à la fermeture de l’Ecole d’Athènes par l’empereur Justinien eu 529, jusqu’à l’extinction du Néo-Platonisme d’Alexandrie d’Egypte -Alexandrie, le plus grand centre culturel de l’Antiquité tardive-, à la fin du VIème siècle, cela fait quelque chose comme 11 siècles ; bien entendu il y a la tradition byzantine, qui continue en grec, mais les Byzantins sont des historiens, des commentateurs, des compilateurs, ce ne sont pas des philosophes à proprement parler.

C’est tout à fait considérable cette amplitude de l’histoire du latin philosophique, et l’on doit insister sur le fait qu’il s’est écrit en latin de la philosophie dans tous les genres. Vous avez le Poème de Lucrèce, les Traités dialogués de Cicéron, les Traités et les Confessions d’Augustin, la Consolation de la philosophie, le grand livre de Boèce, qui a traduit une partie d’Aristote et fondé en partie la tradition du Moyen Age ; il y a, plusieurs siècles après, au 11ème, les Méditations de Saint Anselme, qui invente d’une certaine manière le genre de la Méditation, les grandes Sommes de Thomas d’Aquin, les immenses constructions doctrinales de Dun Scott, les Lettres de Pétrarque , au 14èmre siècle, Au 15ème siècle les Commentaires de Platon de Marcile Ficin, à la charnière du 16ème siècle les Allégories de Giordano Bruno, au début du 17ème siècle les grands Traités du Droit Naturel, les grands ouvrages réfutatifs de Gassendi,Les Méditations de Descartes, et Spinoza, son Ethica More Geometrico Demonstrata…A partir de là, quel sens la question a-t-elle ? Pourquoi, grands dieux, le latin ne serait-il pas une langue philosophique, quand tout démontre qu’il l’a été !!

Genèse et démystification d’un thème : le latin, langue non authentiquement philosophique

Alors, bien entendu, il y a les axiologies, les doctrines, les formes de philosophie moderne auxquelles Vincent Descombes a fait des allusions répétées : le thème du latin comme n’étant pas une langue authentiquement philosophique, le grec l’ayant précédé comme vraie langue de la philosophie. Il faudrait en faire l’historiographie précise, faute de temps, on peut dire que globalement, sous réserve de multiples nuances, il s’agit d’un thème cultivé de la philosophie allemande, à partir d’un certain moment qu’on peut lier à l’époque romantique. Bien entendu c’est un thème qui prend sens dans une sorte de métaphysique de l’histoire, et part rapport à une certaine idée de la pensée, qui est aussi une certaine idée de la culture. L’idée que le latin n’est pas vraiment une langue philosophique et que le grec l’a été davantage prend sens moyennant un certain rapprochement de l’histoire entre l’Allemagne et la Grèce. Il s’agit d’une part d’affirmer que la langue est une force, abrite une force spirituelle, est un élément ethico-spirituel majeur dans lequel peuvent s’épanouir à la fois un mode d’être collectif, et une certaine puissance de pensée, d’autre part, il s’agit d’affirmer qu’il y a pour chaque peuple des périodes d’épanouissement de ce qu’on appelle pas encore culture ; encore que Fichte, dans ses Discours à la nation allemande-écrits en 1807/1808, à l’apogée de l’empire napoléonien- revendique la culture allemande comme une réalité essentielle, liée elle-même à la langue allemande, et déterminant un certain mode d’éducation. Donc, l’idée est qu’à la langue est associée la totalité d’une culture, qui a son moment d’efflorescence dans l’histoire, et que les allemands peuvent retrouver une forme d’efflorescence qui rappelle l’épanouissement de la philosophie et de la culture en Grèce antique. C’est un schème bien connu, qui a eu de multiples occurrences littéraires, que l’on retrouve d’une certaine manière dans Heidegger, et quantité d’ouvrages, en particulier les œuvres poétiques d’Holderlin qui le mettent en scène, avec une grande profondeur. L’idée est celle d’un recommencement. La philosophie allemande commence quelque chose, comme les grecs ont commencé quelque chose ; la culture et la langue grecque sont la patrie originelle de la pensée ; avec les grecs quelque chose a absolument commencé et avec les allemands quelque autre chose doit commencer. Cette affaire a beaucoup à voir avec la révolution luthérienne, la traduction de la Bible, et tout ce qui se passe dans la culture protestante autour de la langue.

