En pénétrant dans la cour, on bousculait les agencements. La cour étriquée où les milans, les plus fins acrobates de l’air, ne pouvaient saisir les volailles. Il y avait dans la pierre creuse un reste de bière de mil, une lie à vrai dire, bue par poulets, coq et poule et poussins. Et aussi par un chien tigré, blanc et jaune, à queue en faucille comme un sabre éthiopien. Au coup de gong de la porte, tout ce monde s’était dispersé, laissant la place aux hommes.
Ogotemmêli s’encastra dans sa porte, et se mit au dénombrement des huit ancêtres primordiaux nés du couple pétri par Dieu. Les quatre aînés étaient mâles, les quatre autres femelles. Mais par l’effet d’une grâce qui ne devait échoir qu’à eux, ils pouvaient se féconder eux-mêmes, étant doubles et des deux sexes.
D’où la descendance des huit familles dogon.
Car l’humanité s’organisait dans le pis-aller. La naissance unique, calamité permanente, s’amendait faiblement par l’octroi de l’âme double que le Nommo dessinait au sol près des parturientes. On les plaquait au nouveau-né en le tenant par les hanches au-dessus des lieux, mains et pieds posés sur la terre. Puis l’âme encombrante était rognée à la circoncision et l’humanité poursuivait cahin-caha son destin obscur.
Or les soifs célestes de perfection n’étaient pas éteintes. Le couple Nommo, qui prenait peu à peu la place de Dieu son père, méditait les rédemptions. Mais il fallait, pour bonifier les statuts humains, conduire les réformes et les enseignements sur les plans humains. Le Nommo craignait les contacts effarants entre créatures charnelles et purs esprits. Il fallait des actes compréhensibles, déroulés au plus près des bénéficiaires, dans leur climat. Il fallait que les hommes, après régénération, soient attirés dans l’idéal comme un paysan dans un champ gras.
Les Nommo descendirent donc sur la Terre et pénétrèrent dans la fourmilière, sexe dont ils étaient issus. Ils étaient ainsi à même, entre autres travaux, de défendre leur mère contre les entreprises possibles de leur aîné, le Chacal incestueux. Ils purgeaient aussi par leur présence humide, lumineuse et parlante, celle qui restait à jamais souillée pour Dieu, mais sur laquelle pouvait gagner, par plaques, la pureté nécessaire aux travaux de vie.
Dans ce sexe, le Nommo mâle prit la place de la masculinité exclue jadis lors de l’excision du clitoris termitière. La femelle se substitua à la féminité et sa matrice vint dans celle de la terre.
Ainsi le couple pouvait-il procéder à l’œuvre de régénération qu’il entendait mener, d’accord avec Dieu, au lieu de Dieu.
— Le Nommo, à la place d’Amma, « travaillait » le travail d’Amma, disait l’aveugle.
Dans ces temps brumeux de l’évolution du monde, les hommes ne connaissaient pas la mort. Les huit ancêtres issus du premier couple humain vivaient donc indéfiniment. Ils procréèrent huit descendances distinctes, chacun se reproduisant pour soi-même, car chacun était à la fois mâle et femelle :
— Les quatre mâles et les quatre femelles, à cause de leur bas (de leur sexe) étaient huit doubles. Les quatre hommes étaient homme et femme, les quatre femmes étaient femme et homme. Chez les hommes, c’était l’homme qui était responsable ; chez les femmes, la femme. Ils se sont accouplés eux-mêmes ; se sont engrossés chacun pour soi ; ont procréé.
Mais quand les temps furent révolus, un obscur instinct poussa l’aîné vers la fourmilière investie par les Nommo. Il portait sur la tête, en guise de coiffure et comme pour se garantir du soleil, l’écuelle de bois dans laquelle il mettait sa nourriture. Plaçant ses deux pieds dans l’orifice du sein terrestre, il s’enfonça lentement, comme pour une parturition à rebours.
Il pénétra ainsi tout entier dans la terre et sa tête elle-même disparut. Mais il laissa sur le sol, comme témoin de son passage dans ce monde, l’écuelle qui avait été retenue par les bords de la fente. Il ne restait plus sur la fourmilière qu’un hémisphère de bois, imprégné des nourritures et des gestes du disparu, symbole de son corps, symbole de sa nature humaine comme l’est de la nature animale le fourreau que les reptiles abandonnent après la mue.
