Le cadastre de Villeconin : deux siècles d’histoire dessinés parcelle après parcelle
À première vue, cette immense mosaïque ressemble à une toile d’araignée faite de milliers de traits. Pourtant, chaque ligne raconte une histoire : celle d’un champ, d’un jardin, d’une maison, d’un chemin ou d’une famille ayant possédé quelques arpents de terre à Villeconin.
En réunissant les différentes feuilles cadastrales, on voit apparaître la commune entière : le village, ses hameaux, ses plateaux agricoles, ses vallées, ses bois et cette multitude de parcelles qui composait autrefois le territoire.
Le cadastre n’est donc pas seulement un document fiscal. Lorsqu’on le compare aux cartes et aux photographies aériennes plus récentes, il devient une véritable machine à remonter le temps.
Avant le cadastre : les terriers des seigneurs
Bien avant Napoléon, les propriétés étaient déjà décrites dans des registres appelés des terriers.
Un terrier était un grand livre dans lequel un seigneur faisait inscrire les terres dépendant de son domaine, le nom de leurs détenteurs et les redevances qu’ils devaient payer. Une redevance était une somme d’argent ou une quantité de récolte remise au seigneur.
Ces documents pouvaient être accompagnés de plans très détaillés, comme le terrier de l’amiral de Graville conservé pour Villeconin. Mais ils ne représentaient généralement qu’une seigneurie ou une grande propriété : ils ne formaient pas encore une carte complète et uniforme de toute la commune.
Après la Révolution française, les droits seigneuriaux furent supprimés. Il fallait désormais inventer un nouveau système pour identifier les propriétés et répartir plus équitablement l’impôt foncier.
Question mystère : certaines limites dessinées dans les anciens terriers sont-elles encore visibles dans les champs ou les jardins de Villeconin ?
1807 : Napoléon veut mesurer toute la France
La loi du 15 septembre 1807 institua le cadastre général parcellaire, aujourd’hui appelé « cadastre napoléonien ». Son objectif principal était fiscal : connaître la valeur des propriétés afin de calculer l’impôt foncier de manière plus régulière.
Pour cela, des géomètres parcoururent les communes. Ils mesurèrent les terrains, relevèrent les chemins, dessinèrent les bâtiments et divisèrent le territoire en parcelles. Le cadastre napoléonien fut institué par la loi de finances du 15 septembre 1807, puis organisé par les instructions administratives du Premier Empire. [Archives départementales du Puy-de-Dôme](https://www.archivesdepartementales.puy-de-dome.fr/n/les-plans-du-cadastre-napoleonien/n%3A331)
Une parcelle est une portion de terrain appartenant à un même propriétaire et présentant généralement une même utilisation : champ, pré, vigne, jardin, bois ou terrain bâti.
Les parcelles furent numérotées afin de pouvoir les retrouver dans des registres appelés matrices cadastrales.
Pour l’expliquer simplement à un enfant : le plan cadastral est la carte, tandis que la matrice est le livre qui donne les informations correspondant aux numéros de la carte.
1825 : Villeconin entre dans le cadastre moderne
Les archives indiquent que le cadastre napoléonien de Villeconin fut établi en **1825**. Il comprenait un plan d’assemblage et plusieurs feuilles représentant les différentes sections de la commune. Les archives recensent notamment les sections du Village, de Fourchainville, de Saudreville et de Bois-Fourgon.[FranceArchives–Cadastre et remembrement de l’Essonne (https://francearchives.gouv.fr/fr/findingaid/9fd08687f4341babf29614d88cb19fa461fda62a)
L’image présentée ici semble être une reconstitution numérique réalisée en assemblant les différentes feuilles cadastrales de 1825. Les bordures irrégulières et les espaces blancs proviennent probablement de la forme et de l’orientation de chaque feuille d’origine.
Cette réunion permet de découvrir pour la première fois le territoire communal comme un ensemble continu.
Question mystère : combien de feuilles différentes ont été réunies pour réaliser cette grande mosaïque ?
Pourquoi la commune était-elle divisée en sections ?
