Fiche de lecture réalisée à partir de mes notes personnelles, de ma prise de note et de l’utilisation d’un prompt pour la mise en forme avec AI.
Texte non publié en français. Traduction DeepL
Août 2025.
Introduction : Mettre en Lumière le Regard Normalisateur
1. Rencontre avec l'Échec et la Normalité
2. Qu'est-ce que la Normalité, au Juste ?
3. D'où Vient l'Idée de la « Personne Normale » ?
4. La Prolifération des Attentes et le Rôle des Experts
6. Que se Passe-t-il quand on n'est pas à la Hauteur ?
7. Qu'est-ce que ces Sentiments d'Échec Pourraient Tenter de me Faire Faire ?
9. La Possibilité de Refus et la Bonne Nouvelle de l'Échec
10. Appliquer les Idées dans la Pratique : L'Auto-Entrevue
Partie 1 : Le Contexte Clinique - La Cristallisation de l'Échec sous le Poids de la Norme
1.1. La Double Faillite Maternelle : L'Échec Direct et l'Échec par Procuration
Partie 2 : La Démarche Thérapeutique - Navigation sur la « Carte des Conversations sur l'Échec »
Étape 1 : Cartographier le Paysage de l'Échec et des Tentatives de Conformation
Étape 2 : La Recherche des Exceptions - Les Moments de « Trêve » ou d'Acceptation
Étape 3 : La Construction de la « Plateforme du Refus » - Nommer les Valeurs Alternatives
Étape 4 : Projeter l'Avenir depuis la Plateforme - Les Prochaines Étapes
Partie 3 : Les Effets en Cascade - La Vie à travers le Prisme du Nouveau Récit
3.1. La Co-création d'un Récit Partagé
3.2. Naviguer le Monde Social avec une Nouvelle Posture
3.3. La Redéfinition Finale de l'Identité
Analyse Approfondie du Cas de Jim : De la Tyrannie de l'Expert à la Liberté de la Contribution
Partie 1 : Le Contexte Clinique - La Cristallisation de l'Échec dans l'Identité de l'Expert
1.1. L'Anxiété comme Marqueur d'un Conflit de Valeurs
1.2. Les Effets Cont contraignants du Récit de l'Expert
Partie 2 : La Démarche Thérapeutique - Un Voyage Documenté par Lettres
Phase 1 (Lettre 1) : Cartographier l'Échec et Découvrir la Plateforme du Refus
Phase 2 (Lettre 2) : Lier les Histoires et Épaissir la Résistance
Phase 3 (Lettre 3) : Le "Re-membrement" et la Solidification de l'Identité
Partie 3 : Les Résultats et la Transformation Identitaire - De l'Expert à l'Utile
3.1. La Révolution de la Question Centrale
3.2. Des Résultats Concrets et Durables
Conclusion : Un Aperçu de l'Aventure
L'article propose une critique de la notion de « normalité » dans la culture occidentale moderne, la décrivant comme un concept récent, puissant et insidieux qui génère des jugements normatifs et un « regard normalisateur » omniprésent (Hutton, 2008).
Le « regard normalisateur » est présenté comme un mécanisme du « pouvoir moderne », un concept emprunté à Michel Foucault, qui opère non pas par la force, mais par l'intériorisation des normes sociales, conduisant les individus à s'auto-surveiller et à se mesurer constamment (Hutton, 2008).
Les sentiments d'échec personnel sont souvent la conséquence non pas d'un manque de compétence ou de responsabilité, mais de l'incapacité à se conformer aux idéaux culturellement construits de la personne « normale », « adéquate » ou « réussie » (Hutton, 2008).
La « carte des conversations sur l'échec » (failure conversations map), un outil de la thérapie narrative développé par Michael White, est proposée comme une méthode pratique pour déconstruire ces jugements normatifs et leurs effets (Hutton, 2008).
Cette approche thérapeutique recadre « l'échec » à se conformer aux normes non pas comme un déficit personnel, mais comme un acte potentiel de résistance, une expression de valeurs, de principes ou d'aspirations alternatives qui sont chères à la personne (Hutton, 2008).
Le processus de la carte conversationnelle consiste à identifier la norme non atteinte, à explorer les moments où la personne a renoncé à lutter ou a accepté la situation, et à mettre en lumière les valeurs et principes sous-jacents (la « plateforme du refus ») que cet échec représente (Hutton, 2008).
L'article illustre l'application concrète de cette carte à travers deux études de cas détaillées : une auto-analyse de l'expérience de l'auteure en tant que mère et le suivi thérapeutique d'un collègue, « Jim », aux prises avec l'anxiété professionnelle (Hutton, 2008).
L'objectif final de cette démarche est de permettre aux individus de délaisser les récits identitaires définis par le couple succès/échec normatif, au profit de récits plus riches et plus épais, fondés sur leurs propres valeurs, engagements et modes de vie préférés (Hutton, 2008).
Les pratiques de collaboration, de connexion et de réciprocité sont mises en avant comme de puissantes alternatives aux normes dominantes de succès, qui valorisent l'individualisme, la compétition et le statut d'« expert » (Hutton, 2008).
Les questions de recherche, à la fois explicites et implicites, qui structurent l'argumentation de l'auteure sont les suivantes :
Quelles sont les origines historiques et les effets contemporains du concept de « normalité » et du « regard normalisateur » dans la culture occidentale moderne ?
Comment le « pouvoir moderne », tel que décrit par Michel Foucault, opère-t-il pour produire et maintenir des expériences d'échec personnel chez les individus ?
De quelle manière une expérience d'« échec » à satisfaire les attentes normatives peut-elle être re-conceptualisée non pas comme un déficit, mais comme un acte productif ou une prise de position porteuse de sens ?
Comment la « carte des conversations sur l'échec » peut-elle être appliquée concrètement dans des contextes thérapeutiques et personnels pour déconstruire les pressions normatives et co-construire des récits identitaires alternatifs ?
Quelles sont les étapes spécifiques et les types de questions qui composent la carte des conversations sur l'échec et permettent de passer d'un récit d'échec personnel à un récit de résistance active et d'engagement envers des valeurs préférées ?
Introduction : Mettre en Lumière le Regard Normalisateur
L'article de Jane Hutton (2008), « Turning the spotlight back on the normalising gaze », se présente comme une exploration délibérée et critique des effets du « regard normalisateur » dans la culture occidentale contemporaine, ainsi que des moyens de lui résister (Hutton, 2008, p. 4). L'auteure précise d'emblée que le contenu de sa réflexion est le fruit d'une collaboration et de conversations s'étalant sur plusieurs années avec l'artiste Kate Knapp (Hutton, 2008, p. 4). Cette collaboration s'est avérée être un processus de traduction dynamique : Hutton, en tant que thérapeute narrative, exposait des concepts académiques complexes tels que l'échec personnel, le regard normalisateur et le pouvoir moderne, tandis que Knapp, par ses illustrations, cherchait à en saisir l'essence de manière accessible, demandant à Hutton de les reformuler « en anglais courant » (Hutton, 2008, p. 4). Ces illustrations, décrites comme « fantasques, délicieuses », sont présentées non pas comme de simples décorations, mais comme une partie intégrante de l'argumentation, car elles parviennent à « capturer une partie de la complexité de ce sujet d'une manière simple et humoristique » (Hutton, 2008, p. 4).
