FOLTRAN Denis - 2014
Ce travail fut l'objet d'une proposition d'intervention dans le cadre des journées de préparation aux 44°ème journées de la Cause Freudienne: intercale Etre Mère aujourd'hui à Carcassonne - Le 5 juin 2014.
Relecture du cas Aimée de J.LACAN: Aimée, Modalité d'être Mère.
ARGUMENT:
Le Réel du passage à l'acte criminel du Cas d'Aimée de J.LACAN met au second plan la dynamique Mère/enfant qui est pourtant, au coeur, de la dialectique de ce passage à l'acte : Si Aimée est présentée souvent comme une "femme de lettres"[2] paranoïaque délirante, elle est aussi et surtout une "vraie" mère c'est-à-dire une mère qui ne cesse pas d'être enchaînée à un enfant purement Réel, cause efficiente de sa persécution. Une relecture du cas Aimée à la lumière des thèmes des journée Etre Mère mérite d'être envisagé. C'est une conférence d' Alfredo ZENONI sur le syndrome de Münchhausen "Quand l'enfant réalise l'objet"[3]et le remarquable article de Dominique MILLER « Retour sur la thèse de Lacan"[4] qui a précipité cette relecture du Cas d'Aimée. Relecture de la monographie d' Aimée qui fut l'objet d'un travail en cartel "psychanalyse et la criminologie".
PRESENTATION
Rappelons les coordonnées du cas.
La monographie du cas Aimée, est une monographie exclusive d'un cas de psychose qui démontre dans sa logique, son évolution, dans sa continuité et sa discontinuité du récit du cas, le développement logique qu'une psychose paranoïaque et, dans cette logique, l'articulation qu'il existe, entre la logique du signifiant (Le signifiant « femme de lettres » [5]qui oriente la destinée d'Aimée) et la jouissance (de la lettre) qui l'envahit et qu'elle n'arrive pas à réguler, faute du Nom-du-Père. Même si la monographie fait l'objet d'une étude de la thèse de J.LACAN en 1932, sa construction logique reste toujours d'actualité avec le dernier enseignement de J.LACAN.
Aimée le 10 avril 1931, a 38 ans, elle tente de poignarder Hugette Duflos, actrice appréciée du public. Aimée est convaincue qu'elle la nargue et la menace avec P.BENOIT, un homme de lettres célèbre. Son passage à l'acte est une tentative de mettre un terme, de se couper, de se séparer d'un envahissement persécutif de la jouissance de l'Autre.
Aimée à une position d'exception dans sa famille et un traitement privilégié dans cette famille :elle prend position, à la lettre, de ce qui a de symptomatique dans le désir «particularisé» [6]du couple parental. Elle porte de prénom d'une soeur décédée tragiquement, brûlée vive. Elle a, depuis toujours, à attachement exclusif partagé avec sa mère, qu'elle considère, dit-elle, comme "une amie". Elle est l'objet du fantasme maternel.
La mère,elle, est illettrée et interprète, de façon délirante, menaçante, toute correspondance.
Aimée est la seule à ne pas reconnaître la position d'autorité paternelle.
Aimée a pour mission parentale de devenir une institutrice, une "femme de lettres"[7]. Femme persécutée par le défaut de chiffrage phallique de la lettre et de la jouissance de l'Autre, elle le deviendra effectivement, elle aussi, Réellement persécutée, dans son évolution délirante.
Postière, Aimée entretient pendant trois ans une correspondance "probablement érotomane"[8] fait remarquer D.MILLER avec un homme de lettres, son amant, son "unique objet de ses pensées"[9] dira J.LACAN. Une mutation professionnelle transformera cet amour en haine généralisée des hommes.
Elle se passionnera amicalement pour une collège de travail, une aristocrate déchue qui exerce une autorité sur ses collèges. Cette relation exclusive tranche avec les relations conflictuelles qu'Aimée a avec ses collègues. Aimée avoua à cette Aristocrate déchue "se sentir "masculine"[10]. L'âme masculine est alors une énigme pour Aimée. Cette relation passionnée s'inscrit dans le registre de l'axe imaginaire et du Moi Idéal. Elle se mariera "dans un contexte flou [11]» dira J.LACAN, avec un collège de travail, un postier, tentative comme une autre de se régler sur image de l'amie. Le mariage est problématique et évolue, à bas bruit, un délire de jalousie ordinaire.
Huit mois après son mariage, sa soeur,veuve et sans enfant, vient habiter sous le toit conjugal. L'intrusion de sa soeur est une humiliation morale et témoigne de sa tension avec l'autre sur l'axe imaginaire.
À la naissance de son fils, Aimée est confrontée à une cause Réelle, Lacan, J. (1980). De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité. Seuil,p.228. son fils: "on veut lui enlever": il est le condensateur de sa jouissance, l'objet d'une certitude qui se moque de tout savoir, la livre de chair qu'elle ne peut sacrifier sur l'autel de la relation à l'Autre.
Toute la dialectique du passage à l'acte d'Aimée peut être relue à partir de son effort délirant qu'elle construit à se séparer de l'objet Réel qu'est son enfant, enfant et maternité, non advenue au symbolique: elle tend dans le détour du délire et dans la logique du passage à l'acte à réaliser cette séparation.
