juin 2025
Fiche de lecture réalisée à partir de mes notes personnelles et mise en forme avec gémini AI.
Texte non publié en français. Traduction DeepL
Partie I : La Carte de Déclaration de Position (Statement of position map)
Les Étapes de la « Carte de Déclaration de Position »
Centrer l'expérience et le savoir des femmes
Application de la Carte : Exemples Cliniques
Étape 2 illustrée : Cartographier les effets du problème
Combinaison des Étapes 1 et 2 : L'histoire de Janet
Étape 3 : Évaluation des effets
Étape 4 : Justification de l'évaluation
Les Étapes des Cérémonies Définitionnelles
Lien avec l'Abus Sexuel durant l'Enfance
Exemple Clinique : Un Groupe pour Jeunes Femmes Survivantes
Références citées dans l'article :
Les questions de recherche, implicites et explicites, qui structurent l'argumentation de Mann et Russell (2002) sont les suivantes :
Comment les cadres conceptuels de la thérapie narrative, spécifiquement la "Carte de Déclaration de Position" et les "Cérémonies Définitionnelles", peuvent-ils être appliqués de manière concrète, éthique et efficace dans le travail thérapeutique avec les femmes survivantes d'abus sexuels durant l'enfance ?
De quelle manière ces pratiques narratives permettent-elles de décentrer le savoir expert du thérapeute et de centrer l'expérience, le savoir et l'agentivité des femmes survivantes ?
Comment le processus d'externalisation du problème aide-t-il les femmes à se séparer des identités négatives et totalisantes construites par l'abus et à développer des récits de vie alternatifs ?
Quel rôle les contextes sociaux, comme un groupe thérapeutique ou une cérémonie, jouent-ils dans la validation, l'authentification et l'« épaississement » des récits de vie préférés des survivantes ?
Comment les pratiques narratives peuvent-elles être utilisées pour déconstruire les discours culturels dominants (sur le genre, la culpabilité, le traumatisme) qui soutiennent l'abus et en maintiennent les effets ?
L'article présente des approches thérapeutiques narratives, spécifiquement la "Carte de Déclaration de Position" et les "Cérémonies Définitionnelles", comme des outils efficaces pour travailler avec les femmes survivantes d'abus sexuels durant l'enfance (Mann & Russell, 2002).
Une prémisse fondamentale est que l'identité est socialement construite, et que les problèmes des survivantes ne sont pas des défauts internes mais des récits internalisés, façonnés par des contextes de pouvoir inégaux (Mann & Russell, 2002).
La pratique de l'externalisation, qui consiste à nommer et à définir le problème comme une entité extérieure à la personne, est une première étape cruciale pour permettre aux femmes de se séparer des conclusions négatives sur leur identité (Mann & Russell, 2002).
La "Carte de Déclaration de Position" propose un processus structuré en quatre étapes (nommer le problème, cartographier ses effets, évaluer ces effets, et justifier l'évaluation) pour explorer la relation de la personne au problème et faire émerger ses valeurs et engagements (Mann & Russell, 2002).
Le rôle du thérapeute est décentré ; il ne se positionne pas en expert qui diagnostique, mais en collaborateur qui utilise des questions pour aider la femme à devenir l'experte de sa propre vie et à articuler ses savoirs (Mann & Russell, 2002).
Les Cérémonies Définitionnelles et les pratiques de "témoins extérieurs" offrent un forum social pour que les récits de vie alternatifs et préférés des femmes soient entendus, validés et "épaissis" par une audience (Mann & Russell, 2002).
Ces pratiques créent une audience qui, contrairement aux expériences passées de silence ou d'incrédulité, peut témoigner non seulement de la souffrance mais aussi des actes de résistance, des compétences et des espoirs des survivantes (Mann & Russell, 2002).
L'approche s'inscrit dans un engagement féministe et poststructuraliste, cherchant à déconstruire les discours dominants (par ex., la culpabilisation de la victime) et à mettre en lumière l'injustice sociale et les relations de pouvoir à l'origine de l'abus (Mann & Russell, 2002).
Le processus thérapeutique n'est pas linéaire, mais un parcours créatif, avec des avancées et des moments de stagnation, qui vise à permettre aux femmes de réclamer leurs vies des effets de l'abus et de décrire richement leurs savoirs et leurs rêves (Mann & Russell, 2002).
En fournissant un contexte de sécurité, de respect et de collaboration, ces méthodes permettent de transformer les récits de traumatisme et de pathologie en histoires de survie, de résistance et d'agentivité personnelle (Mann & Russell, 2002).
Voici la suite de l'analyse.
Introduction
L'article « Narrative ways of working with women survivors of childhood sexual abuse » de Sue Mann et Shona Russell (2002) se présente comme un document fondé sur la pratique clinique, dont l'ambition est double.
D'une part, les auteures souhaitent honorer les histoires, les récits et les espoirs des femmes ayant survécu à des abus sexuels durant leur enfance, en mettant en avant leurs savoirs et leurs connaissances spécifiques.
D'autre part, en tant que thérapeutes engagées dans les pratiques narratives, elles cherchent à démontrer comment des cadres conceptuels spécifiques de la thérapie narrative, tels que la « Carte de Déclaration de Position » (Statement of position map), les étapes de la « Cérémonie Définitionnelle » (Definitional ceremony) et les « pratiques de témoins extérieurs » (outsider-witness practices), soutiennent et structurent leur travail thérapeutique.
Tout au long de leur exposé, Mann et Russell (2002) articulent explicitement leurs méthodes avec une série d'engagements théoriques et éthiques informés par le féminisme, le poststructuralisme et une analyse critique des relations de pouvoir.
Avant d'entrer dans le vif de leur pratique, les auteures posent deux compréhensions fondamentales qui sous-tendent l'ensemble de leur démarche.