Le dialogue entre la théoricienne et l'artiste a permis de mettre en lumière des parallèles entre les idées qui sous-tendent la « carte des conversations sur l'échec » de Michael White (White, 2002, tel que cité dans Hutton, 2008, p. 4) et les dessins de Knapp. Ces conversations et les illustrations qui en ont découlé ont ouvert des possibilités nouvelles, tant dans la vie personnelle des collaboratrices que dans la pratique thérapeutique de Hutton auprès de personnes confrontées à des sentiments d'échec personnel (Hutton, 2008, p. 4).
Hutton (2008) reconnaît que le terme même d'« échec » est profondément inconfortable dans la société occidentale, où l'idée que de telles expériences puissent receler une promesse est « complètement contre-culturelle » (p. 4). Elle illustre cette résistance par l'aveu de sa propre collaboratrice qui, malgré leur travail étroit sur le sujet, lui demandait parfois : « Je ne sais pas trop pour ce mot "échec" — ne pourrions-nous pas l'appeler autrement ? » (Hutton, 2008, p. 4). Cette anecdote souligne à quel point « l'idée d'aspirer à l'échec semble tout simplement étrange » (Hutton, 2008, p. 4). L'objectif de l'article est donc de partager une compréhension des concepts qui informent la carte des conversations sur l'échec et de présenter, à travers des récits concrets, comment cet outil a pu se révéler utile (Hutton, 2008, p. 4).
1. Rencontre avec l'Échec et la Normalité
La première étape fondamentale de la démarche proposée par Hutton (2008) consiste à définir avec précision le type d'« échec » dont il est question. L'auteure admet que cette compréhension n'a pas été immédiate pour elle et qu'il lui a fallu du temps pour la saisir pleinement (Hutton, 2008, p. 4). Elle insiste sur une distinction capitale pour l'ensemble de son propos.
Premièrement, l'échec analysé ici n'est pas un échec technique ou moral. Il ne s'agit pas « d'un échec à développer des compétences particulières ou à être compétent dans un domaine qui nous importe vraiment » (Hutton, 2008, p. 4). De même, il ne s'agit pas « d'un échec à assumer la responsabilité de quelque chose ou de quelqu'un qui dépend de nous » (Hutton, 2008, p. 4). Cette clarification est essentielle pour éviter de confondre la critique des normes sociales avec une apologie de l'incompétence ou de l'irresponsabilité.
Deuxièmement, l'échec dont il est question est d'ordre identitaire et normatif. Il s'agit, selon les termes de l'auteure, « d'un échec à "être" un certain type de personne — une personne "normale" — selon les directives culturelles de notre époque et de notre culture » (Hutton, 2008, p. 4). C'est un sentiment d'échec qui émerge lorsque l'on ne parvient pas à satisfaire les attentes de la société pour être perçu comme une personne « qui réussit » ou « adéquate », quelles que soient les définitions fluctuantes de ces termes (Hutton, 2008, p. 4). De ce constat découle une implication logique inévitable : « Lorsque nous nous sentons inadéquats, pas tout à fait normaux, ou comme si nous n'étions pas à la hauteur, il doit y avoir des critères par rapport auxquels nous nous mesurons » (Hutton, 2008, p. 4). C'est la nature et l'origine de ces critères que l'article se propose d'examiner.
2. Qu'est-ce que la Normalité, au Juste ?
Le concept de « normalité » est identifié comme la source de ces critères de comparaison. Hutton (2008) le décrit comme « relativement nouveau et pourtant insidieusement puissant » (p. 5). La normalité peut parfois jouer en notre faveur, mais elle opère très souvent contre nous, en particulier lorsqu'elle marginalise des individus ou des groupes entiers (Hutton, 2008, p. 5). Les perceptions de ce qui est « normal » peuvent « diminuer les gens sur la base de leurs pratiques culturelles ou spirituelles, de leur sexualité, de leur santé physique et mentale, et de leurs capacités » tout en conférant un pouvoir considérable à ceux qui vivent à l'intérieur de ses frontières (Hutton, 2008, p. 5).
Pour déconstruire ce concept, l'auteure en retrace la généalogie. Le mot « normal » provient du latin ou du français et désignait à l'origine l'équerre du charpentier, l'angle droit (Hutton, 2008, p. 5). Ce n'est qu'au début du XIXe siècle que son usage s'est étendu des angles géométriques aux êtres humains et à leurs actions (Hutton, 2008, p. 5). La définition a alors glissé pour décrire ce qui est « approximativement moyen en ce qui concerne tout trait psychologique, tel que l'intelligence, la personnalité, l'ajustement émotionnel, etc. ; sans aucune aberration mentale, sain d'esprit » (Macquarie Dictionary, tel que cité dans Hutton, 2008, p. 5). Hutton (2008) résume ce glissement sémantique par une formule frappante : « Ainsi, "normal" était autrefois une mesure de géométrie — maintenant, il est utilisé pour mesurer les gens ! » (p. 5).
Aujourd'hui, cette mesure s'applique à un champ quasi infini de l'expérience humaine. Nous sommes jugés sur notre taille, notre poids, le temps que nous mettons à faire notre deuil, l'intensité de notre colère ou de notre joie, parmi une myriade d'autres aspects (Hutton, 2008, p. 5). Les idées sur ce que sont des « femmes normales, des hommes normaux et des enfants normaux » sont omniprésentes et en constante évolution (Hutton, 2008, p. 5). Notre culture, observe Hutton (2008), a développé une vaste gamme de moyens pour mesurer la normalité des gens, et ce processus est indissociable de la mesure de leur valeur en tant que personne. Ce « double aspect du jugement normatif passe désormais pour une pratique "normale" » (Hutton, 2008, p. 5).
3. D'où Vient l'Idée de la « Personne Normale » ?
S'appuyant sur la thèse de l'assistant social australien, le Dr Gary Foster, Hutton (2008) retrace l'importation de l'idée de la « personne normale » ou « moyenne » en Australie. Selon Foster, ce concept est arrivé d'Europe le 30 septembre 1837 très exactement (Hutton, 2008, p. 5). L'objectif des autorités gouvernementales de l'époque était pragmatique : elles pensaient que « les idées de normalité et de responsabilité individuelle pourraient aider à mettre de l'ordre dans les colonies pénales où elles avaient du mal à créer une société morale parmi les condamnés, même avec les flagellations et les pendaisons régulières » (Hutton, 2008, p. 5).
La méthode d'implémentation de ce nouveau mode de contrôle social était stratégique. Les autorités ont compris que le moyen le plus efficace d'influencer chaque individu était de le « séparer et de l'isoler » (Hutton, 2008, p. 5). Dans cet isolement, les condamnés recevaient des conseils sur la manière d'être « bons, moraux et normaux » et apprenaient à se tenir responsables de leur conformité à ces idéaux (Hutton, 2008, p. 5). Pour objectiver cette conformité, les fonctionnaires de la prison ont inventé des critères de mesure. L'un d'eux était de déterminer « la quantité de mur que "l'homme moyen" pouvait construire en une journée » (Hutton, 2008, p. 5). Les peines de prison étaient alors calculées non plus en temps, mais en « journées moyennes de création de mur » (Hutton, 2008, p. 5). En complément, on apprenait à lire aux prisonniers, et des listes de comportements « moraux, bons et normaux » étaient affichées sur les murs, invitant les détenus à s'auto-évaluer en permanence, car « plus vous vous conformiez à la liste, plus vite vous sortiez » (Hutton, 2008, p. 5).
