il fut un temps où Villeconin avait le goût du raisin.
À Montflix, presque toutes les familles vivaient de la vigne. À Fourchainville, un clos donnait du vin pour les religieux de Morigny. À Villeconin, les vendanges ne commençaient pas n’importe quand : il fallait attendre le ban, l’annonce officielle, le moment où le maire autorisait la coupe. Les propriétaires forains, ceux qui possédaient des terres sans habiter le village, devaient eux aussi respecter la règle. Car la vigne n’était pas seulement une affaire privée : elle était une affaire de communauté.
En 1873, Villeconin comptait encore 20 hectares de vignes. On imagine les coteaux, les rangs de ceps, les échalas, les paniers, les hottes, les hommes penchés, les femmes coupant les grappes, les enfants peut-être envoyés porter ou surveiller. On imagine les discussions sur la maturité : faut-il attendre ? couper maintenant ? craindre la pluie ? craindre le vol ? craindre l’acidité ?
Le vin de Villeconin n’était peut-être pas un vin de seigneur. Les notes anciennes disent qu’il se conservait mal, qu’il était peu titré, un peu acidulé. Mais c’était le vin du pays. Le vin que l’on buvait à table. Le vin que l’on produisait soi-même. Le vin qui faisait travailler le tonnelier, les pressoirs, les caves et les familles.
Puis le monde a changé. Le phylloxéra est arrivé. Les maladies de la vigne ont attaqué les ceps. Les vins du Midi, transportés par le chemin de fer, ont concurrencé les petits vins locaux. Le rapport de la vigne est devenu presque nul. Vers 1900, la vigne de Villeconin s’efface.
Mais s’est-elle totalement effacée ?
Peut-être reste-t-il un mur de clos. Un ancien chemin de vendange. Une cave oubliée. Une pierre de pressoir. Une étiquette de M. Vilgrain. Un lieu-dit. Une famille qui se souvient d’un grand-père vigneron. Un vieux cep survivant dans une haie.
Et surtout, une question demeure : quels cépages poussaient vraiment à Villeconin ? Était-ce du morillon, du fromenteau, du gouais, du gamay, du meunier ? Ou bien des mélanges paysans, sans nom savant, transmis de bouture en bouture ?
La vigne de Villeconin n’a peut-être pas encore livré son dernier secret.Quand on regarde Villeconin aujourd’hui, on pense aux fermes, aux pierres, à l’église, aux châteaux, à la Renarde, aux chemins et aux hameaux. On pense moins spontanément aux vignes. Pourtant, pendant des siècles, la vigne a fait partie du paysage, du travail et de l’économie locale. Elle n’était pas un simple décor : elle donnait du vin, occupait des familles, imposait des dates de vendanges, faisait vivre des vignerons, des tonneliers, des propriétaires, des journaliers, des gardes de vignes et des pressoirs.
L’Île-de-France fut longtemps une grande terre viticole. L’INAO rappelle qu’au milieu du XVIIIe siècle, elle comptait environ 52 000 hectares de vignes, soit davantage que la Bourgogne actuelle, et que la viticulture francilienne a atteint son apogée au XIXe siècle avant sa quasi-disparition après la crise du phylloxéra. (INAO) Villeconin s’inscrit dans cette histoire : une petite commune rurale, mais placée dans une région où la vigne était partout, sur les coteaux, près des hameaux, dans les clos, autour des fermes et des domaines.