La première concerne les contextes de pouvoir. Elles affirment que l'abus sexuel sur enfant ne peut être compris hors d'un contexte plus large de pouvoir des adultes sur les enfants et de relations de genre inéquitables. Un tel abus n'est possible qu'en raison d'un déséquilibre structurel dans les relations de pouvoir, impliquant une rupture par les adultes de leur position de confiance et de leur responsabilité de soin et de protection envers les enfants.
La seconde compréhension fondamentale porte sur la nature de l'identité. Leur travail est profondément influencé par la perspective poststructuraliste selon laquelle l'identité est socialement construite. Cela signifie que les significations que les individus attribuent à leurs expériences de vie ne font pas que décrire leur vie, mais la constituent et la façonnent activement. Cette perspective rend cruciale, dans les conversations avec les femmes, la prise en compte du contexte historique, culturel et social de leur existence. Les auteures précisent que cet article ne constitue pas un compte-rendu exhaustif de la thérapie avec les survivantes, mais vise plutôt à illustrer l'application de pratiques narratives spécifiques dans ce contexte.
par Sue Mann
Dans cette première partie de l'article, Sue Mann (2002) décrit la « Carte de Déclaration de Position » et explique comment ce cadre conceptuel guide sa pensée et sa pratique clinique auprès des femmes qui ont été soumises à des abus sexuels durant leur enfance. Pour illustrer sa démarche, elle s'appuie sur des exemples tirés de son travail au sein de l'équipe spécialisée de l'Adelaide Central Mission et partage des extraits des histoires de quatre femmes, qu'elle nomme Antje, Janet, Natalie et Julie pour préserver leur anonymat.
Les Étapes de la « Carte de Déclaration de Position »
Mann (2002) commence par présenter les quatre étapes de cette carte thérapeutique, telle que décrite par Michael White (2002).
Étape 1 : Négociation d'une définition du problème proche de l'expérience et non-structuraliste
La première étape consiste à négocier collaborativement avec la personne une définition du problème qui soit « proche de l'expérience » (experience-near) et externalisée.
Cette démarche d'externalisation, qui sépare le problème de l'identité de la personne, ouvre de nombreuses possibilités. Selon Mann (2002), son avantage le plus significatif est de « déplacer le problème hors du domaine des 'savoirs professionnels experts' pour le ramener dans un domaine où les propres savoirs de la personne en matière de solution peuvent être utilisés ». L'auteure donne un exemple concret : une femme ayant reçu un diagnostic de « phobie sociale » pourrait, à travers ce processus, en venir à identifier le problème comme « les effets des voix de la terreur et de la panique ». Alors que le diagnostic de « phobie sociale » laisse peu de marge d'action autre que de chercher l'aide d'un expert, la description externalisée des « effets de la terreur et de la panique » peut permettre à cette femme de reconnaître qu'elle possède déjà des compétences et des savoirs pour y faire face. Ces savoirs peuvent ensuite être réactivés et développés au cours de la thérapie.
Pour guider cette première étape, Mann (2002) propose une série de questions.
Analyse clinique des questions (Étape 1) :
Question : « Alors que nous parlions, vous avez mentionné ces mots en relation avec votre expérience de ce problème (insérer les mots ici). Je me demande quel nom vous donneriez à ce problème ? ».
But : Cette question invite directement la personne à utiliser son propre langage et sa propre expérience pour nommer le problème. Elle positionne la personne comme l'experte et initie le processus de création d'une définition « proche de l'expérience ».
Question : « Est-ce que ce nom pour le problème vous convient ou y a-t-il d'autres mots qui décriraient mieux ce problème et la façon dont il fonctionne ? ».
But : Il s'agit d'une question de vérification et d'affinement. Elle renforce le caractère collaboratif du processus et s'assure que la définition choisie résonne authentiquement avec la personne, plutôt que d'être simplement acceptée pour faire plaisir au thérapeute.
Lorsque la personne arrive avec une définition professionnelle et distante de son expérience (comme un diagnostic), les questions suivantes peuvent être utilisées :
Question : « Que voulez-vous dire exactement quand vous dites (par ex. phobie sociale) ? Pouvez-vous décrire cela un peu plus ? ».
Question : « À quoi pensez-vous quand vous dites (par ex. phobie sociale) ? ».
Question : « Pouvez-vous m'aider à comprendre ce que vous entendez par (par ex. phobie sociale) ? ».
Question : « D'après mon expérience, il existe de nombreux types de phobies sociales. Pouvez-vous m'en dire un peu plus sur ce que vous en expérimentez et peut-être pourrions-nous trouver un nom plus précis ? ».
But de ce groupe de questions : Ces questions visent à « déconstruire » le terme professionnel. Plutôt que de rejeter le diagnostic, le thérapeute l'utilise comme un point d'entrée pour explorer l'expérience vécue et singulière de la personne. L'objectif est de passer d'une catégorie abstraite et pathologisante à une description riche, détaillée et personnelle, qui peut ensuite être externalisée.
Étape 2 : Cartographie des effets du problème externalisé
La deuxième étape consiste à identifier, nommer et cartographier les effets ou l'influence du problème dans la vie de la personne. Le thérapeute s'intéresse ici au savoir de la personne sur les conséquences concrètes du problème. Cette exploration crée une structure pour encadrer les connaissances sur les modes opératoires du problème, les contextes où il est le plus ou le moins influent, et son histoire dans le temps. L'enquête peut porter sur les effets du problème sur les relations avec les autres ainsi que sur la relation à soi-même.
Analyse clinique des questions (Étape 2) :
Question : « Quel effet 'la panique' a-t-elle sur vos relations avec les autres ? ».