J.LACAN a été sensible dans sa thèse de 1932 [12]à la double face de la relation de sa patiente à son enfant: objet d'un soin jaloux et exclusif, rejetant toute intervention de la part des autres et à la fois objet d'une indifférence absolue. Il note que nul autre ne pouvait prendre soin de lui jusqu'à l'âge de cinq mois, qu'elle l'allaita jusqu'à l'âge de quatorze mois, mais qu'elle pourra envisager sans grande émotion de l'abandonner pour aller chercher fortune en Amérique en tant que romancière.Elle eut même une fois l'idée de le tuer plutôt que de risquer d'en laisser la garde au père, alors que dans d'autres circonstances sa santé l'avait laisser indifférente.
J.LACAN relève quelque chose qui préfigure ce qu'il développera ultérieurement sur la problématique de la sexualité féminine:
" Une autre forme de perversion instinctive pourrait être mise en cause par un examen très attentif de notre cas : à savoir cette perversion de l'instinct maternel avec pulsion au meurtre (...) [qui] expliquerait l'organisation "centrifuge" du délire qui fait l'atypie de notre cas ; son refoulement [le refoulement de cette pulsion] permettrait de comprendre une partie du comportement délirant comme une fuite loin de l'enfant. " Et c'est pourquoi il considère que " l'assouvissement autopunitif, qui est à la base de la guérison, aurait été déterminé en partie par la "réalisation" de la perte définitive de son enfant. "[13] . C'est ce que J.LACAN appellera ultérieurement l'objet a.
Son enfant est objet a. L'Autre est Réel et il veut jouir d'elle, lui prendre son objet. Son mari fait partie de la conspiration. Elle veut devenir romancière en Amérique. Elle est internée.Durant son hospitalisation,elle écrit à un écrivain connu pour demander de l'aide. À la sortie, elle déménage sur Paris et laisse son fils aux soins de sa soeur et de son mari. Aimée se sent persécuté par un homme de lettres, Pierre BENOIT qu'elle accuse de dire de mal d'elle dans ses romans, l'actrice, Huguette Duflot, est l'interprète, au sens littéral du terme, de cette volonté obscure et malsaine. Aimée est une femme de lettres, une romancière dont on parle dans des romans, réélisant à ce qui manque à l'Autre maternel.Elle n'arrive pas à chiffrer la jouissance de l'Autre, jouissance qui devient de plus en plus envahissante jusqu'au passage à l'acte.
Dans le passage à l'acte criminel, en voulant supprimer Huguette Dufflot, Aimée vise à séparer ce qu'elle est comme objet de l'Autre et de sa jouissance. Elle "se frappe d'elle-même"[14] dira J.LACAN. Elle frappe son être de femme forclos (et de Mère forclos?). Elle tente d'opérer une différence signifiante. En se séparant de l'Autre dans la réalisation que J.LACAN qualifie d'autopunitive dans sa thèse, son délire cesse, ce qui lui permet du même coup; de se séparer de son enfant comme objet de sa jouissance.Elle ne le reverra qu'une quinzaine d'années plus tard.
La vie ultérieure d'Aimée s'est ensuite déroulée sans débordement particulier. Encouragée par J.LACAN à reprendre son activité de création. J.LACAN lira les romans d'Aimée et les publiera en partie dans sa thèse.
[1] Nous employons l'expression de : "Aimée: une vraie mère" dans le sens où si "l'inconscient dit le vrai sur le vrai" (J.LACAN, La Science et la Vérité in J.LACAN (1966). Ecrits. Seuil.p.868, Aimée dans la logique de l'évolution de son délire, par son passage à l'acte indique la position subjective d'un "vraie" mère, orientée par le Réel et la nécessité de séparation d'avec son objet a.
[2] Selon la formule de Dominique Laurent, Retour sur la thèse de Lacan : l'avenir d'Aimée, ORNICAR 2003 N°50
[3] atelierclinique.unblog.fr/files/.../alfredozenoniquandlenfantraliselobjet.do...
Quand l'enfant réalise l'objet Alfredo Zenoni
[4] Dominique Laurent, Retour sur la thèse de Lacan : l'avenir d'Aimée, ORNICAR 2003 N°50.
[5] Dominique Laurent, Retour sur la thèse de Lacan : l'avenir d'Aimée, ORNICAR 2003 N°50.
[6] Lacan (J.), " Deux notes sur l'enfant ", "Ornicar?", n° 37, Paris, Navarin éditeur, 1986, p. 13-14.
[7] Dominique Laurent, Retour sur la thèse de Lacan : l'avenir d'Aimée, ORNICAR 2003 N°50.
[8] Dominique Laurent, Retour sur la thèse de Lacan : l'avenir d'Aimée, ORNICAR 2003 N°50
[9] Lacan, J. (1980). De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité. Seuil,p.225.
[10] Lacan, J. (1980). De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité. Seuil,p.228.
[11] Lacan, J. (1980). De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité. Seuil,p.228.
[12] LACAN J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Seuil, Paris, 1975, p.160.
[13] Ibid., p. 265.
[14] Ibid., p. 265.