Pour essayer de comprendre un tant soit peu les éléments essentiels de cette fameuse "Affaire Schlumpf" qui a défrayé les chroniques durant les quarante dernières années, il faudrait se donner la peine de lire les trois livres qui ont traité du sujet.
Et il faut lire les trois, absolument, sans exclusion, pour avoir trois avis diamétralement opposés.
En premier a paru en 1982 chez l'éditeur Bueb et Reumaux d'alors, le livre intitulé "L'affaire Schlumpf" écrit par deux journalistes du quotidien "L’Alsace" : Francis Laffon et Élisabeth Lambert : Site de l'éditeur
Ensuite en 2004, chez l'éditeur Lorisse, "Mon affaire Schlumpf" par Pierre Schoepfer, ancien syndicaliste de Malmerspach. : Site de l'éditeur
Et finalement, paru en 2009, aux éditions de la Nuée Bleue, "Autobiographie" d'Arlette Schlumpf, la veuve de Fritz Schlumpf. : Site de l'éditeur
Il est question ici de la version ersteinoise de l'affaire, ou du moins ce qu'il a pu en être récupéré, car à l'époque, la police judiciaire a effectué une perquisition au bureau commercial, les documents saisis sont inaccessibles et les anciens cadres n'aiment pas parler de cette affaire.
Préambule
Tout d'abord un extrait du livre de Francis Laffon et Elisabeth Lambert "L'affaire Schlumpf" page 78 :
"Dès 1973 la filature de Malmerspach est déficitaire. La situation financière du groupe s'aggrave de mois en mois. Il faudrait envisager des opérations chirurgicales pour sauver une partie de l'ensemble industriel. Quitte à abandonner l'unité la moins performante. Mais cette usine est celle de Malmerspach, le siège de l'empire. Là où les Schlumpf ont voulu laisser leur empreinte la plus profonde. Ils ne peuvent s'y résoudre.
Fritz espère que les banquiers lui viendront en aide, comme au bon vieux temps, lorsqu'il les jouait les uns contre les autres, pour obtenir les taux les plus favorables. Le dialogue était parfois très bref, même avec de hauts responsables. Il les laissait parler quelques instants, puis interrompait sèchement le visiteur : "C'est tout ce que vous avez à dire ? Vous perdez votre temps, je perds le mien. Voici la porte !"
Et le banquier devait s'exécuter. Les affaires sont les affaires. Mais l'humiliation a la mémoire longue, voici le temps de la revanche..."
Et un autre passage du livre d'Arlette Schlumpf "Autobiographie" page 169 :
"Tout a commencé en juin 1976. Deux banques des usines Schlumpf refusèrent le paiement d'une dizaine de chèques émis par les entreprises.
Les destinataires des chèques alertèrent la justice. Les montants en jeu étaient faibles. Les banques étaient des partenaires de longue date des affaires de Fritz et Hans Schlumpf, elles avaient autorisé et géré d'importants découverts. Là, sans crier gare, elles bloquèrent brutalement le fonctionnement financier d'un ensemble d'entreprises qui, à l'instar de bien d'autres dans le monde du textile français à cette époque, rencontraient des difficultés.
Que s'était-il passé pour en arriver là ?
Les trois filatures Schlumpf (Malmerspach dans la vallée de Thann, Gluck à Mulhouse, et Erstein au sud de Strasbourg) étaient confrontées à une baisse croissante de leurs ventes. Les pertes d'exploitation s'alourdissaient et la trésorerie s'épuisait.
Début juin 1976, Fritz Schlumpf prit l'initiative de négocier une nouvelle autorisation de découvert (5 millions de Francs) auprès du chef de file de ses banques, la Société générale alsacienne de banque (Sogenal).
Il apportait une caution personnelle du même montant. La somme fut débloquée; cependant, contrairement à ce qui avait été convenu, elle ne servit pas à augmenter l'autorisation de découvert, mais le diminua dans l'intérêt des banques. Et celles-ci, sans en informer Fritz Schlumpf, refusèrent, à partir du 15 juin, de payer les nouveaux chèques émis par les sociétés.