Question : « Quel effet a-t-elle sur votre vision de vous-même à la maison ou lorsque vous travaillez (ou dans d'autres contextes pertinents) ? ».
Question : « Quel effet 'la panique' a-t-elle sur votre relation avec... ? ».
But de ce groupe de questions : Ces questions visent à documenter l'étendue et la portée des tactiques du problème. En explorant différents domaines de la vie (relations, travail, image de soi), le thérapeute aide la personne à prendre la pleine mesure de l'influence du problème, ce qui renforce la justification de vouloir s'en séparer.
Question : « Ces effets ont-ils changé au fil du temps ? ».
But : Cette question historicise le problème. Elle introduit l'idée que le problème n'est pas une entité statique et immuable, ouvrant la possibilité d'un changement futur.
Question : « 'La panique' est-elle toujours aussi forte ? ».
Question : « Y a-t-il des moments où elle est moins influente ? Si oui, quand ? ».
But de ce groupe de questions : Ces questions recherchent ce que la thérapie narrative appelle des « résultats uniques » (unique outcomes). En identifiant les moments où le problème a moins d'emprise, le thérapeute ouvre une porte vers l'exploration des compétences, savoirs et contextes qui permettent à la personne de résister au problème, formant ainsi les prémisses d'un récit alternatif.
Étape 3 : Évaluation des effets
Dans la troisième étape, le thérapeute invite la personne à faire sa propre évaluation de ces effets, à se positionner pour dire s'ils ont été positifs ou négatifs, acceptables ou non dans sa vie. En sollicitant cette évaluation, le thérapeute place activement l'expérience et le savoir de la personne au centre de la conversation. Mann (2002) souligne qu'en s'abstenant de proposer ses propres interprétations, le thérapeute « place activement la personne qui nous consulte comme l'auteur principal des expériences de sa vie ».
Analyse clinique des questions (Étape 3) :
Question : « Diriez-vous que 'la panique' est utile, ou pas utile, ou autre chose ? ».
Question : « L'idée de 'x' a-t-elle été une bonne ou une mauvaise chose à avoir dans votre vie, ou quelque chose de tout à fait différent ? ».
Question : « Cela peut sembler évident, mais je voulais vérifier avec vous si 'le x' a été bon ou mauvais, ou peut-être un peu des deux, ou autre chose ? ».
But de ce groupe de questions : Ces questions sollicitent explicitement un jugement de valeur, une prise de position, de la part de la personne, ce qui constitue un acte d'agentivité. Elles sont formulées de manière ouverte (« ou quelque chose d'autre », « un peu des deux ») pour éviter les choix binaires et laisser de la place à la complexité et à l'ambivalence de l'expérience. Par exemple, un comportement peut avoir été utile pour la survie dans le passé, mais être devenu problématique dans le présent.
Étape 4 : Justification de l'évaluation
L'étape finale de la carte consiste à inviter la personne à justifier l'évaluation qu'elle vient de faire. En demandant pourquoi la personne évalue les effets de cette manière, le thérapeute « ouvre un espace pour que les personnes qui nous consultent puissent donner voix aux valeurs, croyances et intentions qui informent ces justifications ». Mann (2002) note que cette question du « pourquoi » fait souvent émerger des histoires ou des expériences importantes qui n'avaient jamais été verbalisées auparavant.
Après avoir résumé les quatre étapes, Mann précise que cette carte ne sert pas uniquement à explorer le problème, mais qu'elle peut également être utilisée pour développer des conclusions identitaires préférées. En orientant la même séquence de questions vers les « résultats uniques », on peut développer des récits alternatifs richement décrits.
Centrer l'expérience et le savoir des femmes
Mann (2002) explique que l'une des raisons principales pour lesquelles elle utilise la « Carte de Déclaration de Position » est qu'elle soutient son intention de centrer l'expérience et le savoir des femmes dans la conversation thérapeutique. Cet engagement est crucial lorsqu'on travaille sur les effets de l'abus sexuel, car les opérations de pouvoir de l'adulte sur l'enfant ont presque invariablement eu pour effet de réduire les femmes au silence, de les déconnecter de leur capacité à influencer leur propre vie, et de les séparer de la confiance en leur propre savoir et jugement. Souvent, les femmes consultent car les effets de l'abus, tels que la honte, la culpabilité et l'anxiété, continuent de perturber leur existence.
Pour illustrer l'importance de cette posture respectueuse, Mann (2002) partage le témoignage d'une femme qui lui a demandé de transmettre aux lecteurs qu'elle était venue en thérapie avec « 'la terreur et le courage' ». Pour cette femme, le simple fait de « s'ouvrir et de dire quelque chose était 'un acte incroyablement courageux et énorme' ». La carte offre donc un cadre sécurisant pour accueillir ces récits dans un contexte où le silence et la honte ont longtemps prévalu.
Application de la Carte : Exemples Cliniques
Étape 1 illustrée : Négocier une définition externalisée
Mann (2002) souligne l'importance de cette première étape, car les femmes survivantes arrivent souvent avec des croyances négatives et totalisantes sur elles-mêmes, se décrivant par exemple comme « 'une garce en colère', 'toujours triste', 'dépressive', ou 'démotivée' ». Renégocier ces noms de manière non totalisante ouvre de nombreuses possibilités.
Analyse clinique de l'exemple d'Antje (Étape 1) :
Contexte : Antje est une jeune femme de 23 ans qui consulte pour une expérience d'abus sexuel subie à l'âge de dix ans, et dont elle n'a parlé que récemment à une amie. Elle se décrit comme « déprimée » et pense avoir « toujours été malheureuse ». Elle est convaincue que, l'abus qu'elle a subi n'étant « pas aussi grave » que d'autres, sa dépression et son malheur sont probablement dus à sa personnalité. Elle se sent « irréparable », pleure constamment et a des pensées d'automutilation. Mann (2002) note que le « sentiment de désespoir d'Antje et [son] propre sentiment d'urgence face à ce désespoir menaçaient de prendre le dessus sur notre conversation ».
