Dans "Les mythes de Création", Marie-Louise von Frantz consacre un chapitre au DEUS FABER, un thème qui caractérise Dieu comme étant l'ouvrier, l'artisan qui crée le monde selon un mode emprunté à tel ou tel métier. Elle recense le potier qui pétrit dans l'argile, le charpentier, le forgeron, mais aussi le "tisserand divin".
Dieu tisse tout l'univers sur son métier. Il y est fait allusion dans un passage de Sayana, un ancien commentateur hindou du Rigveda. Dans le verset 10-82 est posée la question de la substance d'où Dieu a tiré le monde, et dans son commentaire Sayana dit que Dieu tissa la terre à partir de la matière primordiale. Il est assez rare que les mythes où apparait un dieu créateur aient recours à l'image du tissage car, cette activité, étant généralement considérée comme plus féminine, est attribuée de préférence à une déesse. L'image du tissage apparait donc plutôt là où une déesse de la nature joue un rôle dans le mythe de création. C'est le cas, par exemple, de la déesse Némésis dans le Timée de Platon : elle est la déesse de la loi naturelle, elle siège au centre du monde, et l'axe du cosmos tourne dans son sein, tel un fuseau. Le filage et le tissage sont des activités liées à l'idée de la nature. La Déesse de la nature est aussi le métier sur lequel Dieu lance la navette pour tisser le monde. L'un des philosophes grecs présocratiques, Phérécide, utilise cette même image : au commencement, il y eut Zeus-Chthonia, la déesse de la terre ; le dieu ciel épousa la déesse de la terre et tissa le monde, lui donnant la forme d'un grand manteau qu'il étendit sur un chêne.Le monde est donc un immense vêtement, en grec un "pharos", étendu sur un gigantesque arbre du monde ; dans ce vêtement sont tissés l'océan, la terre et tout ce qui existe, dont la somme est la réalité. L'univers entier a été tissé par un dieu créateur, mais il n'en reste pas moins que, lorsque l'image du tissage apparait, on la retrouve généralement liée, comme ici, à la figure d'une déesse de la nature.