Lâché par sa banque, soudain étranglé, dans l'impossibilité de faire face aux échéances financières de fin du mois, alors que les diverses sociétés industrielles de son groupe étaient toutes en difficulté, Fritz Schlumpf se rendit le 28 juin au tribunal de commerce de Mulhouse.
Il annonça que son frère et lui démissionnaient de la présidence des trois usines et qu'ils étaient disposés à les céder pour un franc à un repreneur industriel qui voudrait bien poursuivre l'activité et maintenir au maximum l'emploi.
Le juge désigna trois administrateurs provisoires, un pour chacune des entreprises, afin d'étudier le dossier et les hypothèses d'avenir. Très vite, ceux-ci demandèrent les dépôts de bilan, qui furent prononcés."
Ces deux citations étaient nécessaires pour comprendre pourquoi,
2 juillet 1976
Procès-verbal de la réunion du Comité d'entreprise du 2 juillet 1976 :
"La présente réunion a été convoquée à 17 heures à la demande des membres du Comité et avec l'accord de M. Fritz Schlumpf. Elle était présidée par M. Petit, représentant le chef d'entreprise. Étaient invités et présents : M. le Conseiller Général Bapst et M. le maire d'Erstein Riehl.
La situation de notre entreprise est autre que celle des filatures de Malmerspach et Gluck : nous travaillons à 100 % et nos échéances sont assurées. Le fait nouveau est qu'à la suite des incitations de l'assurance-crédit et des banques, nos fournisseurs exigent maintenant le paiement comptant à la place des conditions habituelles de paie qui sont à 30 ou 60 jours.
Aucune industrie ne peut travailler dans de pareilles conditions, puisque à nos clients nous devons maintenir les conditions de paiement précédentes.
Il s'agit donc d'informer rapidement le Préfet que cette manœuvre bancaire conduit, d'ici un mois, à l'arrêt de l'entreprise faute de matières premières et qu'il vaut mieux pour les autorités publiques de garantir nos opérations d'achat que de payer à tout le personnel le salaire net d'ici un mois.
II est convenu que les deux syndicats demanderont d'urgence d'être reçus par le Préfet en présence des élus et de cadres de la filature pour lui exposer cette situation. Il est important qu'actuellement nos clients soient livrés dans les délais promis, ce qui nous assurera des rentrées dans l'attente de la solution du paiement de nos approvisionnements. Le paiement des salaires le 9 Juillet prochain est assuré."
? juillet 1976
La Banque de France notifie à la Filature d'Erstein son refus d'accorder des crédits avec effet rétroactif au 25 juin 1976.
Maitre Christian Raeis est nommé administrateur provisoire de la société. Sa mission consiste à rechercher une solution financière, économique et sociale aux difficultés de la Filature.
22 juillet 1976
Des mesures de chômage partiel sont décidées, dans les sections de craquage, mélangeage et préparation du 23 au 30 juillet, en raison du manque de matières premières qui n'ont pu être achetées.
Les sections syndicales CGT et CFDT de la Filature appellent à une manifestation le lendemain et demandent le soutien de la population d'Erstein. Les tracts sont en pièces jointes.
23 juillet 1976
300 salariés de l'usine descendent dans la rue pour rencontrer, à la mairie, les représentants de la municipalité, le député et le conseiller général.
Durant le défilé dans les rues de la ville, les cloches des églises carillonnent pour marquer l'évènement.
Sur la façade de la mairie, une banderole déclare "Erstein est solidaire des travailleurs de la Filature".
Les élus les assurent de leur soutien. Il s’avère que la situation de la Filature d'Erstein est saine, elle ne fait que subir le contrecoup de l'affaire avec la suppression des crédits bancaires. (Photo ci-dessous du fonds Pierre Drach)
25 août 1976
La première des rencontres régulières des délégués du personnel des trois usines alsaciennes du groupe a lieu à mi-chemin entre Malmerspach et Erstein, à Wintzenheim, où les frères Schlumpf possèdent une villa.