Interaction et Questions : Face à ce risque d'enlisement dans le désespoir, la thérapeute suit la carte. Elle a demandé à Antje « si elle avait envisagé un nom collectif pour toutes ces pensées puissantes qu'elle avait sur elle-même » et « s'il y avait un nom particulier qui lui conviendrait mieux qu'un autre ».
But : L'objectif de ces questions est d'initier le processus d'externalisation. En proposant de donner un « nom collectif », la thérapeute invite Antje à voir ces pensées non pas comme l'essence de son être, mais comme un phénomène distinct, observable et nommable. Cela crée la distance nécessaire pour commencer à agir sur le problème plutôt que d'être submergée par lui.
Résultat : Après un temps de réflexion, Antje propose de les appeler « 'les pensées de misère' » (the misery thoughts). Ce simple acte de nommer a eu un effet transformateur. Antje « ne se décrivait plus comme une personne misérable mais comme quelqu'un affecté par 'les pensées de misère' ». Ce changement a permis à Antje de s'impliquer activement dans l'examen des effets de ces pensées et de leur histoire, ce qui a mené à une discussion radicalement différente, centrée sur « le propre savoir, l'expérience et la sagesse d'Antje ». Ce cas illustre comment la négociation d'une définition externalisée a permis de créer un espace pour qu'Antje exprime sa propre position face au problème.
Mann (2002) insiste sur le fait que, d'après les retours de nombreuses survivantes, il est crucial de ne pas précipiter ce processus initial. Le fait pour un thérapeute d'imposer un nom pour le problème ou de passer trop vite à la recherche du « positif » peut être vécu comme une répétition de l'expérience de ne pas être entendue, et donc comme un nouvel abus de pouvoir. Il est donc fondamental de prendre le temps d'entendre les effets de l'abus sans les minimiser.
L'auteure présente ensuite un autre exemple concernant la renégociation d'une définition professionnelle du problème, comme le « trouble de stress post-traumatique » (TSPT). Elle reconnaît que pour de nombreuses femmes, ce diagnostic est un soulagement car il offre une reconnaissance socialement sanctionnée du traumatisme vécu. Cependant, elle note que si le contexte historique et culturel du traumatisme est négligé, une telle définition peut devenir totalisante et internalisée, rendant les femmes « vulnérables à une auto-culpabilisation supplémentaire pour ne pas être assez 'résilientes' ou 'fortes' ».
Analyse clinique de l'exemple de Natalie (Étape 1) :
Contexte : Natalie arrive en séance en annonçant que les services de santé mentale lui ont diagnostiqué un « trouble de stress post-traumatique ». Elle explique que c'est un soulagement car c'est mieux que le « trouble de la personnalité borderline » qui avait été envisagé auparavant. Elle est cependant perplexe quant à la signification exacte de ce diagnostic, pensant qu'il est lié à ses cauchemars, ses problèmes de sommeil, sa peur et son anxiété.
Interaction et Questions : La thérapeute, sans discréditer l'autre professionnel, a exploré ce que cette nomination signifiait pour Natalie et si ce nom lui convenait. Elle a demandé à Natalie « s'il y avait un autre nom qui pourrait mieux lui convenir ou s'il était acceptable de s'en tenir au terme 'trouble de stress post-traumatique' ».
But stratégique : La question est, encore une fois, une invitation à l'agentivité et à la propriété de l'expérience. Elle ne rejette pas le diagnostic mais vérifie son adéquation (fit) avec l'expérience vécue de Natalie. Elle ouvre la possibilité d'une définition alternative, plus personnelle et porteuse de sens.
Résultat : La réponse de Natalie fut immédiate et puissante. Elle a dit qu'elle aurait appelé cela « 'le trouble j'ai eu beaucoup de merde dans ma vie' » (the 'I've had a lot of shit in my life disorder'). Cette nouvelle nomination a permis de dresser une liste de « 'la merde' » qui lui était arrivée (abus, placement en famille d'accueil, maladie, etc.). Ce changement a radicalement modifié la conversation : les cauchemars n'étaient plus un symptôme de TSPT, mais un effet de l'abus. Cette distinction a favorisé chez Natalie « un sentiment accru d'agentivité personnelle », et elle a commencé à développer ses propres idées pour influencer la place des cauchemars dans sa vie.
Étape 2 illustrée : Cartographier les effets du problème
La deuxième étape de la carte, explique Mann (2002), consiste à explorer en détail les effets du problème externalisé.
Le but est d'entendre ce que les femmes savent et comprennent de la manière dont l'expérience de l'abus a affecté leur vie. Ce processus de vérification et de clarification mène souvent à un « épaississement » de la signification de ces effets. C'est fréquemment au cours de cette exploration que les relations de pouvoir dans lesquelles l'abus s'est produit sont exposées, permettant de renommer certaines expériences comme étant des effets de l'abus.
Mann (2002) souligne un point crucial : « à mesure que les femmes commencent à identifier les effets de l'abus sur leur perception d'elles-mêmes, les conclusions minces qu'elles ont sur leur vie (par ex. 'une garce en colère', 'toujours triste', 'dépressive', 'démotivée') commencent à être comprises comme les effets de l'abus plutôt que comme la réalité de leur propre identité ».
De plus, cette cartographie offre l'occasion d'entendre et de reconnaître les savoirs spécifiques des femmes. On découvre non seulement leur connaissance des tactiques du problème, mais aussi, invariablement, certaines des stratégies et compétences qu'elles ont développées pour gérer ces effets. Cette conversation, où le thérapeute consulte la femme sur les effets du problème, maintient son savoir au centre du travail.