Pour faciliter le travail, chaque commune était divisée en plusieurs sections, désignées par des lettres :
* section A : le Village ;
* section B : Fourchainville ;
* section C : Saudreville ;
* section D : Bois-Fourgon.
Ces sections pouvaient ensuite être divisées en plusieurs feuilles lorsque le nombre de parcelles était trop important pour tenir sur un seul plan.
Chaque parcelle recevait alors un numéro. Pour identifier une propriété, il fallait connaître la commune, la section et le numéro cadastral. Par exemple : section C, parcelle 184.
Les numéros inscrits sur le plan ne correspondent donc pas aux numéros des maisons actuelles. Un numéro cadastral identifie une parcelle ; un numéro postal indique l’adresse d’un bâtiment le long d’une rue.
Un territoire extrêmement morcelé
L’un des éléments les plus frappants du cadastre ancien est le très grand nombre de parcelles longues et étroites.
Autour du village et des hameaux, la terre semble découpée en une multitude de bandes. Ce paysage est le résultat de plusieurs siècles de partages, notamment lors des héritages.
Lorsqu’un propriétaire mourait, ses terres pouvaient être réparties entre ses enfants. Une grande parcelle devenait deux parcelles, puis quatre, puis parfois huit. Au fil des générations, certaines familles possédaient ainsi plusieurs petites bandes dispersées dans différents lieux-dits.
Cette organisation compliquait le travail agricole. Pour exploiter ses terres, un cultivateur devait parfois se déplacer d’une parcelle à une autre avec ses outils, ses animaux ou sa charrette.
Question mystère : certaines bandes étaient-elles si étroites qu’une charrue pouvait difficilement y faire demi-tour ?
Le village au centre d’une étoile de chemins
Sur la mosaïque, le bourg de Villeconin forme un noyau très dense. Autour de lui, les chemins partent dans plusieurs directions, comme les branches d’une étoile.
Ils conduisent vers :
* Souzy-la-Briche ;
* Sermaise ;
* Venant ;
* Fourchainville ;
* Saudreville ;
* Bois-Fourgon ;
* Étréchy ;
* Boissy-le-Sec.
Cette organisation montre que Villeconin ne s’est pas développé autour d’une grande route rectiligne. Le village s’est installé dans la vallée, à la rencontre de plusieurs chemins adaptés au relief, aux passages de la rivière et aux besoins agricoles.
Certains de ces chemins existent toujours. D’autres sont devenus des routes départementales. Quelques-uns ont pu disparaître sous les cultures, être déplacés ou se transformer en simples sentiers.
Question mystère : existe-t-il encore, sous un champ ou dans un bois, la trace d’un ancien chemin représenté en 1825 ?
Des hameaux clairement séparés
Le cadastre montre que Villeconin n’était pas seulement constitué du village principal. Plusieurs hameaux formaient de petits pôles d’habitation séparés par les champs, les bois et les vallées.
On distingue notamment :
* Montflix, au nord-ouest du bourg ;
* Bois-Fourgon, au nord-est ;
* Fourchainville, au sud ;
* Saudreville et la ferme de la Ronce, plus à l’est ;
* Le Fresne, au sud de la commune ;
* différentes fermes et habitations isolées.
Chaque hameau possédait sa propre organisation, souvent construite autour d’un chemin, d’une mare, d’une ferme ou d’un domaine.
À cette époque, passer d’un hameau à l’autre pouvait représenter un véritable déplacement, surtout en hiver lorsque les chemins devenaient boueux.
Les maisons : des constructions qui évoluent
Les bâtiments sont généralement représentés par des formes pleines ou colorées. Mais une maison actuelle ne correspond pas nécessairement à un seul bâtiment ancien.
Plusieurs phénomènes ont pu modifier le bâti :
* deux maisons voisines ont été réunies ;
* une grange a été transformée en habitation ;
* une cour a été couverte ;
* une dépendance a été agrandie ;
* un bâtiment a été démoli puis reconstruit ;
* une parcelle a été divisée pour accueillir une nouvelle maison.
Le cas du **1, route de Souzy** illustre bien cette évolution. L’organisation intérieure, les murs d’environ 70 centimètres d’épaisseur, les différences de niveau, le four à pain, la grange et la cave voûtée laissent penser que la maison actuelle résulte de la réunion progressive de plusieurs espaces autrefois séparés.