Le succès de cette méthode en tant qu'outil de contrôle social a assuré sa pérennité et sa diffusion (Hutton, 2008, p. 5). Hutton (2008) établit un lien direct entre cette histoire et notre présent : « De nos jours, l'idée de normalité a pris une telle ampleur dans notre société que nous nous surprenons à y aspirer » (p. 5). Notre sentiment de valeur personnelle est désormais intimement lié à notre capacité à atteindre cette normalité, parfois même plus qu'à notre moralité (Hutton, 2008, p. 5). Ce mécanisme crée une boucle auto-renforçante : « Moins nous atteignons un sentiment de normalité, plus nous avons l'occasion de nous sentir en échec, alors nous nous concentrons sur le fait d'être aussi "normaux" que possible » (Hutton, 2008, p. 5). L'auteure souligne le rôle des médias, en particulier des magazines populaires, qui « créent des tentations de nous mesurer par rapport aux autres et de nous sentir inadéquats » (Hutton, 2008, p. 5).
4. La Prolifération des Attentes et le Rôle des Experts
Poursuivant son analyse, Hutton (2008) explique que la culture contemporaine est saturée non seulement de normes générales, mais aussi de listes de critères plus spécifiques, certaines formelles, comme celles utilisées pour évaluer la dépression, et d'autres, plus pernicieuses, qui sont « invisibles et sont juste des idées tenues pour acquises dont les origines sont oubliées » (p. 6). Ce sont ces listes invisibles, celles que nous portons dans nos têtes sans même en être conscients, qui exercent une influence considérable (Hutton, 2008, p. 6).
Les « attentes » fonctionnent en tandem avec la normalité. Elles sont façonnées par les idées de la norme ou de la moyenne et imprègnent tous les aspects de notre existence (Hutton, 2008, p. 6). L'auteure souligne que ces attentes sont toujours situées dans un contexte culturel, temporel et géographique spécifique ; elles varient entre les pays, les cultures, les quartiers et même les familles (Hutton, 2008, p. 6). Elles sont le reflet de ce qu'une société valorise dans le comportement humain à un moment donné de son histoire. Pour illustrer ce point, Hutton (2008) identifie certaines des valeurs prédominantes dans la culture australienne dominante actuelle : « la réussite individuelle, la maîtrise de soi, le fait de gagner de l'argent, et la "croissance" et le "développement" — tant personnels que professionnels » (p. 6).
Bien que ces normes et attentes soient en perpétuel changement, elles sont presque toujours présentées comme étant la « vérité » ou la « vraie nature » des gens (Hutton, 2008, p. 6). Cette présentation est consolidée par l'intervention de figures d'experts. Hutton (2008) cite un large éventail de professions — « psychologues, médecins, généticiens, enseignants, infirmières puéricultrices et travailleurs sociaux » — qui ont développé des critères permettant de mesurer les individus afin de déterminer leur normalité ou leur absence de normalité (p. 6). L'auteure prend soin de préciser que ces critères sont généralement « administrés avec les meilleures intentions possibles d'aider les gens à "réaliser leur potentiel" » (Hutton, 2008, p. 6), ce qui rend leur pouvoir d'autant plus subtil et difficile à contester. Ces idées de normalité ne sortent pas de nulle part ; elles ont été « construites par la science et la psychologie, et s'appuient sur des théories du développement et des études de la "nature humaine" » (Hutton, 2008, p. 6). Ces théories, qui sont en réalité des ensembles d'idées, se sont progressivement tissées dans notre compréhension des gens au point de devenir des « vérités » tenues pour acquises, que nous vivons et respirons au quotidien (Hutton, 2008, p. 6).
5. Qui Mesure la Normalité ?
La question de savoir qui exerce ce pouvoir de mesure est centrale. Hutton (2008) note qu'il fut un temps où ce pouvoir était le monopole de figures d'autorité bien définies : « Autrefois, seuls le prêtre, le juge et le médecin avaient le pouvoir de mesurer » (p. 6). Cependant, la situation contemporaine est radicalement différente. Le pouvoir de l'idée de normalité est tel que n'importe qui peut désormais participer à ce processus de mesure, que ce soit en évaluant les autres ou en s'évaluant soi-même par rapport aux idéaux de ce que nous devrions être (Hutton, 2008, p. 6).
C'est ici que l'auteure introduit explicitement le cadre théorique de Michel Foucault pour nommer ce type de pouvoir : le « pouvoir moderne » (Hutton, 2008, p. 6, citant Foucault, 1980, 2000 ; O'Grady, 2005 ; White, 2002). La caractéristique fondamentale de ce pouvoir moderne est qu'il « dépend de notre participation » (Hutton, 2008, p. 6). Son efficacité repose sur un mécanisme d'intériorisation et d'auto-régulation. Comme l'explique Hutton (2008), « Nous n'avons besoin de personne pour nous juger, car nous avons intégré ces idées avec succès et nous nous mesurons constamment à elles » (p. 6). Le regard n'est plus seulement extérieur, projeté par une autorité ; il est devenu un regard intérieur, un juge permanent qui nous accompagne et nous évalue.
6. Que se Passe-t-il quand on n'est pas à la Hauteur ?
Lorsque l'individu échoue à se conformer à ces normes intériorisées, les conséquences sont immédiates et profondément ressenties. Hutton (2008) décrit avec une grande précision phénoménologique la première chose que l'on pourrait remarquer : « un sentiment de naufrage, d'embarras, de gêne, de honte, de culpabilité, de haine de soi, d'inadéquation et de panique » (pp. 6-7). Ces réactions émotionnelles peuvent s'accompagner de symptômes physiques tels que « la nausée, l'essoufflement ou des douleurs thoraciques », dont l'intensité varie en fonction de l'ampleur de l'écart par rapport à la norme et de l'importance que l'on accorde au contexte en question (Hutton, 2008, p. 7).
Ces expériences viscérales conduisent souvent à une conclusion identitaire négative : « un faible sentiment d'estime de soi et une sensation générale d'échec personnel » (Hutton, 2008, p. 7). À cette souffrance interne s'ajoute une pression sociale, qu'elle soit explicite ou implicite. Il y aura probablement une pression pour « se ressaisir » et travailler à satisfaire les attentes auxquelles on a manqué (Hutton, 2008, p. 7). Le jugement des autres peut être subtil, laissant la personne dans l'incertitude quant à ce que l'on pense de sa « chute » (Hutton, 2008, p. 7). Les réactions de l'entourage peuvent inclure des regards étranges, des changements de sujet, une prise de distance physique, ou des rappels directs sur la manière dont on aurait dû se comporter (Hutton, 2008, p. 7). Encore une fois, l'auteure souligne que « de tels jugements et les conseils qui les accompagnent sont généralement offerts avec les meilleures intentions du monde » (Hutton, 2008, p. 7).
7. Qu'est-ce que ces Sentiments d'Échec Pourraient Tenter de me Faire Faire ?
Dans cette section, Hutton (2008) personnifie les sentiments d'échec et d'inadéquation pour montrer comment ils agissent comme une force interne qui pousse à l'action — une action de conformation. Ces sentiments peuvent nous inciter à « essayer plus fort », même dans des domaines qui ne nous intéressaient pas au départ. L'auteure donne un exemple parlant : « comme consulter les résultats de football et en discuter avec passion avec les autres gars, même si secrètement vous préférez la danse de salon » (Hutton, 2008, p. 7).