Analyse clinique de l'exemple d'Antje (Étape 2) :
Interaction : Le fait qu'Antje ait nommé le problème « les pensées de misère » a permis de développer une connaissance approfondie de ses tactiques et de ses propres stratégies pour y faire face.
Questions : Mann (2002) liste les questions qui ont soutenu cette enquête :
« Quels effets ces pensées de misère ont-elles sur votre façon de penser à vous-même ? »
« Quel a été l'effet des pensées de misère sur vos amitiés, votre famille, votre travail, vos espoirs pour l'avenir ? »
« Y a-t-il des moments ou des endroits où les pensées de misère ont plus d'influence ? »
« Y a-t-il des moments ou des endroits où elles ont moins d'influence ou pas autant d'influence ? »
« L'effet des pensées de misère a-t-il changé au fil du temps ? »
« Y a-t-il des signes avant-coureurs de l'arrivée des pensées de misère ? »
But : Ce questionnement systématique a plusieurs objectifs. Les deux premières questions cartographient l'étendue des dégâts du problème dans différents domaines de la vie. Les deux suivantes sont conçues pour trouver des « résultats uniques » : en identifiant les contextes où les pensées sont moins influentes, le thérapeute peut ensuite explorer ce qui rend ces moments différents (actions de la personne, présence de soutiens, etc.). La cinquième question historicise le problème, suggérant qu'il n'est pas statique. La dernière question vise à identifier les « savoirs-faire » d'Antje : si elle peut reconnaître des signes avant-coureurs, cela implique qu'elle a déjà des compétences d'observation et de discernement qui peuvent être mobilisées pour contrer le problème.
Résultat : Grâce à ces questions, la thérapeute a pu entendre Antje parler des actions qu'elle menait déjà. Elle a appris « comment Antje avait appris à reconnaître ces pensées comme étant distinctes d'autres pensées », « ce qu'Antje fait pour prendre soin d'elle et se protéger des stratagèmes de ces pensées », et « quelles sont les personnes dans sa vie qui connaissent sa lutte et qui veulent la voir réussir à les bannir ». Mann (2002) insiste sur l'importance d'une cartographie détaillée et approfondie des effets avant de s'engouffrer dans ces ouvertures vers des récits préférés, afin de bien reconnaître l'ampleur des conséquences de l'abus.
Combinaison des Étapes 1 et 2 : L'histoire de Janet
Mann (2002) présente l'histoire de Janet comme une illustration intégrée des deux premières étapes de la carte.
Analyse clinique de l'histoire de Janet :
Contexte : Janet a commencé une thérapie à 46 ans. Lors de ses premières rencontres, « elle était à peine capable de trouver sa voix. Elle parlait très bas et avec hésitation » (Mann & Russell, 2002, p. 10). Elle a partagé son histoire d'abus sexuel et de négligence durant l'enfance, son placement hors de la famille et la perte de sa relation avec sa mère en raison de la violence domestique. Parallèlement, elle a exprimé ses engagements envers ses deux enfants adultes, sa fierté quant à ses capacités parentales et son amour pour eux, ainsi que ses espoirs et ses rêves pour elle-même.
Interaction (Étape 1 - Renommer le problème) : Un tournant significatif pour Janet a été la conversation où elle a pu renommer ce qu'un précédent thérapeute avait appelé une « phobie sociale ». Janet a exprimé ses doutes sur ce terme, sentant que ce qu'elle vivait était lié à l'abus. Elle trouvait que cette description « ne lui correspondait pas tout à fait, même si elle pouvait comprendre pourquoi quelqu'un d'autre pourrait le penser » (Mann & Russell, 2002, p. 10). Après avoir exploré plusieurs noms possibles, Janet a proposé la métaphore d'un « 'lieu sûr' » (safe spot), une idée qu'elle avait rencontrée dans une lecture. Cette description lui a semblé parfaitement adaptée.
Interaction (Étape 2 - Cartographier les effets) : L'exploration de l'influence du « 'lieu sûr' » est devenue un thème central. Elles ont examiné ses effets sur ses amitiés, sa capacité à socialiser, son travail et sa perception d'elle-même. La cartographie a révélé des tactiques précises : le « 'lieu sûr' » voulait que Janet soit « 'loin du centre de l'attention' », là où elle ne serait pas remarquée. Il la poussait à analyser constamment les pièces pour trouver l'endroit le plus sûr (près de la porte, derrière une table), à planifier ses déplacements, à être hyper-vigilante dans la rue, et l'empêchait de dire ce qui ne lui plaisait pas, ce qui entravait la formation d'amitiés.
Question et Exploration de l'Histoire : La thérapeute s'est alors intéressée à l'histoire du « 'lieu sûr' », se demandant « s'il avait toujours été présent dans la vie de Janet - avait-il toujours été aussi influent ou y avait-il eu des moments où il n'était pas là ou était moins présent ? » (Mann & Russell, 2002, p. 10).
But stratégique : Cette question historique a été fondamentale. Elle a permis de déplacer la conversation au-delà des effets négatifs présents pour explorer la fonction et l'origine du « lieu sûr ». C'est une démarche clé pour comprendre un comportement non comme une pathologie, mais comme une réponse adaptative à un contexte.