La trace la plus ancienne repérée par l’AHCVV concerne un clos de vigne appelé le Clos Camel, situé à Fourchainville, près de Villeconin, donné à l’abbaye de Morigny par Guillaume Menier, bailli et châtelain d’Étampes. Le vin issu de ce clos devait être distribué aux religieux pendant l’Avent et le Carême. Cette mention est très importante : elle montre que la vigne locale n’était pas seulement familiale ou paysanne ; elle pouvait aussi appartenir à une économie religieuse, monastique, où le vin servait à la table, à l’hospitalité et à la vie liturgique. (Google Sites)
À Montflix, la vigne paraît même avoir structuré la vie du hameau. En l’an IX, soit en 1801, sur 9 citoyens ayant le droit de voter à Montflix, 8 sont vignerons. En 1828, sur 10 familles à Montflix, 9 sont vignerons. Ce n’est plus une simple culture secondaire : c’est presque une identité professionnelle. Montflix apparaît alors comme un hameau de vignerons, un petit monde de ceps, de vendanges, de paniers, de hottes, de caves et de tonneaux. (Google Sites)
La vigne imposait aussi une organisation collective. En vendémiaire an X, personne, pas même les propriétaires forains, ne pouvait vendanger avant l’ouverture officielle des vendanges, sous peine d’amende. Le maire devait annoncer le jour fixé ; les propriétaires de vignes closes et isolées pouvaient cependant échapper à cette défense. Ce système du ban de vendange rappelle que la vendange était une affaire communale : on ne récoltait pas seulement quand on voulait, car une vendange trop précoce, une fraude ou une coupe clandestine pouvaient désorganiser l’ensemble de la production. (Google Sites)
En 1858, 15 habitants de Villeconin se regroupent pour établir un ban de vendange. En 1873, le tableau des récoltes indique encore 20 hectares de vignes à Villeconin. Pour un village de cette taille, c’est considérable : cela signifie des parcelles nombreuses, des travailleurs spécialisés, des vendanges visibles dans le paysage, et probablement des chemins fréquentés en saison par les porteurs, les charrettes et les propriétaires. (Google Sites)
Le vin de Villeconin n’était pas forcément un grand vin de garde. La page AHCVV précise que le vin récolté se conservait mal, qu’il était peu titré et un peu acidulé. Cette description correspond bien à une viticulture septentrionale : climat frais, maturité parfois difficile, années irrégulières, gelées possibles, acidité marquée. Mais il ne faut pas mépriser ce vin. Il était le vin du quotidien, le vin de la maison, le vin des familles, parfois plus utile que prestigieux. (Google Sites)
Il y a même une note savoureuse sur les vignes de M. Vilgrain : jusqu’à 2 000 pieds de vigne, pour une récolte d’environ une pièce par an, soit environ 220 litres. La formule conservée est magnifique : “il fallait s’accrocher à la table pour le boire !” Derrière l’humour, on entend le goût d’un vin rude, probablement vif, acide, peut-être un peu vert, mais profondément local. (Google Sites)
Ce vin faisait partie d’un ensemble plus large : pressoirs, tonneaux, caves, tonnellerie. L’AHCVV recense trois pressoirs liés au territoire : un à Villeconin au château des Ardenelles, un à La Ronce dépendant du seigneur de Saudreville, et un à Fourchainville aux Célestins de Marcoussis. Ces pressoirs, destinés à écraser le raisin, rappellent que la vigne a laissé des traces matérielles dans le village. (Google Sites)
La mémoire du pressage ne s’arrête pas totalement avec la vigne : le dossier scolaire de 2011 sur la visite à la ferme de Saudreville montre encore les gestes de transformation d’un fruit en jus, puis en cidre — cueillir, nettoyer, broyer, presser, remplir les bouteilles. Ce n’est pas la même production, mais c’est une continuité de gestes ruraux : le pressoir, le fruit, le jus, la cave, la bouteille.