Délivré de sa condition terrestre, l’ancêtre fut pris en charge par le couple régénérateur. Le mâle le conduisit au fond de la terre, dans les eaux matricielles de sa compagne. Il se replia comme un fœtus, se réduisit comme un germe, atteignit la qualité d’eau, semence de Dieu, essence des deux génies.
Et tout ce labeur était de verbe : le mâle accompagnait de la voix la femelle qui se parlait à elle-même, qui parlait à son propre sexe. Le verbe entrait en elle, s’enroulait autour de la matrice en une hélice à huit spires. Et de même que la bande hélicoïdale de cuivre entourant le soleil lui donne son mouvement diurne, de même la spirale de verbe donnait à la matrice le mouvement régénérateur.
Achevé en paroles et eau, le nouveau génie, expectoré, montait au ciel. Les huit ancêtres devaient accomplir dans leur ordre cette transsubstantiation. Mais quand vint le tour du septième, la mutation fut marquée par un événement considérable.
En effet, le septième rang est de perfection. Bien qu’égal en qualité aux autres, il est la somme de la féminité, 4, et de la masculinité, 3. Il est l’aboutissement de la série parfaite, le symbole de l’union totale du mâle et de la femelle, c’est à-dire, proprement, de l’unité. Et ce tout homogène a notamment le rang de la maîtrise de la parole. L’entrée en terre de son tenant devait être le prélude de bouleversements bénéfiques.
Dans le sein, il devint comme les autres, eau et génie. Il se développa comme les autres au rythme des paroles que prononçaient les deux transformateurs.
— Les paroles que le Nommo femelle se parlait à lui-même, dit Ogotemmêli, se tournaient en hélice et entraient dans son sexe. Le Nommé mâle l’aidait. Ce sont ces paroles qu’apprenait l’ancêtre septième à l’intérieur du ventre.
Ces paroles, les autres les possédaient à égalité, par l’effet de leur passage dans le même milieu ; mais leur rang n’était pas de maîtrise ni leur rôle d’exploitation. Le septième reçut donc la connaissance parfaite d’un verbe — le second que la terre entendait — plus clair que le premier, non plus, comme le premier, réservé à quelques-uns, mais destiné à l’ensemble des hommes. Ainsi pouvait-il apporter un progrès au monde. Notamment, il permettait de prendre le pas sur le mauvais fils de Dieu, le Chacal ; celui-ci restait en possession, certes, de la première parole ; il pouvait encore, par elle, divulguer aux devins certains desseins célestes ; mais dans le futur ordre des choses, il ne devait plus être qu’un traînard de la révélation.
Cette parole efficace développa la puissance de son nouveau porteur ; pour lui, la régénération dans le sein terrestre se transforma peu à peu en investissement de ce sein. Il occupa lentement tout le volume de l’organisme et s’y disposa comme il convenait pour ses travaux : ses lèvres se confondirent avec les bords de la fourmilière qui devint bouche et s’épanouit. Des dents appointées surgirent. On en compta sept pour chaque lèvre, puis dix, chiffre des doigts, puis quarante ; enfin quatre-vingts, soit dix par ancêtre.
L’apparition de ces nombres indiquait les rythmes futurs de la multiplication des familles ; la pousse des dents était le signe que le temps du nouvel enseignement approchait.
Mais là encore se manifesta le scrupule des génies : ce ne fut pas directement aux hommes que le Septième donna l’instruction mais à la fourmi, avatar de la terre, familière des lieux.
Le jour venu, à la lumière du soleil, le Septième génie expectora quatre-vingts fils de coton qu’il répartit entre ses dents supérieures utilisées comme celles d’un peigne de métier à tisser. Il forma ainsi la plage impaire de la chaîne. Il fit de même avec les dents inférieures pour constituer le plan des fils pairs. En ouvrant et refermant ses mâchoires, le génie imprimait à la chaîne les mouvements que lui imposent les lices du métier. Et comme tout son visage participait au labeur, ses ornements de nez représentaient la poulie sur laquelle ces dernières basculent ; la navette n’était autre que l’ornement de la lèvre inférieure.
Tandis que les fils se croisaient et se décroisaient, les deux pointes de la langue fourchue du génie poussaient alternativement le fil de trame et la bande se formait hors de la bouche, dans le souffle de la deuxième parole révélée.
