Peut-on être heureux dans la solitude ?
La question semble ne pas se poser dans la mesure où, si le bonheur est plus savoureux quand il est partagé, il ne semble pas du tout inconcevable de le vivre dans la solitude. Qui n'a jamais rêvé de se retirer sur une île déserte ? Si être heureux, c'est satisfaire ses désirs, accomplir son désir de solitude, ne serait-ce que passagèrement, ne peut que rendre heureux ! Allons plus loin. La solitude est même pensée comme un modèle de bonheur. « Pour vivre heureux, vivons caché », disait Épicure. La vie en société est faite de lutte, de violence. Elle rend la satisfaction de nos désirs dépendante du bon vouloir des autres. Elle ne cesse de troubler et de frustrer par ses exigences et ses sollicitations. C'est elle qui rend malheureux. A l'inverse, celui qui vit en autarcie n'a besoin que de lui-même pour se satisfaire, et partant, il ne risque pas d'avoir à subir l'épreuve du manque. Il semble faire une expérience du bonheur bien plus authentique, bien plus libre. Et d'ailleurs, comment un bonheur pourrait-il ne pas être vécu dans la solitude ? Je n'en fais jamais que mon expérience et à ce titre il n'est pas si aisé d'imaginer ce que pourrait être un bonheur en commun sauf dans un délire sectaire.
La question est cependant plus complexe parce qu'on ne fait vraiment l'expérience de la solitude que quand on en a souffert. On se sent abandonné, rejeté, marginalisé, exclu, indésirable, et cela parfois même au milieu des autres. Celui qui vit seul est privé du plaisir qu'apporte les grands biens de l'existence : amour, amitié, et même la gloire ou la richesse. On sent bien qu'on ne peut pas être vraiment soi-même, vraiment épanoui si l'on est privé des autres puisque l'on peut aller jusqu'à sacrifier un peu de son bonheur pour ses amis. A bien y penser, on peut considérer que tout désir se rapporte à autrui dans la mesure où aucune satisfaction n'est complète s'il ne peut la reconnaître ou la partager. Cela est vrai jusqu'à mon désir de solitude qui peut apparaître comme un désir de compagnie frustré. Si je me protège des autres en m'en isolant, c'est qu'au fond j'aurai souhaité leur amitié, et secrètement d'ailleurs, je jouis de les imaginer s'apercevoir de ma misère. En ce sens je ne peux jamais être heureux seul puisque mon désir fondamental est de ne l'être pas.
Bref, n'atteint-on le véritable bonheur qu'en se libérant de la société, ou au contraire faut-il accepter qu'il s'agit d'une expérience fondamentalement sociale ?
Dans le premier cas, on risque de se condamner à l'égoïsme et de renoncer à la construction d'un bonheur en commun, dans le second, on risque de se soumettre à une idéologie qui n'a d'autre que fonction que de maintenir le lien social en condamnant les plaisirs solitaires et en accusant les solitaires de n'avoir aucun plaisir.
Petit complément : un texte de Hume sur le caractère sociable du désir, fort intéressant.
Nous ne pouvons former aucun désir qui ne se réfère pas à la société. La parfaite solitude est peut-être la plus grande punition que nous puissions souffrir. Tout plaisir est languissant quand nous en jouissons hors de toute compagnie, et toute peine devient plus cruelle et plus intolérable. Quelles que soient les autres passions qui nous animent, orgueil, ambition, avarice, curiosité, désir de vengeance ou luxure, leur âme, le principe de toutes, c’est la sympathie ; elles n’auraient aucune force, si nous devions les isoler entièrement des pensées et des sentiments d’autrui. Faites que tous les pouvoirs et tous les éléments de la nature s’unissent pour servir un seul homme et pour lui obéir : faites que le soleil se lève et se couche à son commandement ; que la mer et les fleuves coulent à son gré ; que la terre lui fournisse spontanément tout ce qui peut lui être utile ou agréable ; il sera toujours misérable tant que vous ne lui aurez pas donné au moins une personne avec qui il puisse partager son bonheur et de l’estime et de l’amitié de qui il puisse jouir.
D. HUME, Traité de la nature humaine
Vous trouverez ici, pour ceux qui voudraient approfondir, un commentaire du texte en question