L’AHCVV indique que la disparition des vignes du village est due à la maladie du phylloxéra. Ce minuscule insecte, proche des pucerons, est originaire d’Amérique du Nord ; INRAE rappelle qu’il provoque à partir de 1863 une crise sanitaire viticole majeure en Europe, surmontée seulement environ trente ans plus tard grâce au greffage de la vigne européenne sur des porte-greffes américains résistants. (Google Sites)
Mais le phylloxéra n’est probablement pas la seule explication. Dans toute l’Île-de-France, le vignoble était déjà fragilisé par la qualité irrégulière des vins, les maladies de la vigne, les coûts de travail, les aléas climatiques et la concurrence des vins venus d’autres régions grâce au chemin de fer. Gilbert & Gaillard souligne qu’au début du XIXe siècle les anciens départements de la Seine et de Seine-et-Oise comptaient encore environ 27 000 hectares de vignes, puis que la chute fut brutale, liée aux maladies, au phylloxéra et à la concurrence des vins du Languedoc transportés par le rail. (Gilbert & Gaillard)
À Villeconin, cela signifie qu’un paysage entier s’est effacé. Les parcelles de vigne sont devenues champs, jardins, friches, vergers ou terres labourées. Les vignerons sont devenus cultivateurs, journaliers, artisans ou ont abandonné la vigne. Les pressoirs ont perdu leur fonction. Les mots eux-mêmes ont commencé à disparaître : messier, ban de vendange, pièce de vin, clos, vigneron de Montflix.
C’est ici qu’il faut être prudent : je n’ai pas retrouvé, dans les sources locales consultées, une liste précise des cépages plantés à Villeconin. Les archives indiquent qu’il y avait des vignes, des vignerons, des bans de vendange, des pressoirs et une production de vin, mais elles ne donnent pas encore le nom exact des variétés locales. Il faut donc distinguer ce qui est attesté localement de ce qui est probable par comparaison régionale.
Pour le Moyen Âge et l’ancienne Île-de-France, plusieurs cépages sont documentés dans la moitié nord de la France. L’INRAP rappelle que les Coutumes de Beauvaisis mentionnent au XIIIe siècle le fromentel, le morillon et le gouais parmi les cépages répandus ; le morillon est réputé en Bourgogne sous le nom de pinot, et dans l’Orléanais sous celui d’auvernat. (Archéologie du Vin)
On peut donc proposer, avec prudence, les familles suivantes pour l’ancien vignoble de Villeconin :
Morillon / Pinot noir / Auvernat : cépage noble rouge, réputé, présent en Île-de-France et dans les régions voisines. Il aurait pu être connu localement, surtout dans des parcelles de meilleure qualité ou de tradition ancienne. (Archéologie du Vin)
Fromentel ou Fromenteau : cépage blanc ou gris ancien, souvent associé aux vins blancs ou paillets de la région parisienne. Il fait partie des noms historiques cités pour les vignobles du nord de la France. (Archéologie du Vin)
Gouais : cépage rustique, productif, moins noble, donnant des vins plus ordinaires. Il est souvent associé aux vignes paysannes et aux vins de consommation courante. Pour un village comme Villeconin, où le vin est décrit comme peu titré et acidulé, le gouais ou des cépages comparables restent une hypothèse crédible, mais non prouvée localement. (Archéologie du Vin)
Gamay / “gamet” / gros gamay : Gilbert & Gaillard indique que le gouais associé au “gamet” ou gros gamay finit par s’imposer progressivement dans la région parisienne aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans un contexte de demande de vins ordinaires et bon marché. Là encore, ce n’est pas une preuve pour Villeconin, mais c’est une piste régionale sérieuse. (Gilbert & Gaillard)
Meunier, chardonnay, meslier : ces cépages sont aussi cités dans l’histoire du vignoble parisien et francilien. Ils sont intéressants parce qu’ils supportent mieux les climats frais et se retrouvent dans des régions septentrionales. (Gilbert & Gaillard)
Pour une replantation patrimoniale actuelle, il faudrait choisir selon l’objectif : évocation historique, pédagogie, vinification, résistance aux maladies, ou simple conservation paysagère. L’IGP Île-de-France, reconnue officiellement, autorise aujourd’hui de nombreux cépages : parmi les blancs, chardonnay, chenin, chasselas, pinot blanc, riesling, sauvignon, savagnin blanc, viognier ; parmi les gris, pinot gris, sauvignon gris ; parmi les noirs, cabernet franc, gamay, merlot, meunier, pinot noir, syrah, entre autres. (Ministère de l'Agriculture)
Attention toutefois : le cahier des charges de l’IGP Île-de-France liste seulement quelques communes de l’Essonne dans la zone de production des raisins — Étampes, Les Granges-le-Roi, Chalo-Saint-Mars, Morigny-Champigny, Saint-Escobille et Soisy-sur-École — et Villeconin n’apparaît pas dans cette liste de communes productrices IGP. Pour un projet patrimonial AHCVV, cela n’empêche pas de planter une vigne symbolique ou pédagogique, mais il faudrait vérifier le cadre réglementaire si l’objectif était de produire un vin commercial revendiqué en IGP. (Ministère de l'Agriculture)
C'est pendant que Robert II était abbé de Morigny que Guillaume Menier, bailli et châtelain d'Étampes, fit à l'abbaye de Morigny deux donations: l'une de janvier I2JO, d'un clos de vigne appelé le Clos Came!, situé à Fourchainville, près Villeconin, à condition de distribuer le vin en provenant pendant l'avent et le carême de chaque année dans le réfectoire des religieux.