En effet, le génie parlait. Comme avait fait le Nommo lors de la première divulgation, il octroyait son verbe au travers d’une technique, afin qu’il fût à la portée des hommes. Il montrait ainsi l’identité des gestes matériels et des forces spirituelles ou plutôt la nécessité de leur coopération.
Le génie déclamait et ses paroles colmataient tous les interstices de l’étoffe ; elles étaient tissées dans les fils et faisaient corps avec la bande. Elles étaient le tissu lui-même et le tissu était le verbe. Et c’est pourquoi étoffe se dit soy, qui signifie « c’est la parole ». Et ce mot veut dire aussi 7, rang de celui qui parla en tissant.
Durant l’accomplissement du travail, la fourmi allait et venait sur les bords de l’orifice, dans le souffle du génie, entendant et retenant les paroles. Nantie de cette nouvelle instruction, elle la communiqua aux hommes qui hantaient les parages et qui avaient déjà suivi la transformation du sexe de la terre.
Jusqu’au moment de l’enfoncement des ancêtres, ils habitaient des excavations creusées comme des tanières dans le sol horizontal. Lorsque leur attention fut attirée par les écuelles abandonnées, ils observèrent les formes de la fourmilière qu’ils trouvèrent mieux agencée que leurs trous. Ils les imitèrent en ouvrant des galeries, en disposant des chambres abritées de la pluie et ils commencèrent à engranger des provisions faites de produits de cueillette.
Ils s’acheminaient ainsi vers une vie moins rudimentaire et quand ils remarquèrent la pousse de dents autour de l’orifice, ils les imitèrent pour édifier une protection contre les fauves : ayant pétri de grands crocs de glaise, ils les firent sécher et les encastrèrent autour de leurs entrées.
Au moment de l’octroi de la seconde instruction, les hommes habitaient donc des repaires qui étaient déjà, en quelque sorte, une préfiguration de la révélation et du sein dans lequel chacun d’eux, le moment venu, descendrait se régénérer. Et cette fourmilière humaine était aussi, avec ses occupants et ses chambres à grains, l’image rudimentaire d’un système du monde qui, beaucoup plus tard, devait parvenir du ciel sous la forme d’un grenier merveilleux.
Ces obscures ébauches des temps futurs avaient préparé les hommes à recevoir les conseils de la fourmi. Celle-ci, après la démonstration, avait emmagasiné des fibres de coton ; elle les avait filées et, devant les hommes, tirait les fils entre les dents de l’orifice, comme avait fait le génie. A mesure que la chaîne sortait, les hommes passaient le fil de trame en le jetant de droite et de gauche, au rythme des mâchoires qui avaient repris leur mouvement ; la bande obtenue s’enroulait sur un bois, ébauche de l’ensoupleau.
Dans le même temps la fourmi divulguait les paroles et les hommes les répétaient. Ainsi était reconstitué sur les lèvres de terre le climat de vie en mouvement, de forces transposées, de souffles efficaces que l’ancêtre septième avait créé.
Ainsi les entrecroisements de la chaîne et de la trame enserraient les mêmes paroles, nouvel enseignement qui devenait l’héritage des hommes et que les tisserands transmettaient de génération en génération, aux claquements de la navette et au bruit aigre de la poulie du métier dite « grincement de la parole ».
Tout ceci se passait à la lumière du jour, car filage et tissage sont labeurs diurnes. Travailler de nuit serait tisser des bandes de silence et d’ombre.
Extrait d'un livre de Marcel Griaule (1898-1956) :
Entretiens avec Ogotemmêli (1948) (chasseur du pays Dogon).
Transmis par Odile Anna
Voir également :
L'analyse d'une couverture tissée " femelle ", montre l'étroite relation symbolique entre parole et tissage| celle-ci se manifeste au niveau du mythe de la révélation de la parole aux hommes et à celui de la conception de l'appareil phonatoire. Le discours, lui, se présente comme un " tissu " de paroles, et toute étoffe exprime un message par ses dessins et ses couleurs
Cahiers de littérature orale - ISSN 0396-891X - 1986, no19, pp. 15-27
Institut national des langues et civilisations orientales, Paris, FRANCE (1976) (Revue)
…