Le cadastre ancien peut révéler l’emprise extérieure des bâtiments, mais il ne permet pas, à lui seul, de dater chacun de leurs murs. Pour cela, il faut croiser les plans avec les matrices, les actes notariés et l’observation architecturale.
Question mystère :** derrière combien de façades actuelles se cachent encore deux ou trois anciennes maisons ?
Les lieux-dits, mémoire du paysage
Le cadastre contient de nombreux noms de lieux : la Garenne, les Claquins, la Justice, la Tuilerie, la Remise de la Grange, le Buisson, la Bruyère, le Colombier ou encore les Carrières.
Ces noms sont appelés des toponymes. Un toponyme est tout simplement le nom donné à un lieu.
Certains indiquent une ancienne activité :
* « la Tuilerie » peut signaler la fabrication de tuiles ;
* « les Carrières » évoque l’extraction de pierre ;
* « le Colombier » peut rappeler l’existence d’un pigeonnier ;
* « la Justice » peut être lié à un ancien lieu de juridiction ou d’exécution ;
* « la Garenne » désigne souvent un espace réservé autrefois à l’élevage ou à la chasse aux lapins.
D’autres noms décrivent le paysage, la végétation ou l’humidité du terrain.
Question mystère : le nom d’un champ peut-il conserver le souvenir d’un bâtiment disparu depuis plusieurs siècles ?
Ce que le cadastre ne montre pas
Aussi précis soit-il, le plan cadastral n’est pas une photographie.
Il ne montre généralement pas :
* la hauteur des maisons ;
* la forme exacte des façades ;
* les matériaux des murs ;
* les habitants ;
* les cultures présentes chaque année ;
* les arbres isolés, sauf lorsqu’ils servent de repères ;
* les vestiges archéologiques enfouis ;
* les caves, souterrains et passages couverts ;
* l’état réel des chemins.
Le cadastre napoléonien avait été conçu comme un document fiscal stable. Ses plans n’étaient pas continuellement redessinés lorsque les bâtiments ou les parcelles changeaient. Les mutations étaient surtout reportées dans les matrices. Cette difficulté conduisit à la rénovation générale du cadastre décidée par la loi du 16 avril 1930. [Archives départementales de Seine-et-Marne](https://archives.seine-et-marne.fr/fr/documents-cadastraux)
Une construction peut donc être plus ancienne que son apparition sur un plan, ou avoir été transformée sans que toutes les modifications soient immédiatement visibles.
Les matrices : retrouver les propriétaires
Les matrices cadastrales complètent les plans. Elles indiquent, pour chaque propriétaire, les parcelles possédées et leur nature fiscale.
Les Archives départementales de l’Essonne conservent notamment des matrices de Villeconin couvrant différentes périodes du XIXᵉ siècle. [Archives départementales de l’Essonne – recherche Villeconin](https://archives.essonne.fr/search/results?keyword=VILLECONIN&resultsPerPage=80&target=controlledAccessGeographicName)
En suivant les mutations, on peut parfois reconstituer la succession des propriétaires :
1. une parcelle appartient à une personne ;
2. elle passe à ses héritiers ;
3. elle est vendue ;
4. elle est divisée ou réunie avec une parcelle voisine ;
5. un bâtiment nouveau est déclaré.
Le mot mutation ne signifie pas ici une transformation étrange ! Dans le langage cadastral, il désigne simplement un changement de propriétaire ou de situation.
Cependant, le cadastre n’est pas un titre de propriété. Il fournit des indications fiscales. Pour établir juridiquement une propriété, les actes notariés et les documents du service de la publicité foncière restent indispensables.
Du cadastre napoléonien au cadastre rénové
Au début du XXᵉ siècle, les plans de 1825 ne correspondaient plus toujours à la réalité. Des maisons avaient été construites, des chemins déplacés et des parcelles divisées.
La loi du 16 avril 1930 lança la rénovation du cadastre. Les anciens plans furent progressivement corrigés, renouvelés ou entièrement refaits.