Ce discours interne de l'échec peut également nous convaincre que le problème est un manque d'information, qu'« il suffirait d'être mieux informé ou d'avoir fait plus de recherches dans un domaine pour y arriver » (Hutton, 2008, p. 7). Il nous incite à nous engager dans un travail sur soi incessant pour correspondre aux normes culturelles dominantes. On pourrait ainsi se retrouver à « travailler plus dur pour être plus maître de soi, moins émotif, plus indépendant, plus concentré, ou à faire plus d'exercice » (Hutton, 2008, p. 7). Hutton (2008) précise que « surveiller son corps ou exercer une maîtrise de soi sont des exigences courantes dans cette culture » (p. 7).
8. Le Pouvoir Moderne
Pour conclure cette partie de l'analyse, Hutton (2008) réaffirme que « cette expérience de l'échec personnel repose sur les opérations du pouvoir moderne » (p. 7). Elle en rappelle les deux caractéristiques essentielles : il est à la fois « global et dépendant de notre participation » (Hutton, 2008, p. 7). En tant que forme de pouvoir, le pouvoir moderne « compte sur nous pour agir sur nous-mêmes afin de nous conformer aux exigences de la société » (Hutton, 2008, p. 7). Cette définition pose les bases de la proposition centrale qui suivra : si ce pouvoir a besoin de notre consentement et de notre participation active pour exister, alors il est possible de lui retirer cette participation.
9. La Possibilité de Refus et la Bonne Nouvelle de l'Échec
S'appuyant sur la prémisse que le pouvoir moderne requiert la participation des individus, Hutton (2008) dévoile alors ce qu'elle nomme « la bonne nouvelle » (p. 8). Si ce pouvoir dépend de notre adhésion, il est alors possible de démissionner. Elle affirme que « la bonne chose à propos du pouvoir de la normalité est que, parce qu'il est tissé dans chaque aspect de nos vies et qu'il compte sur notre participation, nous pouvons renoncer à notre participation à tout moment et de différentes manières » (Hutton, 2008, p. 8). Cette prise de conscience ouvre un champ de possibilités radicalement nouveau : « à tout moment, par rapport à n'importe quelle attente, vous pouvez choisir de refuser d'y croire ou de vous y conformer » (Hutton, 2008, p. 8).
Cette perspective transforme la notion même d'échec. Au lieu d'être une source de honte, l'échec à se conformer devient une opportunité. Il existe des « opportunités infinies d'"échouer" à ces attentes et de choisir quelque chose d'autre qui vous intéresse davantage » (Hutton, 2008, p. 8). L'auteure avance alors sa proposition la plus contre-culturelle : « aussi difficile que soit dans notre culture d'imaginer aspirer à échouer à quelque chose, c'est exactement ce que nous suggérons qui pourrait être intéressant » (Hutton, 2008, p. 8). Contrairement à la révolte contre le pouvoir traditionnel, qui nécessite souvent des actions d'envergure, la résistance au pouvoir moderne peut être subtile et omniprésente. La révolte « peut se manifester de manières infimes et quotidiennes, dans n'importe quelle partie de notre vie, à tout moment » (Hutton, 2008, p. 8).
Cette idée est source d'« optimisme et d'un sentiment de possibilité », car elle signifie que « notre échec à être "normal" peut en fait être un acte de défi au pouvoir moderne » (Hutton, 2008, p. 8). Pour l'auteure, qui avoue un intérêt pour l'excentricité et la rébellion, ces idées sont « irrésistibles » (Hutton, 2008, p. 8). Elle reconnaît cependant avec honnêteté que la mise en pratique de ces concepts s'est avérée délicate, un point qu'elle partage avec de nombreux collègues qui trouvent ces idées à la fois « fabuleuses » et « extrêmement difficiles à saisir » (Hutton, 2008, p. 8).
10. Appliquer les Idées dans la Pratique : L'Auto-Entrevue
Pour dépasser cette difficulté et s'approprier la méthode, Hutton (2008) a organisé une journée de travail avec ses collègues Maggie Carey et Alice Morgan, durant laquelle elles ont exploré la carte des conversations sur l'échec. Afin de bien ressentir les effets de la méthode, Hutton s'est portée volontaire pour être interviewée, une démarche qu'elle trouve utile « pour sentir ce que cela fait de se voir poser les questions » et pour percevoir « ce qui crée du mouvement » (Hutton, 2008, p. 8). Elle précise qu'elle avait justement un domaine dans sa vie à propos duquel elle éprouvait « un terrible sentiment d'échec » (Hutton, 2008, p. 8). C'est le récit de cette conversation, mené avec l'autorisation de sa fille Chloé, qui constitue la première illustration clinique détaillée de l'article (Hutton, 2008, p. 8).
L'exemple clinique impliquant l'auteure, Jane Hutton, et sa fille Chloé, est la pièce maîtresse de l'article « Turning the spotlight back on the normalising gaze ». Il sert de démonstration vivante et incarnée de la manière dont les concepts théoriques du regard normalisateur, du pouvoir moderne et de l'échec personnel peuvent être abordés et transformés en pratique. Loin d'être une simple anecdote, ce récit est une cartographie méticuleuse d'un processus thérapeutique – la « carte des conversations sur l'échec » (Hutton, 2008) – qui déplace le problème du champ de la pathologie individuelle vers celui de la critique culturelle. En nous plongeant dans une analyse granulaire de cette démarche, nous pouvons mettre en lumière la sophistication et la puissance des questions narratives qui permettent de passer d'une histoire de « faillite parentale » à un récit de résistance, de valeurs et de connexion renforcée.
Partie 1 : Le Contexte Clinique - La Cristallisation de l'Échec sous le Poids de la Norme
Avant même que la première question thérapeutique ne soit posée, il est crucial de comprendre la nature du problème tel qu'il est vécu par la mère. Le problème n'est pas simplement « le comportement de ma fille », mais une expérience interne complexe de faillite identitaire, entièrement façonnée par le regard normalisateur de la culture occidentale sur la parentalité.
1.1. La Double Faillite Maternelle : L'Échec Direct et l'Échec par Procuration
Hutton (2008) identifie avec une lucidité remarquable la double nature de son sentiment d'échec.
L'Échec Direct : Il s'agit de son incapacité à incarner l'idéal de la « bonne mère ». Elle se sent en échec parce qu'elle n'arrive pas à être « une parente cohérente, maîtresse d'elle-même, attentionnée et raisonnable » (Hutton, 2008, p. 9). Ses réactions, oscillant violemment entre la suppression (ignorer le problème) et l'explosion (crier), sont la preuve tangible, à ses propres yeux, de son inadéquation. Elle ne correspond pas au portrait-robot de la mère patiente et pédagogue que la culture promeut.
L'Échec par Procuration : C'est peut-être la facette la plus insidieuse du jugement normatif. L'enfant devient le miroir de la compétence parentale. Hutton (2008) se sent en échec parce qu'elle ne parvient pas à « obtenir une enfant docile » et, plus fondamentalement, à « produire une "enfant normale" » (p. 9). La « chevalinité » de Chloé (ses hennissements, son trot) est interprétée non pas comme une expression de l'imagination de sa fille, mais comme un symptôme de son propre échec en tant que mère.