Les vignes était une activité importante à Villeconin jusqu'aux environs de 1900 où son rapport était devenu presque nul.
Les archives contiennent quelques indications sur cette culture.
An IX 15 Pluviose (mercredi 4 février 1801) et 13 Ventose (mercredi 4 mars 1801) sur 9 citoyens ayant le droit de voter à Montflix, 8 sont vignerons.
An X 5 Vendémiaire (27 septembre 1801) - Il n'est permis à personne même aux propriétaires forains de vendanger avant l'ouverture des vendanges sous peine d'amende et mesme de confirmation des vendanges. Le jour de cette ouverture sera annoncé et publié par un nouvel avis.
Les propriétaires de vigne closes et entièrement isolées ne sont pas assujettis à la présente défense.
N.B. Propriétaire forain, propriétaire qui n'a pas son domicile dans le lieu où ses biens sont situés.
An X 9 Vendémiaire ( 1 octobre 1801) - L'ouverture des vendanges aura lieu le 13 vendémiaire à commencer du dit jour, au lever du soleil.
Le jour dit, le Maire informe :
1° Que les habitants du Hameau de Montflix et quantité de propriétaires forain faisant vendange sans avoir égard à la défense publiée le 5.
2° Que les messiers ci-devant nommés avaient négligé de prêter serment en justice, conséquemment ne pouvaient faire aucun rapport contre les contrevenants à la "ditte" défense, le aire a donné ordre, pour que l'affiche du 5 fut retirée et supprimée et pareillement rapporte son arrêté de ce jourd'hui sur fixation du 13 pour ouverture des vendanges.
An XIII 28 Vendémiaire ( 20 octobre 1804) - Un registre est établi pour l'inventaire des vins, cidre et poirées.
9 décembre 1818 - Le Maire demande aux propriétaires de vignobles une gratification pour le garde champêtre, ces propriétaires n'ayant pas nommé de Messier cette année là.
1828 Sur 10 familles à Montflix, il y a 9 vignerons.
12 octobre 1851 - Les proprietaires décident de fixer au 18 octobre l'ouverture des vendanges.
1858 15 habitants de Villeconin se regroupent pour établir un ban de vendange.
1873 Tableau des récoltes - 20 hectares de vignes à Villeconin.
Le vin récolté se conservait mal étant peu titré et était un peu acidulé. Pour la consommation familiale on fabriquait également du cides, mais aucune mention n'en est faite dans les archives.
La maison du tonnelier existe encore à Villeconin.
Sources et liens
http://www.corpusetampois.com/che-19-marquis1895etrechy.pdf
Vignes de Mr Vilgrain
Une étiquette de bouteille du vin élaboré par M. Vilgrain. Il y a eu jusqu’à 2000 pieds de vigne avec une récolte de 1 pièce par an (soit environ 220 litres). Comme on dit, il fallait s'accrocher à la table pour le boire !
Nous savons aujourd'hui que la disparition des vignes du village est été du à la maladie du phylloxera.