Sommer 1953 - 1954
Quelques anecdotes qui dénotent le quotidien
Dans l’atelier "électrique", la curiosité des ouvriers à mon égard était sans ambages, voire même discrète, chacun y allait d’un mot d’encouragement ou de bienvenue. Certains m’étaient familiers, d’autres, inconnus. Ils m’ont d’emblée accepté tel que je fus et cela m’a réconforté.
Monsieur Thomas, assis sur un tabouret à vis, un pied ajuster au barreau et l’autre le talon au sol, frottait une pièce de cuivre sur son tablier de cuir et ne cessait de m’observer par-dessus de ses lunettes. Son dos de vieil homme s’arrondissait chaque heure davantage. Ses yeux étaient d’une vivacité et d’une jeunesse surprenante pour son âge, il les avait intelligents et le prouvera bien des fois. Il s’empressa d’imposer aux autres l’emplacement de mon poste de travail qui se matérialisait par un énorme étau à la gauche du sien. Je me rendais compte chaque jour qu’ il était très paternel avec moi et de conseils de bon aloi en ce qui concerne la manière d’opérer dans les différentes phases des réalisations projetées.
- Tiens ta lime à l’horizontale… Utilise ta scie dans sa totalité, sans appuyer... Crée des avant-trous… Les yeux c’est précieux, protège-les…Etc....
Jamais une remontrance désobligeante, il avait avec moi trouvé une raison de vivre, un dopage juvénile, enfin c’est ce que me disait son entourage et j’en tirais une certaine satisfaction. Je m’efforçais à ne pas le décevoir et je m’appliquais à la tâche.
Un jour, il interpella le chef d’atelier et lui demanda péremptoirement ce qu’ il adviendrait de ma destinée. Sans attendre la réponse, il proposa au chef de me prendre sous sa coupe et de m’initier à la réparation des moteurs électriques dont il avait la charge et qu’ il fallait assurer la pérennité.
- Monsieur Thomas, ça c’est mon affaire, je ferais du petit, comme vous dites, ce qui est prévu de faire pour son avenir d’électricien-monteur, puis plus tard, s’il consent à faire des études sérieuses, de lui assurer un poste de compagnon. Le poste que vous occupez est en voie d’extinction et il le sera quand vous partirez à la retraite. Ceci étant dit en ma présence, le chef d’atelier tourna les talons et quitta la pièce.
Monsieur Thomas pris cela très mal, il avait l’impression d’être utile à l’équipe et à la bonne marche de l’atelier et voilà qu’on lui déclare sans vergogne que son poste s’éteindra avec lui.
Depuis ce jour, le vieil employé ne relevait plus la tête de son établi et ignorait son environnement, il se désintéressait de sa tâche de professeur qu’ il s’était arrogé et ne me répondait plus aux questions que je lui posais. J’en souffris tout autant que lui. Malgré cela, il m’estimait et me le fit savoir en m’invitant chez lui à boire une petite goutte du pays en présence de son épouse qui avait approuvée ce geste. Pendant de longues heures, il raconta sa vie, mettant l’accent sur l’amour du métier et du travail bien fait, contant la duplicité des êtres et m’encourageant à poursuivre comme je lui avais prouvé lors de ses cours improvisés. Il n’était pas aigri, mais souffrait d’un manque de considération.
-A mon âge, même si on ne le pense pas, faire un geste, exprimer un satisfecit cela ne coûte rien mais fait un bien énorme. La psychologie est importante dans le monde du travail, il y aurait sans doute moins de conflits et plus de gens heureux d’être l’un des maillons indispensables à la longue chaîne qui relie les ouvriers aux petits chefs et à la direction pour atteindre le but assigné, murmura-t-il comme pour lui-même et de poursuivre:
- Tu vois petit, l’éducation c’est tout, en manquer c’est commettre l’irréparable.
Là, j’ai senti que le vieil homme avait cessé d’exister en tant qu’ ouvrier hautement qualifié et en tant que personne ayant sa place dans une société active. J’avais beau le rassurer, lui dire qu’ il ne fallait pas prendre cela comme argent comptant, certes le chef n’a pas eu la délicatesse souhaitée, mais avait-il l’aptitude à l’analyse ?
En rentrant chez moi le soir, je racontais cette triste affaire à mon père qui resta un moment muet comme détaché de la question, puis se décida enfin à émettre son opinion comme chef d’équipe qu’ il était et comme homme de base dans une grande industrie.
- Des impairs, on en commet tous les jours, les gens sont habitués à cela et ne le prennent pas au premier degré, sauf si c’est fait sciemment, auquel cas la victime le sait et réagit plus ou moins bien, dans ce cas c’est l’enfer pour tous, le climat s’en ressent et l’ambiance est foutue. Quant à moi, il m’est arrivé de subir ce genre de maladresse, on s’explique immédiatement et on remet les pendules à l’heure, ça fait du bien aux antagonistes et la situation à venir est plus sereine.