Le nouveau cadastre conserva le principe des sections et des numéros, mais certaines parcelles reçurent de nouvelles références. Cela explique pourquoi un numéro relevé sur le cadastre de 1825 ne correspond pas nécessairement au numéro utilisé aujourd’hui.
Pour suivre une propriété ancienne jusqu’à l’époque actuelle, il faut donc retrouver les tableaux de correspondance entre les anciennes et les nouvelles parcelles.
Question mystère : l’actuelle parcelle 184 existait-elle déjà sous ce numéro en 1825, ou descend-elle de plusieurs parcelles portant d’autres numéros ?
Le remembrement transforme les champs
Au XXᵉ siècle, l’agriculture se mécanise. Les petites bandes étroites deviennent difficiles à exploiter avec les tracteurs et les machines.
Le remembrement consiste alors à regrouper plusieurs petites parcelles dispersées afin de former des terrains plus grands et plus faciles à cultiver. En échange, les propriétaires reçoivent de nouvelles parcelles correspondant autant que possible à la valeur de leurs anciennes terres.
Cette opération modifie profondément le dessin cadastral :
* des limites disparaissent ;
* de grandes parcelles sont créées ;
* certains chemins sont déplacés ou supprimés ;
* des fossés et des haies peuvent disparaître ;
* de nouveaux chemins d’exploitation sont aménagés.
En comparant le cadastre napoléonien avec une photographie aérienne actuelle, on remarque immédiatement cette évolution : les centaines de bandes étroites du XIXᵉ siècle ont souvent laissé place à de vastes champs.
Question mystère : quelles anciennes limites restent visibles aujourd’hui sous la forme d’une haie, d’un talus ou d’un changement de couleur dans les cultures ?
Le cadastre contemporain : du papier à l’écran
Aujourd’hui, le cadastre est numérisé. Les parcelles peuvent être consultées en ligne et superposées à des photographies aériennes.
Le dessin est devenu plus précis et plus facile à comparer, mais sa fonction principale reste fiscale. Il permet notamment d’identifier les parcelles et les bâtiments servant au calcul des impôts fonciers.
Les géomètres utilisent désormais des instruments électroniques, des coordonnées géographiques et des mesures satellitaires. Pourtant, le principe général reste proche de celui de 1825 : découper la commune en sections, numéroter les parcelles et enregistrer les propriétés.
Deux siècles séparent donc la plume du géomètre napoléonien de la carte numérique du Géoportail, mais les lignes anciennes continuent souvent de structurer le village actuel.
Une enquête historique à poursuivre
Cette mosaïque cadastrale pourrait devenir le point de départ d’une vaste enquête menée par l’AHCVV.
En superposant plusieurs documents, il serait possible de créer une cartographie chronologique de Villeconin :
* le terrier de l’amiral de Graville ;
* le cadastre napoléonien de 1825 ;
* les plans de la voirie du XIXᵉ siècle ;
* le cadastre rénové ;
* les photographies aériennes de l’après-guerre ;
* le cadastre et les vues aériennes contemporaines.
Chaque époque ajouterait une nouvelle couche. On verrait alors apparaître les maisons nouvelles, les bâtiments disparus, l’agrandissement du village, la transformation des hameaux et le regroupement des terres agricoles.
Les grandes questions mystères du cadastre de Villeconin
Où se trouvaient exactement les maisons et les fermes aujourd’hui disparues ?
Quelles habitations actuelles conservent encore leurs murs de 1825 ?
Existe-t-il des chemins oubliés sous les jardins, les bois ou les champs ?
Que sont devenues les anciennes mares représentées près des hameaux ?
Les lieux-dits « la Justice », « la Tuilerie » et « les Carrières » correspondent-ils encore à des traces visibles sur le terrain ?
Les alignements de parcelles peuvent-ils révéler un ancien chemin médiéval, voire un itinéraire plus ancien ?
Certaines caves voûtées dépassent-elles les limites des bâtiments représentés sur le cadastre ?
Enfin, si toutes les feuilles anciennes étaient superposées au village actuel, combien de fragments du Villeconin de 1825 découvririons-nous encore sous nos pas ?