Cette double faillite engendre un cocktail d'émotions douloureuses : l'inquiétude pour l'avenir social de sa fille, la gêne face au regard des autres (qui est en réalité son propre regard normalisateur intériorisé), et le malaise de sentir qu'elle exerce une pression néfaste sur Chloé (Hutton, 2008, p. 9). Le problème est donc une boucle auto-renforçante : la non-conformité de l'enfant prouve l'échec du parent, qui réagit de manière inadéquate, ce qui accroît la détresse et renforce le sentiment initial d'échec.
Partie 2 : La Démarche Thérapeutique - Navigation sur la « Carte des Conversations sur l'Échec »
L'entretien qu'a vécu Hutton, mené par ses collègues, suit rigoureusement les étapes de la carte développée par Michael White. Chaque étape est une invitation à explorer le territoire du problème sous un angle différent, en utilisant des questions spécifiques pour ouvrir de nouvelles perspectives.
Étape 1 : Cartographier le Paysage de l'Échec et des Tentatives de Conformation
L'Les intentions de cette première phase n'est pas de trouver une solution, mais de documenter en détail l'influence du problème et les efforts déployés pour s'y conformer. C'est un processus d'externalisation, où le sentiment d'échec est traité comme une entité extérieure agissante, plutôt que comme une vérité intrinsèque à la personne.
Questions Types du Thérapeute :
Un thérapeute narratif commencerait par valider l'expérience tout en commençant à séparer la personne du problème.
Pour nommer et externaliser le problème :
« Vous m'avez parlé de ce "terrible sentiment d'échec" en tant que mère. Si nous devions donner un nom à ce sentiment, ou peut-être à la Pression qu'il exerce, comment l'appellerions-nous ? Peut-être la "Pression de la Mère Parfaite" ou le "Juge de la Normalité" ? »
« Quand cette "Pression de la Normalité" est-elle la plus bruyante ? Dans quelles situations vous chuchote-t-elle à l'oreille que vous êtes en train d'échouer ? »
Pour cartographier les effets et les tentatives de solution :
« Face à la "chevalinité" de Chloé, qu'est-ce que cette "Pression de la Mère Parfaite" vous a convaincue que vous deviez faire ? Quelles stratégies vous a-t-elle poussée à adopter ? » (Cette question mène directement aux réponses de Hutton : essayer de convaincre, crier, ignorer, chercher conseil, etc. (Hutton, 2008, p. 9)).
« Pour chacune de ces tentatives – par exemple, lorsque vous avez essayé de la "convaincre que parler comme un cheval était inapproprié" – quel a été l'effet ? Quel a été l'effet sur Chloé ? Sur vous ? Et surtout, quel a été l'effet sur votre relation, sur cette connexion si précieuse entre vous ? »
« Il semble que plus vous avez lutté pour vous conformer aux exigences de cette "Pression", plus vous et Chloé vous êtes retrouvées en détresse. Est-ce que cela vous semble juste ? »
L'effet de ce questionnement est multiple. Il réduit immédiatement la culpabilité de la mère en positionnant le « sentiment d'échec » comme une force extérieure. Il met en lumière non pas son incompétence, mais le coût énorme de ses tentatives de se conformer aux normes. En se concentrant sur les effets de ces tentatives, le thérapeute aide la mère à évaluer par elle-même si ces stratégies sont réellement utiles ou si elles ne font qu'aggraver la situation et l'éloigner de ses intentions profondes en tant que mère.
Étape 2 : La Recherche des Exceptions - Les Moments de « Trêve » ou d'Acceptation
L'Les intentions de cette deuxième étape est de rechercher activement des « résultats uniques » (unique outcomes), c'est-à-dire des moments, même fugaces, où le problème n'avait pas (ou moins) d'influence. Ces exceptions sont les germes d'une histoire alternative.
Questions Types du Thérapeute :
Le questionnement se fait délibérément investigateur, cherchant des fissures dans le récit dominant de l'échec.
Pour ouvrir la recherche :
« Je comprends que cette lutte a été épuisante. Y a-t-il eu des moments, même très courts, où vous avez "renoncé" à la lutte ? Des moments où vous n'aviez peut-être pas l'énergie de vous battre, ou où une sorte d'acceptation a pris le dessus, ne serait-ce que pour un instant ? » (Cette question est directement inspirée du texte (Hutton, 2008, p. 9)).
Pour explorer les exceptions trouvées :
(En se basant sur la réponse de Hutton) « Vous mentionnez ces moments où vous avez pu "apprécier la connexion entre le grand amour de Chloé pour les chevaux et le plaisir que cela lui procurait". Pouvez-vous me peindre un tableau de l'un de ces moments ? Où étiez-vous ? Que se passait-il exactement ? »
« Qu'est-ce qui était différent en vous à ce moment-là ? Qu'est-ce qui vous a permis de mettre de côté la "Pression de la Normalité" et de vous connecter à sa joie à la place ? »
« Vous avez aussi mentionné que cela vous rappelait votre propre enfance. Comment ce souvenir a-t-il influencé votre capacité à voir la situation différemment à ce moment précis ? »
Ces questions agissent comme un projecteur, éclairant des îlots de réussite et de connexion au milieu d'un océan de problèmes. Elles ne demandent pas à la personne d'analyser ou de comprendre, mais de décrire une expérience. En décrivant ces moments en détail, la personne les revit et leur donne plus de poids et de réalité. C'est la première étape pour construire un contre-récit.
Étape 3 : La Construction de la « Plateforme du Refus » - Nommer les Valeurs Alternatives
C'est le cœur du processus de transformation. L'Les intentions est de passer de la description d'un moment exceptionnel à l'articulation des valeurs, principes et engagements qui ont rendu ce moment possible. Cette base de valeurs est ce que White appelle la « plateforme du refus » – la base sur laquelle on peut se tenir pour refuser les exigences du problème.
Questions Types du Thérapeute :
Les questions ici sont conçues pour extraire l'abstrait (les valeurs) du concret (les actions).
Pour faire le lien entre l'action et la valeur :
« Ce moment où vous vous êtes reconnectée à ce qui comptait vraiment pour vous en tant que mère, bien au-delà de la "docilité" – la "connexion et la relation"… Qu'est-ce que le fait que vous ayez pu faire cela, même brièvement, dit sur ce que vous défendez dans la vie ? »
« Si quelqu'un vous avait observée pendant ce moment d'acceptation, quelles conclusions aurait-il pu tirer sur vos principes de vie en tant que parent ? »
Pour nommer et épaissir les valeurs :
« Nous avons commencé à identifier certaines choses qui vous sont chères : la connexion, la relation. Quels autres mots utiliseriez-vous pour décrire vos manières préférées d'être en relation avec vos filles ? » (Cette question mène directement aux termes de Hutton : « la valorisation de la différence, la collaboration, la connexion, le respect mutuel et la réciprocité » (Hutton, 2008, p. 9)).
« Cette valeur de "collaboration", par exemple. Est-ce une valeur importante pour vous uniquement dans votre rôle de mère, ou est-ce qu'elle se manifeste dans d'autres parties de votre vie ? Pouvez-vous me donner des exemples ? »
« D'où vient cet engagement envers la "valorisation de la différence" ? Y a-t-il une histoire à cela ? Y a-t-il des personnes dans votre vie, passées ou présentes, qui vous ont enseigné l'importance de l'excentricité et du respect mutuel ? »
Ce faisant, le thérapeute aide la mère à construire une nouvelle histoire identitaire. Elle n'est plus une « mère en échec », mais une « personne engagée envers la collaboration et le respect de la différence ». Son « échec » à produire une enfant normale est recadré comme un succès à rester fidèle à ces valeurs plus profondes, malgré une pression culturelle intense. Le problème n'est plus en elle ; elle se positionne en résistance active contre lui, debout sur une plateforme solide de valeurs personnelles.