Résultat (Complexité et Re-signification) : Cette enquête a révélé que les effets du « 'lieu sûr' » n'étaient pas uniquement négatifs. Il avait une histoire de protection pour Janet et sa sœur. Le « 'lieu sûr' » l'avait engagée dans des « pratiques de vigilance », une « attention minutieuse à l'humeur de son père », une « ingéniosité d'enfant pour trouver différentes cachettes », une « négociation habile avec les garçons harceleurs à l'école », la recherche de « sanctuaire » et des « pratiques d'évasion » mentale pendant les abus pour se mettre en sécurité. Cette conversation a également mis en lumière le contexte d'échec des adultes et des institutions à protéger Janet. Suite à cette exploration, Janet a fait un nouveau discernement : elle a décidé que les effets négatifs du « lieu sûr » étaient en fait dus à « 'la voix de l'abus' ». Cette nouvelle nomination a créé un espace supplémentaire pour qu'elle renégocie le sens de ses expériences, reconnaisse l'injustice, ressente de la colère envers son père, nomme ses prétentions et son déni, et finalement, « prendre position contre le déni de son père sur la vérité de ce qui lui était arrivé enfant, ce qui fut très significatif pour elle » (Mann & Russell, 2002, p. 11).
Synthèse de la démarche : Mann résume comment ce processus a permis à Janet de passer d'une description contraignante et pathologisante (« phobie sociale ») à une nomination externalisée et pleine de sens (« le lieu sûr »), d'explorer ses effets complexes (protecteurs et limitants), d'identifier le contexte de sa création (le silence et le déni), et enfin de nommer l'injustice (« la voix de l'abus »), ce qui lui a permis de développer de nouvelles significations qui contestaient les anciens récits.
Étape 3 : Évaluation des effets
Mann (2002) explique que cette troisième étape, qui consiste à inviter la personne à évaluer les effets du problème, l'a d'abord surprise en tant que thérapeute. Elle a réalisé que cette surprise venait de ses propres « hypothèses tacites » sur ce qui est bon ou mauvais pour les gens. Inviter à l'évaluation est une pratique de décentrement du thérapeute, qui permet à la femme de prendre position.
Analyse clinique des questions (Étape 3) :
En reprenant l'exemple d'Antje, Mann (2002) suggère des questions comme :
« 'Alors, diriez-vous que "les pensées de misère" ont été utiles ou pas si utiles dans votre vie ?' »
« 'Est-ce acceptable ou non que "les pensées de misère" aient ce genre de pouvoir sur vos amitiés ?' »
« 'Cela peut sembler une question évidente, mais je voulais vérifier si "les pensées de misère" ont été une bonne ou une mauvaise chose, ou peut-être quelque chose d'autre ?' »
« 'Voudriez-vous plus ou moins de "pensées de misère" dans votre vie ?' »
But : Ces questions sont conçues pour privilégier l'idée de choix et d'agentivité. En se demandant si elle veut que ces pensées continuent d'avoir autant d'influence, Antje peut faire l'expérience de sa propre capacité à agir sur le problème. La formulation ouverte (« ou quelque chose d'autre ») est essentielle pour accueillir la complexité, comme l'a montré l'histoire de Janet où le « lieu sûr » était à la fois utile et préjudiciable.
Importance pour les survivantes : Cette pratique reconnaît le savoir spécialisé des femmes sur ce qui leur convient, ce qui « contraste si fortement avec les expériences antérieures de ces femmes » (Mann & Russell, 2002, p. 12) dont les corps, les voix et les croyances ont été bafoués et violés. C'est un acte de reconnaissance de leur expertise sur leur propre vie.
Étape 4 : Justification de l'évaluation
Dans la dernière étape, le thérapeute demande à la femme de justifier son évaluation : Pourquoi est-ce que cet effet est négatif ou inacceptable pour vous ? Pour Mann (2002), poser cette question est souvent une « expérience joyeuse », car elle « ouvre un espace pour qu'elles parlent des valeurs et des engagements qu'elles chérissent ».
But stratégique : Le « pourquoi » est une question qui permet de passer du problème au récit préféré. En justifiant leur évaluation, les femmes articulent ce qui est important pour elles, ce pour quoi elles se battent. Ne pas poser cette question, c'est « manquer des opportunités d'inviter les gens à parler d'engagements importants qui s'opposent à l'effet de l'abus dans leur vie » (Mann & Russell, 2002, p. 12).
Exemples : Antje pourrait dire que la misère n'est pas acceptable parce qu'elle l'empêche d'être avec ses enfants comme elle le souhaite, révélant son engagement en tant que mère. D'autres femmes pourraient évoquer leur désir de s'amuser, de travailler, de s'éduquer, ou leur croyance que personne ne devrait subir cela. Ces justifications sont des portes d'entrée vers des conversations de re-création narrative (re-authoring conversations).
Analyse clinique de l'histoire de Julie (Étape 4) :
Contexte et Interaction : Julie a surpris sa thérapeute en évaluant comme « mauvais » pour elle le fait d'avoir réussi à tenir tête à « la voix de l'abus ». Intriguée, la thérapeute a invité Julie à justifier cette évaluation.
Justification : Julie a expliqué qu'en se défendant, elle avait crié et utilisé un langage qu'elle aurait préféré ne pas utiliser. C'était une grande déception pour elle, car elle sentait qu'elle ne s'était « pas mieux comportée que son père qui l'avait abusée enfant, et elle croyait qu'elle valait mieux que ça » (Mann & Russell, 2002, p. 13).
Résultat : Cette justification a révélé les fortes convictions de Julie sur les manières respectueuses et aimables de parler aux gens, même en cas de désaccord. La conversation a ensuite permis d'« épaissir » ces valeurs. Julie a également affirmé qu'elle chérissait son regret et son remords, car cela la distinguait des agresseurs qui semblent ne pas en ressentir. Cet exemple puissant montre comment une justification inattendue peut mener à une exploration riche de l'identité préférée et des valeurs d'une personne.