La supériorité de la langue grecque, comme langue philosophique, est liée à la position d’innovation et de découverte absolue qui a été celle des grecs. Par rapport à cela, les Latins, évidemment, ont le mauvais rôle, celui effectivement d’écoliers, celui de conquérants, avec l’ambiguïté que cela implique : ils se mettent à l’école de la Grèce et en même temps croient pouvoir arraisonner, s’approprier un héritage dont ils ne mesurent pas la vraie dimension. Je trouve important, s’agissant de Heidegger, chez qui l’éloge –le terme est faible- de la Grèce, va de pair avec une dépréciation de la latinité presque inversée chez Hannah Arendt, et neutralisée chez Gadamer, je trouve important donc, qu’il s’attache en particulier à ce qui dans la pensée grecque est formulaire, oraculaire, chez les auteurs présocratiques, mais aussi , plus paradoxalement, chez les auteurs les plus classiques de la philosophie grecque (je ne dis rien du corpus hellénistique, car on ne trouve, s’agissant des Sceptiques, des Stoiïiens, des Epicuriens, rien dans son œuvre de notable). Même chez Platon et Aristote, il s’attache beaucoup à des formules dont il s’agit de restituer le sens par un acte de traduction bien particulier.

Des œuvres sidérantes à la féconde secondarité de la production philosophique latine

En réalité, on pourrait dire qu’il n’y a pas à décider que la pensée philosophique est toujours une pensée par essence commençante, qui se met toujours dans une position de découverte absolue de quelque chose qu’elle s’emploie à nommer de façon nécessairement héroïque. On doit au contraire pouvoir dire d’emblée qu’il y a plusieurs façons de philosopher, y compris en Grèce, y compris en Grèce classique ; et à propos du fait de venir en premier dans l’expérience d’un certain type de philosophie, il n’y a pas de bonnes raisons de dire que ne sont pas authentiquement ou absolument philosophes ceux qui viendront en second. Évidemment, il y a une fascination possible pour les premiers Socratiques , les premiers philosophes, et la question de savoir ce qu’ils ont eu dans l’esprit, est une question ouverte, qui reste vertigineuse ; évidemment il y a l’œuvre de Platon, après l’enseignement de Socrate, qui reste pionnière et sidérante, avec le fait qu’il semble tout maîtriser, en même temps qu’il remet tout en jeu, et qu’il maîtrise l’art de mettre en scène les raisonnements eux-mêmes. Il y a aussi le cas d’Aristote dont l’œuvre est celle d’un génie de la régulation, œuvre immense qui nous dit la bonne manière de présenter les choses, voilà ce qu’il faut faire à chaque fois pour que ça fonctionne… Ce sont, ces œuvres, chacune à leur manière, des œuvres sidérantes par leur coefficient de nouveauté, et évidemment, plus on avance dans l’histoire de la philosophie, plus ce coefficient, je ne dis pas disparaît, mais s’il existe toujours, il a quelque chose de moins frappant, même chez des auteurs comme Descartes ou Kant, réputés avoir accompli une révolution philosophique. Ce qui est alors frappant, chez les auteurs à venir, est toujours autre chose que ce qui est frappant chez les premiers Socratiques, ou chez Platon et Aristote. Mais, véritablement, la pensée qui commence, doit –on la prendre pour une pensée plus absolument pensante que celle qui se poursuit sur des bases déjà constituées ? Et n’y a-t-il pas là une sorte de mirage lié à l’éloignement ? Que veut-on dire en disant qu’une pensée est plus absolument pensante ? Ce qui a un sens pour l’interprète philosophe, est-ce-que ça en a un pour l’historien ? Ce que dira l’historien de la culture ne se situe pas dans le même rapport que ce que dira en l’occurrence le métaphysicien.