Étape 4 : Projeter l'Avenir depuis la Plateforme - Les Prochaines Étapes
L'objectif final est de rendre ce nouveau récit viable et de le traduire en actions concrètes. La conversation se tourne vers l'avenir, non pas pour prescrire un comportement, mais pour imaginer des possibilités à partir de la plateforme de valeurs nouvellement consolidée.
Questions Types du Thérapeute :
Pour inviter à l'action basée sur les valeurs :
« Maintenant que nous avons passé tout ce temps à parler de l'importance de la collaboration, du respect et de la connexion dans votre vie… »
« Si vous deviez garder ces valeurs au premier plan, comme une sorte de guide, quelle prochaine étape cela rendrait-il possible dans votre relation avec Chloé concernant sa "chevalinité" ? » (Inspiré de Hutton, 2008, p. 9).
« Comment pourriez-vous initier une conversation avec elle qui soit une véritable expression de "collaboration" et de "respect mutuel" ? À quoi cela ressemblerait-il concrètement ? Que diriez-vous pour commencer ? »
La réponse de Hutton à cette étape est spectaculaire : ce qui était auparavant une impasse totale lui semble maintenant « ridiculement clair » (Hutton, 2008, p. 9). Elle n'a pas besoin de conseils ou de techniques. En se reconnectant à ses propres valeurs, elle a trouvé sa propre solution : avoir une conversation authentique avec sa fille, partager ses préoccupations sans jugement, et s'enquérir de la signification de la « chevalinité » pour Chloé. L'intervention thérapeutique ne fournit pas la réponse ; elle crée les conditions pour que la personne puisse la découvrir elle-même.
Partie 3 : Les Effets en Cascade - La Vie à travers le Prisme du Nouveau Récit
La véritable mesure du succès de cette démarche ne réside pas dans la perspicacité acquise pendant l'entretien, mais dans la manière dont elle transforme la vie quotidienne.
3.1. La Co-création d'un Récit Partagé
La conversation qui a suivi entre la mère et la fille est « remarquable » précisément parce qu'elle n'est pas un monologue parental, mais un dialogue collaboratif. La réponse de Chloé – « Mais maman, on aime être différents dans notre famille !! » (Hutton, 2008, p. 9) – est un moment thérapeutique crucial. Elle ne fait pas que répondre à sa mère ; elle confirme et renforce la plateforme de valeurs que sa mère vient de redécouvrir. Elle devient une co-auteure de cette nouvelle histoire familiale, une histoire où la « différence » n'est pas un déficit à corriger, mais une valeur à célébrer. La conversation a pu alors se déplacer vers une négociation respectueuse, fondée sur la collaboration, concernant les contextes sociaux où le « langage cheval » pourrait créer des barrières (Hutton, 2008, p. 10).
3.2. Naviguer le Monde Social avec une Nouvelle Posture
Armée de ce récit renforcé, la mère a pu interagir avec le monde extérieur (l'enseignante, la juge du tourisme) à partir d'une position radicalement différente. Elle n'était plus animée par la honte ou le besoin de s'excuser. Elle pouvait parler des actions de Chloé avec une assurance tranquille, fondée sur une compréhension profonde de ce que cette « chevalinité » représentait : non pas un trouble, mais une passion et une forme de connexion. La rencontre avec la juge du tourisme, qui révèle avoir elle-même été un « cheval » dans son enfance, agit comme une validation extérieure puissante, créant une communauté, même éphémère, de personnes qui ont résisté à la norme (Hutton, 2008, p. 10).
3.3. La Redéfinition Finale de l'Identité
À long terme, la « chevalinité » a été entièrement réintégrée dans l'histoire familiale comme une compétence, un talent et une partie précieuse de l'identité de Chloé. La transformation finale et la plus profonde est celle de la mère elle-même. Elle conclut que son « échec » à atteindre l'autorité et la cohérence normative n'était en réalité rien de moins que la manifestation de son succès à être tenue responsable de valeurs qui lui sont infiniment plus chères : « la collaboration, la connexion et la réciprocité » (Hutton, 2008, p. 10).
L’étude de cas de Chloé est une démonstration magistrale de la thérapie narrative en action. Par un questionnement stratégique et respectueux, la démarche déconstruit le récit de l'échec personnel imposé par le regard normalisateur. Elle ne vise pas à corriger un comportement déviant, mais à se reconnecter aux valeurs et aux histoires préférées qui ont été marginalisées par les normes culturelles. Elle montre que derrière chaque sentiment d'échec se cache souvent une histoire de résistance silencieuse et un attachement à des manières d'être plus authentiques et plus riches de sens.
L'étude de cas de Jim se distingue de celle de Chloé par son contexte : elle se déplace de la sphère privée et familiale à la sphère publique et professionnelle. Elle démontre avec force que le « regard normalisateur » n'opère pas seulement sur les rôles parentaux, mais imprègne également de manière virulente nos identités professionnelles et de genre. Le parcours de Jim, méticuleusement documenté à travers les lettres thérapeutiques de Jane Hutton, est un exemple magistral de déconstruction des normes culturelles oppressives autour de la masculinité et de l'expertise. Il illustre comment un sentiment d'« échec » personnel, vécu sous la forme d'une anxiété paralysante, peut être recadré comme un acte de résistance salutaire envers un idéal culturel insoutenable. L'analyse qui suit se propose de décomposer ce voyage thérapeutique en ses étapes fondamentales, en explicitant la logique narrative qui sous-tend chaque question et chaque intervention.
Partie 1 : Le Contexte Clinique - La Cristallisation de l'Échec dans l'Identité de l'Expert
Pour comprendre la portée de l'intervention, il est essentiel de saisir la nature profonde du problème de Jim. Son anxiété n'est pas un dysfonctionnement psychologique isolé, mais le symptôme d'un conflit intense entre ses manières d'être préférées et les exigences d'un récit culturel dominant sur ce que signifie être un professionnel (et un homme) qui réussit.
1.1. L'Anxiété comme Marqueur d'un Conflit de Valeurs
Le problème initial de Jim est une « terrible anxiété qu'il éprouve lorsqu'il donne des présentations formelles et publiques » (Hutton, 2008, p. 11). Dans un paradigme traditionnel, cette anxiété pourrait être diagnostiquée comme une phobie sociale ou un trouble de l'anxiété de performance, localisant ainsi le problème à l'intérieur de la psyché de Jim. L'approche narrative, cependant, refuse cette internalisation. Elle postule que l'émotion (ici, l'anxiété) est une information précieuse sur la relation de la personne avec une histoire ou une norme.
L'anxiété de Jim est le signal d'alarme qui retentit chaque fois qu'il est contraint d'endosser un costume qui ne lui va pas : celui de l'« expert ». Cet idéal de l'expert, particulièrement prégnant dans de nombreux domaines professionnels, est porteur d'un ensemble d'attentes implicites :
L'Omniscience : L'expert doit avoir toutes les réponses. L'incertitude est une faiblesse.
La Performance Solitaire : L'expert doit briller seul. Demander de l'aide ou collaborer peut être perçu comme un aveu d'incompétence.