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Chaque électricien avait sa tâche avec ou sans arpètes. Pour certains comme monsieur Lemaître, homme vieillissant , le chef d’atelier l’avait affecté à des dépannages légers comme le changement des ampoules. C’était une fonction pas si peinarde que cela, car sillonner l’usine à pied avec une échelle sur l’épaule et la boite à outils réclamait somme toute de la ressource, qu’ il n’avait plus. Homme sérieux il ne s’en plaignait pas et malgré la fatigue ressentie, il assumait. Un jour, il vint à moi et me demande de l’aider à porter la lourde échelle de bois à plusieurs éléments. Dans la cour il me montra le globe lumineux fixé à une hauteur pas possible. L’échelle toute entière suffisait à peine à l’atteindre et c’était la plus grande. J’ai vu dans son regard comme une prière à m’exécuter, ce que je fis, car il manifestait une trouille bleue. Avec beaucoup de manœuvres pour régler la hauteur et l’appui j’ai pu enfin changer cette ampoule à l’accès difficile.
Une fois au sol, je m’apprêtais à descendre les éléments de l’échelle quand une voix soufflant dans mon cou me priait de rejoindre mon poste abandonné. Le chef d’atelier ne voulait rien entendre de mes propos lui reprochant de ne pas tenir compte du risque encouru par monsieur Lemaître à effectuer une telle mission « Il est payé pour cela ! » me dit-il. Cette réponse me bouleversa et depuis ce jour-là jamais plus je n’eus de civilités à son égard et mon regard était aussi haineux que le sien.
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Là non plus, pas de volontaire mais un désigné d’office pour le remplacement d’une ampoule dans un réduit dans lequel une accumulation de vapeur rendait tout travail impossible. Un habillage protecteur de fortune, puis enturbanné comme un méhariste, j’allais de ce pas dans l’antre de l’enfer tout en coupant ma respiration. J’ai bien sauté sur le barreau de l’échelle une vingtaine de fois pour enfin dévisser le hublot protecteur brûlant, et une autre vingtaine de fois pour ôter l’ampoule et la remplacer par une nouvelle, puis revisser le hublot. Tout cela sous le regard goguenard du maître des lieux qui n’aurait pour rien au monde manqué ce spectacle. Il y a comme cela des intermèdes qui agrémentent la morosité d’une journée.
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Pas facile d’œuvrer sur des métiers à tisser en mouvement. Il me faut cependant atteindre la rampe des néons qui éclairent le plan de travail des ouvrières. Malgré cela j’atteins tant bien que mal la partie à fixer un ajout lumineux. Il me faut percer la ferraille en deux points. C’est dans une position d’acrobate dans l’enfer sonore, que je pointe ma perceuse à l’endroit choisit. Une décharge fulgurante me projeta sur le métier cassant sur le coup toute la trame de fils. D’un bond prodigieux je m’extirpe de la machine pour ne pas me blesser dans ce brassage de pièces mobiles. A peine à terre, l’ouvrière visiblement en colère, se jette sur moi et m’assaille de coups de navettes sur la tête en me traitant d’assassin qui a ruiné son travail. Peu lui importait de l’extrême chance de m’être aussi bien sorti, j’avais nuit à sa sérénité laborieuse. Il n’y eut pas d’éclairage supplémentaire sur cette machine récalcitrante et agressive.
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J’aide monsieur Quinchon à la teinturerie pour une l’installation d’une nouvelle ligne servant à l’alimentation d’un moteur électrique. En fin de journée tout est prêt pour un essai de fonctionnement, résultat : nul. Il m’invite à visiter le tableau pour s’assurer que les bornes sont bien serrées, ce que je fis illico. Puis il se ravise en inspectant le branchement du moteur et va de lui-même au tableau. Je suis derrière lui pour y jeter un œil, son dos masque l’ensemble, je ne vois rien sauf un arc lumineux et un claquement sec qui le projettent en arrière se cognant à moi. Le tournevis est au sol à moitié fondu, monsieur Quichon se voile la face de ses deux mains en me disant : « Vite, vite conduis-moi chez Margueritte *, je n’y vois plus rien. ! ». Quelques gouttes d’un acide, dont j’ai oublié le nom, ont suffi pour qu’il retrouve son acuité au bout de quelques jours.
* Margueritte Maillot l’infirmière.