Conclusion de la Partie I
Sue Mann conclut sa partie en réitérant que la « Carte de Déclaration de Position » l'aide à créer un espace d'écoute où les femmes peuvent plus facilement parler et agir contre les effets de l'abus. Elle souligne que le processus n'est pas linéaire ; les conversations « tissent des allers-retours à travers tous les aspects de la carte » (Mann & Russell, 2002, p. 13). Le parcours de ce travail est décrit comme créatif, avec ses arrêts, ses moments de blocage, mais aussi ses moments lumineux « où des femmes comme Antje, Janet, Natalie et Julie commencent à réclamer leur vie des effets de l'abus et décrivent richement leurs propres savoirs, espoirs, valeurs et rêves » (Mann & Russell, 2002, p. 13).
par Shona Russell
Dans la seconde partie de l'article, Shona Russell (2002) se concentre sur l'importance des autres personnes (amis, partenaires, famille) dans la vie des femmes qui consultent et sur la manière d'intégrer leurs voix dans le processus thérapeutique. Elle se focalise sur les pratiques de « témoins extérieurs » et les « cérémonies définitionnelles » comme moyens de permettre à d'autres de se joindre aux femmes qui réclament leur vie des effets de l'abus sexuel durant l'enfance. Russell explique que la thérapie narrative a développé des processus où des membres d'une audience agissent comme témoins, de manière très spécifique, de la conversation thérapeutique. Elle attribue l'introduction de ce concept dans la thérapie, initialement décrit par l'anthropologue culturelle Barbara Myerhoff (1986), à Michael White. Ces personnes, invitées à participer en tant qu'audience, sont appelées des « témoins extérieurs » (outsider-witnesses) et peuvent être des membres de la famille, des amis, ou même un groupe de conseillers professionnels.
Les Étapes des Cérémonies Définitionnelles
Russell (2002) décrit la cérémonie définitionnelle comme un événement soigneusement structuré en quatre étapes.
La conversation de re-authoring narrative (Re-authoring conversation) : Les témoins extérieurs écoutent la conversation thérapeutique entre le thérapeute et la personne, conversation qui vise à ouvrir un espace pour l'articulation de résultats uniques et de récits préférés.
La re-narration par les témoins extérieurs (Outsider-witness re-telling) : La personne et le thérapeute changent de place avec les témoins. L'audience et le thérapeute écoutent maintenant le groupe de témoins extérieurs qui s'engage dans une re-narration de ce qu'ils ont entendu. Cette conversation de re-narration est guidée par des pratiques narratives qui maintiennent les réponses sous une forme décentrée.
La réponse à la re-narration (Response to the Re-telling) : La personne et le thérapeute reprennent leur place initiale. Cette troisième partie consiste pour la personne à commenter les re-narrations du groupe de témoins.
Question : Le thérapeute demande : « 'Qu'est-ce qui vous a le plus intéressé dans les commentaires du groupe ? Pourquoi ? Qu'est-ce qui ressort le plus de ce que vous avez entendu ?' » (Mann & Russell, 2002, p. 14).
But stratégique : Cette question permet à la personne de se ré-engager avec les aspects de son récit préféré qui ont été mis en lumière et validés par l'audience, et de « les expérimenter plus richement ».
La discussion sur la thérapie (Discussion of the Therapy) : La dernière étape implique une discussion commune où tout le monde réfléchit au processus. C'est un moment où le thérapeute peut être interrogé sur sa contribution (une pratique de transparence) et où il peut également interroger les témoins sur leurs re-narrations.
Russell (2002) souligne que l'élément le plus important est la capacité des témoins extérieurs à faire plus qu'un simple résumé.
Leur tâche est d'« aller au-delà ou de dépasser les limites du premier récit » (Mann & Russell, 2002, p. 15). En décrivant comment ce qu'ils ont entendu influencera leur propre vie et leur travail, les témoins permettent à des aspects significatifs de la vie de la personne, souvent ignorés, d'être remarqués et explorés. Ce processus, qui « épaissit » les revendications d'identité préférées, est comparé par Russell à la métaphore de la performance de Myerhoff : les cérémonies définitionnelles « offrent des opportunités d'être vu selon ses propres termes, en recueillant des témoins de sa propre valeur, de sa vitalité et de son être » (Myerhoff, 1986, citée dans Mann & Russell, 2002, p. 15).
Lien avec l'Abus Sexuel durant l'Enfance
Russell (2002) explique ensuite pourquoi cette pratique est particulièrement pertinente pour son travail avec les survivantes.
Ces femmes arrivent souvent avec des récits d'elles-mêmes très négatifs et autodestructeurs. Les conditions qui permettent l'abus (déséquilibre de pouvoir, tactiques de peur et de confusion) imposent le silence. À cause de ce silence, les récits négatifs façonnés par l'abus restent souvent incontestés pendant des années. Or, Russell entend fréquemment dans ses conversations comment, enfants, ces femmes voulaient que l'abus cesse et comment elles ont posé des actes, souvent créatifs et ingénieux, pour y échapper. Cependant, « il n'y a pas eu d'audience ou de témoin pour ces récits de vie alternatifs ou pour les souhaits et intentions préférés des femmes » (Mann & Russell, 2002, p. 15). En l'absence de témoins pour nommer l'injustice et valider la résistance, il devient très difficile de renégocier les descriptions de soi négatives et dominantes. La reconnaissance que l'identité est une « réalisation sociale » rend donc nécessaire la création de forums où la renégociation des significations est « attestée et authentifiée par d'autres ». Les cérémonies définitionnelles fournissent une telle structure.
Exemple Clinique : Un Groupe pour Jeunes Femmes Survivantes
Pour illustrer l'utilisation des cérémonies définitionnelles, Russell (2002) décrit en détail le travail d'un groupe pour jeunes femmes survivantes.