L'Invulnérabilité : L'expert doit projeter une image de confiance et de contrôle absolus. La vulnérabilité est bannie.
Chaque fois que Jim monte sur scène, il est confronté à l'injonction de performer cette identité. Son anxiété n'est donc pas une peur irrationnelle de parler en public, mais la peur très réelle et fondée de ne pas être à la hauteur de cet idéal normatif. C'est la peur d'être démasqué comme un « fraudeur » (Hutton, 2008, p. 13), un imposteur qui ne mérite pas le titre d'expert. Son sentiment d'« échec » n'est pas un échec à être compétent, mais un échec à incarner cette performance spécifique de la compétence.
1.2. Les Effets Cont contraignants du Récit de l'Expert
La première étape consiste à comprendre comment ce « récit de l'expert » affecte la vie de la personne. Les lettres de Hutton documentent plusieurs effets délétères :
La Souffrance Émotionnelle et Physique : L'anxiété est une expérience viscérale. La lettre mentionne le fait de « tourner à la gelée, se sentir mal » (Hutton, 2008, p. 13), ce qui illustre le lourd tribut que le problème prélève sur son bien-être.
La Sur-performance Inefficace : Pour tenter de se conformer à la norme, Jim s'engage dans des stratégies qui sont contre-productives. Il « sur-structure » ses présentations, essaie de « prouver ses qualifications » (Hutton, 2008, p. 13). Ironiquement, ces efforts pour être un "meilleur expert" l'éloignent de ce qu'il fait de mieux : « établir des liens et entendre les expériences et les histoires des gens » (Hutton, 2008, p. 13).
L'Évitement et la Réduction des Possibilités : Face à l'échec répété de ses tentatives de conformation, la stratégie ultime de Jim est l'évitement. Il commence à « dire "non" aux invitations à présenter devant de grands groupes » (Hutton, 2008, p. 11). Le problème a donc un effet très concret : il rétrécit son champ d'action professionnel et le coupe d'opportunités de partager ses connaissances et de contribuer à son domaine.
Le problème agit comme une cage, promettant la sécurité du statut d'expert mais ne livrant que l'angoisse de la performance et la limitation de l'expression de soi.
Partie 2 : La Démarche Thérapeutique - Un Voyage Documenté par Lettres
La thérapie avec Jim, s'étalant sur deux ans, est une exploration progressive documentée par des lettres. La lettre thérapeutique est un outil narratif puissant qui permet de solidifier les acquis d'une séance, de poser de nouvelles questions et de créer un document tangible du contre-récit en construction, que la personne peut relire et consulter. L'analyse de ces lettres nous permet de suivre la démarche pas à pas.
Phase 1 (Lettre 1) : Cartographier l'Échec et Découvrir la Plateforme du Refus
La première phase du travail est consacrée à la déconstruction du problème et à la découverte d'une histoire alternative déjà existante, bien que non reconnue.
Les intentions : Aider Jim à passer d'une vision de lui-même comme un "professionnel anxieux et inadéquat" à une vision de lui-même comme une personne engagée dans une forme de résistance active contre un idéal professionnel qui ne lui convient pas, et ce, au nom de valeurs qui lui sont chères.
Questions Types du Thérapeute (menant aux conclusions de la lettre 1) :
Pour externaliser le problème et ses tactiques :
« Cette "Anxiété de l'Expert" semble être une force très puissante dans votre vie professionnelle. Pourriez-vous me décrire ses tactiques ? Comment parvient-elle à vous convaincre que vous êtes inadéquat ? »
« Quelles sont toutes les règles que cet "Idéal de l'Expert Solitaire" essaie de vous imposer ? (Par exemple : "Tu dois tout savoir", "Ne montre jamais tes doutes", "Le succès est individuel"). »
Pour documenter la résistance (recherche de résultats uniques) :
« Vous m'avez dit que face à cette pression, vous avez d'abord essayé de devenir un "meilleur expert". Mais ensuite, quelque chose a changé. Vous avez commencé à dire "non". Pouvez-vous me parler de la toute première fois où vous avez osé refuser une invitation qui vous angoissait ? Qu'est-ce qui a rendu ce "non" possible ? »
« Plus récemment, vous avez commencé à faire quelque chose d'encore plus radical : vous avez collaboré avec un collègue au lieu de vous présenter seul. Comment cette idée vous est-elle venue ? Était-ce un acte délibéré de défi à l'"Idéal de l'Expert Solitaire" ? »
Hutton utilise une phrase de White pour nommer cette action : un « abandon délibéré de la poursuite de l'adéquation » (Hutton, 2008, p. 11). Une question pourrait être : « Si nous devions décrire cette décision de collaborer non pas comme un échec à être un expert, mais comme un acte décidé, que dirions-nous ? Est-ce que "un abandon délibéré pour poursuite le fait d’être en adéquation avec d’autres choses " »
Pour construire la plateforme du refus (nommer les valeurs) :
« En choisissant la collaboration plutôt que la performance solitaire, qu'est-ce que vous défendiez ? Qu'est-ce que cet acte dit sur ce qui est le plus important pour vous dans votre travail ? » (Cette question mène Jim à nommer le « partenariat avec les gens » (Hutton, 2008, p. 12)).
« Ce "partenariat avec les gens", si nous devions le décomposer, sur quels principes ou valeurs repose-t-il ? » (Ce qui conduit à la liste : honnêteté, contribution, partage, etc. (Hutton, 2008, p. 12)).
« Qu'est-ce que cela vous fait de vous voir non pas comme un "expert anxieux", mais comme une personne engagée à "faire une contribution" et à "partager le savoir pour l'émancipation" ? »
Cette première phase est cruciale. Elle accomplit un recadrage fondamental. Le but de la thérapie n'est plus d'éliminer l'anxiété de Jim. Le but est d'aider Jim à vivre plus pleinement son engagement envers le partenariat et la contribution. L'anxiété devient un simple effet secondaire de l'ancien récit. Le point culminant de cette phase est la formulation de la nouvelle question directrice de Jim. Au lieu de l'ancienne question normative, « Suis-je assez expert ? », il peut maintenant se poser une question basée sur ses valeurs : « Puis-je apporter une contribution ici ? » (Hutton, 2008, p. 12). Ce changement de question change tout : il déplace le focus de l'ego vers l'autre, de la performance vers l'utilité, de la peur vers le but.
Phase 2 (Lettre 2) : Lier les Histoires et Épaissir la Résistance
Après avoir établi cette nouvelle plateforme, le travail consiste à la renforcer en montrant qu'elle n'est pas nouvelle, mais qu'elle a une histoire riche et qu'elle s'étend à d'autres domaines de la vie de Jim.
Les intentions : Connecter la résistance professionnelle de Jim à d'autres actes de résistance dans sa vie (notamment en tant que père) pour créer un récit identitaire de "résistant aux normes" plus cohérent, plus épais et plus robuste.
Questions Types du Thérapeute (inspirées de la lettre 2) :
La lettre documente une rechute de Jim, où la pression de l'expert a refait surface. C'est une opportunité pour approfondir le travail.
Pour contraster l'ancien et le nouveau récit :
« Après cette expérience difficile avec les lycéens, et maintenant que vous êtes reconnecté à votre engagement envers la collaboration, si vous pouviez remonter le temps, qu'auriez-vous fait différemment ? Quelles sortes de questions, basées sur l'idée de "faire une contribution", auriez-vous pu leur poser ? » (Inspiré de Hutton, 2008, p. 13).