En réalité, une chose est claire : quand on passe au latin, quand s’édifie le corpus de la philosophie latine, quand commence à se constituer de la littérature philosophique en langue latine, on a affaire à une position de secondarité qui se réfléchit par rapport à l’héritage grec et qui passe, en particulier chez Cicéron, par toutes sortes d’opérations de traduction, et d’inventions conceptuelles : on décide de traduire le grec poiotès par qualitas, le grec ethicos par moralis, et ainsi de suite et ainsi de suite, dans les domaines moral, dialectique, ontologique. À cette secondarité, liée à l’héritage de doctrines constituées dans une autre langue, est liée, d’une certaine manière, une nouvelle définition de l’activité philosophique. On pourrait pousser la comparaison entre la manière dont Cicéron essaie d’arbitrer, en matière de moral, ou sur le problème du destin, entre des théories qu’il recueille de l’héritage grec, et la manière dont Aristote essaie de proposer des solutions à certaines apories, en considération de ce qui s’est pensé avant lui. Ce qu’il y a de frappant en tout cas, dans la philosophie latine, c’est le souci d’arbitrer, de réaliser quelque chose avec des traités, un héritage, préconstitués, dans lequel existent des auteurs ; et si le mot auteur est un mot latin, et non un mot grec, c’est qu’il correspond à la situation primitive des auteurs latins, qui n’est pas celle des auteurs grecs. On voit là que s’institue, avec la poursuite d’idéaux ou de finalités qui peuvent être divergents, une dimension qui est une obligation de la médiation, un exercice du jugement avec quoi-Vincent Descombes l’a évoqué- le latin est indissociable d’une pratique oratoire, rhétorique , pragmatique: Cicéron est un homme qui dans le De oratore déplore la dissociation des éducations philosophique et oratoire, et entend les réunir dans l’idéal d’une pensée , d’une activité qui combine la matière de l’éloquence et l’exactitude philosophique ; il y a là un modèle qui sera transmis aux siècles à venir, et dont on trouve des traces jusque dans Descartes, d’abord parce que Descartes écrit en cicéronien, ensuite, si l’on va regarder de plus près sa vera eruditio, on voit qu’elle repose sur l’alliance de la culture littéraire et rhétorique et de l’éducation scientifique de l’esprit, beaucoup plus forte qu’on l’imagine à l’ordinaire.

Conclusion : éloge du latin « petite histoire d’une grande langue »…

Je suis obligé d’abréger et de ne pas aller jusqu’au bout de cet exposé.

J’insiste d’abord sur le fait que cette forme de secondarité, qui est d’abord une secondarité de l’élaboration latine, par rapport à l’élaboration grecque, mais ensuite une pratique de l’arbitrage entre les auteurs, et qui se transmet (C’est ainsi que Pierre Abélard, au 12 ème siècle avec son Sic et Non, premier traité des opinions opposées, continue cette tradition : il est cicéronien, par rapport à sa belle..), constitue un plein exercice de la philosophie. A aucun titre, absolument à aucun titre, il n’y a à considérer la production philosophique de langue latine, qui remplit des bibliothèques entières, comme quelque chose qui serait globalement moins intéressant, moins radicalement philosophique que ce qui s’est écrit avant en grec, ou s’écrira après dans d’autres langues européennes. Il faudrait absolument proscrire cette axiologie, et au contraire étudier le plus possible de latin.

Je conseille inconditionnellement cette petite merveille, d’érudition, d’humour et de profondeur qu’est l’ouvrage de Wilfried Stroh : Le latin est mort, vive le latin ! Stroh, qui enseigne le latin à l’université de Munich, rappelle que le latin a toujours été une langue morte…Fixé à l’époque de Cicéron, mort une première fois avec les invasions barbares, ressuscité, mort une deuxième fois, abandonné comme langue scholastique , etc. Il faudrait citer la dernière page qui fait l’éloge de la langue latine, avec toutes ses potentialités d’expression. Je relisais aussi, le texte du grand penseur marxiste, Antonio Gramsci, grand défenseur du latin, mort quasiment dans les geôles de Mussolini, qui dans ses Carnets de prison, montre, dans des conditions sociales absolument nouvelles, comment le latin est indispensable pour une acquisition du sens historique, et combien, s’il venait par malheur à disparaître, il serait difficilement remplaçable, dans sa valeur formatrice. Il s’agit de textes forts, qui mériteraient d’être plus connus. Arguments que l’on retrouve dans le grand texte d’Eugenio Guarini, cet humaniste à qui l’on doit la grande et unique synthèse sur le développement et le destin de l’éducation classique entre le 14ème et le 18ème siècle : L’Education de l’homme moderne (Fayard, 1968)

J’aurais voulu, bien sûr, ajouter des considérations sur le latin dans son rapport aux langues vernaculaires, la question du latin de Descartes, une question à laquelle s’est beaucoup intéressé Michel Beyssade, qui me fait l’amitié d’être là ce soir. (les questions de la salle, porteront, entre autres, sur ce point…et en particulier la première, celle d’Hubert Aupetit, qui animait la discussion, « Est-ce que Descartes philosophe en français comme il philosophe en latin ? », à laquelle il sera répondu par un vibrant éloge du bilinguisme cartésien…).

Mais j’aurais peut-être l’occasion d’en parler une autre fois.

Alors, oui, pour toutes ces raisons, faisons du latin !

La discussion qui a suivi les deux interventions de nos conférenciers a été nourrie et passionnante : nous ne pouvons malheureusement la retranscrire, car le micro baladeur n’a pas permis un enregistrement correct…