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Avec monsieur Quinchon, j’éprouvais une reconnaissance, voire un satisfecit non exprimé par des paroles mais par des actes au quotidien. Travailler avec lui était une sorte de récompense. Ses missions le conduisaient fréquemment en ville, pour des aménagements de logements dont l’usine avait la charge. On défilait à travers la ville, lui avec la caisse à outils et des baguettes de bois, moi avec le lourd escabeau sur l’épaule et un rouleau de fils. Travailler chez l’habitant ce n’était pas toujours aisé surtout en leur présence, car il nous mettait la pression sur le dérangement et les salissures occasionnés. Bien souvent il fallait normaliser la vétusté de l’existant par du neuf plus conforme à la sécurité. Combien de fois avions nous été stupéfaits de constater à quel point la chance régnait dans ces logis tant l’installation était sujette à provoquer un incendie.
Le nec plus ultra des interventions fut d’aller au domicile des frères Sommer. Pierre avait son château le plus imposant et visible, près du pont de Meuse, une merveille d’architecture qui avait été réalisée après l’incendie des boches fin 1918 de l’ancienne bâtisse qui hébergeait la famille Sommer. Cet édifice à colombages, copie des maisons alsaciennes, en imposait et tranchait sur l’architecture générale. François, homme de lettres, de chasses africaines et ardennaises avait fait construire une maison sans étages et à toit terrasse. Cela ressemblait bien à sa personnalité. Après le pont en direction du faubourg, passé le château de Pierre, la première voie à droite nous conduisait chez François. Sa villa, tout de jaune vêtue, sorte de réduit masqué par des arbres imposants, dont un vaste palier nous accueillait et nous laissait déjà une originalité peu commune. A peine entrés, la surprise est grande de constater des pieds d’éléphants évidés et des défenses positionnés en croix, tout le reste est à l’avenant, têtes d’animaux exprimant leur férocité, peaux de toutes sortes posées à même le sol ou sur des meubles d’ébènes. Armes et masques divers accrochés aux murs. Un capharnaüm africain avec en prime une odeur inconnue. Cette pièce étonnante donnait sur un jardin d’hiver qui trônait au centre de la villa. Là aussi des plantes inconnues odoriférantes l’emplissaient harmonieusement. Mon compagnon du coin de l’œil épiait et savourait mon ravissement devant tant de nouveautés. Passés le jardin d’agrément, nous buttions contre une haute clôture, et là encore, je découvris ce qui me hantait par des brames incessants. J’aperçus enfin le cerf isolé dans cet enclos pour lui prodiguer des soins avant de le remettre en liberté.
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Cette mission, pas coutumière, se présente comme étant des plus bucoliques. Une caisse à outils allégée, sans même un escabeau à porter sur l’épaule, un temps radieux et une promenade qui en dit long. Monsieur Quinchon me réserve une surprise en me cachant la destination. Après la grimpette de la rue Pivenelle, nous sommes sur la Route nationale, direction Sedan…puis passés la ferme Fiedrich, nous empruntions le chemin de la Vigette. Sur la droite une station de pompage, non loin du stand de tir désaffecté. « C’est là ! » me dit-il que nous allons procéder à une visite complète du système d’alimentation électrique et faire quelques nettoyages d’usage. Jusqu’à ce jour, j’ignorais l’existence de ce captage des eaux de source. La fraîcheur de l’intérieur contrastait avec le dehors, on s’y sentait bien. Les travaux à peine terminés, nous avons quelque peu rêvassé avant de reprendre le chemin du retour. J’en ai profité pour lui conter les petites aventures d’après guerre quand nous allions, parfois quémander à la ferme de la Vigette, des provisions encore rares sur le marché. Il s’en est amusé.
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Ce lundi matin 22 nov 1954, Gérard se présente à l’atelier avec un peu de retard, ce qui ne lui ressemblait pas, toujours ponctuel et soucieux des horaires à respecter. Il avait une tête quelque peu tuméfiée, l’arcade sourcilière gonflée et un œil au beurre noir. Par coquetterie il avait enlevé les pansements pour ne pas trop attirer l’attention. Devant notre crédulité, il osa entamer une brève discussion concernant sa sortie de samedi soir, à Sedan.
« Je me suis rendu au Palais des sports voir le catch. Il y avait de l’ambiance, deux catcheurs se sont manifestement rentrés dans le lard. J’étais alors spectateur au 1er étage, tout contre la balustrade. Les gens derrière moi s’excitaient de plus en plus, ils voulaient ne rien perdre du spectacle. Tout d’un coup, sous la pression, la balustrade cède, et paf ! me voilà « rétalé » au rez-de-chaussée avec mes voisins du dessus. J’ai reçu les premiers soins sur place. Il y avait plus mal en point que moi…Je m’en suis bien tiré… »
En effet le quotidien « l’Ardennais » relatant l’incident précisait le décès d’un militaire du 17e RA qui aurait tombé sur une chaise et se serait fracturé une vertèbre. Il décéda lors de son transfert au Val-de-Grâce en « Junker 52 » depuis la base de Douzy.
R.Louis