Pour étendre l'enquête à d'autres domaines de la vie (épaississement) :
« Cette tension que vous ressentez entre l'idéal de l'expert solitaire et votre désir de partenariat, est-ce quelque chose que vous avez ressenti dans d'autres rôles de votre vie ? Par exemple, dans votre rôle de père ? » (Inspiré de Hutton, 2008, p. 13).
« Vous me dites que vous n'avez jamais vraiment réussi à être un "père disciplinaire". Qu'est-ce qui, en vous, a résisté à ce rôle ? Quelles valeurs, comme "l'équité et la justice", vous ont "appelé" à être un autre type de père ? »
Pour donner une histoire et un nom au récit alternatif (inspiré des questions explicites de la lettre) :
« Cet engagement de longue date envers l'équité et la justice, qui vous a fait résister à l'autoritarisme paternel, qu'est-ce qui a soutenu ces refus au fil des ans ? » (Hutton, 2008, p. 13).
« Si nous devions donner un nom à cette forme de paternité que vous pratiquez, une paternité basée sur l'écoute et la justice, comment l'appelleriez-vous ? » (Hutton, 2008, p. 13).
« Cette forme de paternité, a-t-elle une histoire dans votre famille ? Ou est-ce quelque chose que vous avez dû inventer vous-même, contre le courant ? » (Hutton, 2008, p. 14).
Cette phase est essentielle pour la durabilité du changement. En reliant le combat professionnel de Jim à son histoire en tant que père, la thérapeute l'aide à voir que sa préférence pour la collaboration n'est pas une simple "stratégie de gestion de l'anxiété", mais une partie fondamentale de son identité et de son système de valeurs, qu'il a défendue pendant des années. Le fait de nommer cette approche ("Paternité collaborative" ou "Paternité juste", par exemple) lui donne une réalité et une légitimité qu'elle n'avait pas auparavant. C'est un acte de création de sens.
Phase 3 (Lettre 3) : Le "Re-membrement" et la Solidification de l'Identité
La dernière phase documentée est peut-être la plus profonde. Elle vise à situer l'histoire préférée de Jim au sein d'une communauté de soutien, y compris avec des personnes qui ne sont plus physiquement présentes ou avec lesquelles la relation peut être reconsidérée.
Les intentions : Utiliser la pratique du "re-membrement" (re-membering) pour recruter le père de Jim comme un allié dans sa résistance aux récits masculins dominants, créant ainsi un sentiment de connexion intergénérationnelle et de soutien pour son projet identitaire.
Questions Types du Thérapeute (inspirées de la lettre 3) :
Pour introduire le re-membrement :
« Nous avons parlé des personnes qui ont joué un rôle dans le maintien de vos valeurs de collaboration et de simplicité. Vous avez mentionné votre père. J'aimerais que nous passions un peu de temps à re-convoquer sa présence et son influence dans votre vie. »
Pour réévaluer l'histoire du père :
« Vous avez dit avoir eu l'impression que votre père était "capturé par l'identité masculine dominante". Mais en y repensant, y a-t-il eu des moments où il a réussi à "garder une partie de lui-même libre de cette histoire" ? Des moments où il vous a montré une autre façon d'être un homme ? » (Inspiré de Hutton, 2008, p. 14).
(Sur la base des réponses de Jim) « Le fait qu'il ait pu être affectueux avec vous, passer du temps sur des bateaux... qu'est-ce que cela a signifié pour vous de reconnaître qu'il a, lui aussi, résisté à l'histoire ? » (Hutton, 2008, p. 15).
Pour rendre le soutien du père actif et présent :
« Quelle différence pensez-vous que cela pourrait faire de garder ces souvenirs de l'affection de votre père près de vous alors que vous poursuivez votre propre projet identitaire ? » (Hutton, 2008, p. 15).
« Que pensez-vous que votre père penserait de ces idées que vous avez de vous rapprocher de la créativité et de la collaboration ? S'il pouvait vous voir maintenant, que dirait-il ? » (Hutton, 2008, p. 15).
« Comment le fait de savoir que ce fil de connexion remonte à travers lui jusqu'à son enfance heureuse avec ses sœurs... comment cela ancre-t-il votre propre quête ? »
Analyse de la Phase 3 : Le "re-membrement" est bien plus qu'un simple souvenir. C'est un processus politique qui consiste à ré-intégrer activement un membre dans le "club de la vie" d'une personne. En aidant Jim à voir son père non pas comme un simple agent de la masculinité dominante, mais comme quelqu'un qui a également résisté, la thérapeute brise l'isolement de Jim. Sa lutte n'est plus seulement la sienne ; elle s'inscrit dans une lignée de résistance. Le père devient une source de force et de légitimation, un allié interne qui l'encourage à poursuivre son chemin.
Partie 3 : Les Résultats et la Transformation Identitaire - De l'Expert à l'Utile
Le résultat final de ce long processus de deux ans est une transformation profonde de l'identité professionnelle et personnelle de Jim.
3.1. La Révolution de la Question Centrale
Le changement le plus significatif est encapsulé dans le passage de la question « Suis-je assez expert ? » à « Comment puis-je être utile ici ? » (Hutton, 2008, p. 15). Cette transformation est révolutionnaire :
De l'interne à l'externe : La première question est auto-centrée et basée sur l'évaluation de soi. La seconde est tournée vers l'autre et basée sur l'intention.
De la peur à la contribution : La première est motivée par la peur du jugement et de l'échec. La seconde est motivée par un désir de connexion et de service.
De la norme à la valeur : La première mesure la conformité à une norme extérieure. La seconde mesure l'alignement avec une valeur intérieure.
Ce n'est pas simplement un changement de pensée ; c'est un changement de posture existentielle dans son travail.
3.2. Des Résultats Concrets et Durables
La transformation se manifeste par des changements concrets. Jim « apprécie de plus en plus de travailler en partenariat », il peut « se détendre davantage en ce qui concerne l'évaluation des choses sur une échelle économique » et se demander ce qui est le plus important (Hutton, 2008, p. 15). Il a réussi à se libérer de la « pression fondamentale du regard normalisateur » qui le poussait à avoir une carrière de soliste et à être un pilier de force isolé (Hutton, 2008, p. 15). La collaboration n'est plus une solution de repli pour gérer l'anxiété ; elle est devenue sa manière d'être préférée et prioritaire.
En conclusion, le cas de Jim est une démonstration puissante que les angoisses qui semblent profondément personnelles et psychologiques sont souvent des réponses saines à des récits culturels malsains. La démarche narrative, avec son insistance sur l'externalisation, la recherche d'exceptions, la nomination des valeurs et le re-membrement, offre un chemin pour aider les individus à cesser de se battre contre eux-mêmes et à commencer à se battre pour les histoires et les valeurs qui donnent un sens réel à leur vie. Le voyage de Jim, de la scène anxiogène de l'expert à l'espace relationnel de la contribution, est un témoignage de la possibilité de réécrire son histoire, non pas en effaçant les difficultés, mais en les recadrant comme des moments cruciaux de résistance et de découverte de soi.
Conclusion : Un Aperçu de l'Aventure
Hutton (2008) conclut en espérant que ces récits ont donné un « aperçu de l'aventure » que représente l'exploration des idées sur l'échec personnel, et qu'ils ont suscité l'intérêt du lecteur pour « exposer le pouvoir des normes et des attentes » dans sa propre vie et son travail (p. 15).