A leur arrivée ils sont contrôlés par les forces de l'ordre, alertés par la direction d'Erstein car Germain, délégué CFDT, a lancé avant de prendre la route : "Nous allons lui secouer les mirabelles" ! (Il y avait un verger attenant à la villa).
Les réunions suivantes se tiendront à Colmar !
13 septembre 1976
Le 13 septembre la "COGEFI" (Conseils de gestion Économique et Financière) est chargée par le Préfet d'une mission de diagnostic du groupe Schlumpf. Elle doit analyser la situation des entreprises et d'apprécier les orientations à prendre pour assurer durablement le maintien de l'emploi et de l'outil économique.
Au terme de son étude, elle préconise un montage d'ensemble de toutes les sociétés du groupe permettant la reprise de l'activité, en attendant une reprise par des industriels tiers. Cette solution a été évoquée avec les frères Schlumpf le 24 septembre, avec le chiffrage des apports nécessaires, et la description du plan de financement.
Mais la séquestration à Malmerspach des frères Schlumpf le 29 septembre, et leur reconduite vers la frontière Suisse le 2 octobre, mettront fin à cette première ébauche de solution.
13 octobre 1976
A l'occasion de sa venue en Alsace, M. Georges Séguy, secrétaire général de la CGT a rendu visite au personnel de la Filature et les a assuré de son soutien. Séguy a un imper clair et se tient devant la porte. (Fonds Pierre Drach)
7 novembre 1976
Les délégués CGT et CFDT, avec le soutien de la direction, organisent une journée "Portes Ouvertes" à la Filature d'Erstein
Des milliers de visiteurs font connaissance avec le textile et témoignent leur sympathie au personnel de l'entreprise.
Une plaquette est distribuée aux visiteurs avec les consignes de sécurité, un résumé historique et un plan de l'usine.
Le livre d'or du jour est consultable là : Livre d'or 1976
Tract commun CFDT et CGT (Fonds Pierre Drach)
Page de couverture de la plaquette (Fonds Pierre Drach)
Le résumé historique est ici : Résumé historique 1976
Au verso : un plan de l'usine avec le circuit de la visite et celui des matières. (Fonds Pierre Drach)
Détail des liaisons financières du groupe Schlumpf
Tableau inspiré d'un document de la COGEFI (Dessin Pierre Drach)
8 novembre 1976
Maitre Raeis annonce par voie d’affichage que la paye du mois d'octobre sera retardée.
Il prévoit de donner des explications lors de la réunion du Comité d'Entreprise prévue pour le 9 novembre 1976.
Cette réunion n'a pas lieu, car les bureaux sont envahis par les ouvriers qui exigent le payement de leur salaire dû.
Maitre Raeis et M. Sallan de la Cogéfi s'adressent alors au personnel du haut du perron des bureaux commerciaux et annoncent la paye pour le lendemain.
22 novembre 1976
Maitre Raeis dépose le bilan auprès du tribunal de commerce de Strasbourg.
La société est admise au bénéfice du règlement judiciaire. Maitre Raeis est nommé syndic.
Des licenciements sont annoncés.
Les fêtes de Noël des retraités et du personnel actif sont annulées, seule la fête de Noël des enfants est maintenue.
26 novembre 1976
Maître Raeis cumulait depuis le 22 novembre les fonctions de syndic, défenseur des intérêts des créanciers, et celle d'administrateur provisoire soit le gardien des intérêts de la société Filature. Il démissionne ce jour de ce second mandat.
Le tribunal de commerce nomme alors Maître Windenberger à cette fonction.
Des tractations sont menées à Paris avec un groupe d'industriels s'intéressant à Erstein.
Mais que ce soit avec la solution de groupe de la Cogefi ou celle de reprise individuelle usine par usine, des suppressions de 70 à 80 postes de travail sont d'ores et déjà programmés.
6 décembre 1976
La direction décide de procéder à 80 licenciements "pour motif économique structurel", dans le cadre du règlement judiciaire.
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Pièces jointes