Contexte et objectifs du groupe :
L'idée du groupe est née de la volonté de proposer des conversations partagées pour « contribuer à un sentiment de connexion entre les jeunes femmes » et « remettre en question la pratique culturelle dominante d'individualisation des problèmes », afin de réduire l'isolement (Mann & Russell, 2002, p. 16).
L'hypothèse était que les jeunes femmes ensemble pourraient avoir un impact significatif sur la construction de leurs identités respectives, en les liant à leurs espoirs plutôt qu'aux conclusions négatives de l'abus.
Le groupe était composé de cinq jeunes femmes de 14 à 18 ans, aux parcours variés (école, infographie, cinéma, études supérieures). Leurs conditions de vie allaient du risque d'itinérance à la vie en famille.
Dès le début, les jeunes femmes ont montré un grand intérêt pour la vie des autres, leurs réussites et leurs projets. Ces partages de récits préférés ont été privilégiés dans la structure du groupe, créant un territoire alternatif et solide à partir duquel il devenait plus sûr de partager les expériences où les effets de l'abus (automutilation, haine de soi, doute, peur) prenaient le dessus.
Analyse clinique de l'exemple de Beth (Une Cérémonie Définitionnelle en action) :
La requête : Au cours de la deuxième semaine, une jeune femme nommée Beth a exprimé le souhait de raconter au groupe ce qui lui était arrivé.
La réponse thérapeutique : Les animatrices avaient établi comme règle que le récit des détails de l'abus n'était pas une exigence, afin d'éviter la re-traumatisation, car « de telles pratiques peuvent involontairement reconnecter les survivantes avec l'expérience du traumatisme » (Mann & Russell, 2002, p. 16). Cependant, elles ont vu la demande de Beth comme une opportunité de lui offrir une audience différente et de situer son expérience dans un contexte qui reconnaîtrait la politique de l'abus. Elles ont donc décidé d'utiliser la structure de la cérémonie définitionnelle.
La préparation de la cérémonie :
Conversation privée avec Beth : Au lieu de l'interroger sur les détails de l'abus, les thérapeutes l'ont interrogée sur « son intérêt à parler et sur ce qu'elle s'attendait à ce que cela soit » (Mann & Russell, 2002, p. 17). Beth a alors révélé qu'elle avait déjà parlé à des amies à l'école, mais qu'elle s'était sentie « discréditée et désapprouvée », ce qui l'avait réduite au silence pendant longtemps. Elle sentait que ce serait différent avec ce groupe.
Préparation des témoins extérieurs (les autres membres du groupe) : Les animatrices ont expliqué qu'elles ne voulaient pas « laisser la réponse au récit de Beth au hasard » (Mann & Russell, 2002, p. 18). Elles ont donc proposé au groupe de former un « groupe d'écoute ». Elles ont pris le temps de discuter des écueils courants du témoignage, comme le fait de donner des conseils ou de s'éloigner du sujet. Elles ont ensuite fourni une structure en quatre points pour guider les réflexions du groupe d'écoute : 1. Reconnaître ce que Beth a dit ; 2. Noter ce que l'écoute a provoqué en elles ; 3. Expliquer pourquoi elles ont été touchées et le lien avec leur propre vie ; 4. Commenter les effets que cette conversation aura sur leur propre vie.
Les questions pour guider les témoins : Pour encadrer ce processus, les animatrices ont fourni des questions guides précises.
Question 1 : « 'Qu'est-ce que ça vous a fait d'entendre l'histoire de Beth ?' »
Question 2 : « 'Qu'est-ce qui ressort pour vous en écoutant ? Pouvez-vous dire quelque chose sur la raison pour laquelle cela ressort pour vous ?' »
Question 3 : « 'Est-ce que quelque chose de ce que Beth a dit vous a fait réfléchir différemment à votre propre vie ? De quelles manières ?' »
But (Questions 1-3) : Ces questions structurent la re-narration du témoin extérieur. Elles invitent à une réponse personnelle et incarnée (ce que ça m'a fait), à identifier une image ou une expression marquante (ce qui ressort), et à relier l'histoire de l'autre à sa propre vie, ce qui crée un lien et une résonance tout en maintenant le respect de la singularité de l'histoire de Beth.
Question 4 : « 'Si vous avez remarqué que vous étiez en colère à propos de certaines choses en réponse à l'écoute de Beth, quelles options pourrait-il y avoir pour répondre au type d'injustice qu'elle a décrit ?' »
But (Question 4) : Cette question est très spécifique au contexte du groupe, où certaines jeunes femmes avaient des antécédents d'automutilation liée à la colère. La question vise à externaliser la colère, en la redirigeant d'une action tournée vers soi (automutilation) vers une réflexion sur l'action sociale et la justice. Elle transforme une émotion potentiellement destructrice en une ressource pour une prise de position politique.
Résultat : Après que Beth ait parlé, le groupe a offert ses réflexions, puis Beth a pu dire ce qui l'avait marquée dans leurs commentaires. Pour elle, « les conversations et les commentaires de l'équipe d'écoute ont contribué à une expérience très différente du fait de parler de l'abus » (Mann & Russell, 2002, p. 18). Les re-narrations ont mis en avant les capacités, les compétences et les espoirs de Beth. Le processus a permis des expressions de soin, de colère, de tristesse, mais aussi de rire, contredisant l'idée que les survivantes sont définitivement endommagées.
Conversations de déconstruction :
La cérémonie a ouvert la voie à une discussion sur les raisons pour lesquelles il est difficile de parler de l'abus. Les jeunes femmes ont listé des raisons telles que : « 'Nous avons peur que les gens ne nous croient pas' », « 'Nous craignons de causer des ennuis aux gens' », « 'Nous ne voulons pas blesser les autres' ».
Suite à cela, les animatrices ont offert leur propre réflexion de témoins extérieurs sur l'origine d'idées telles que « c'est de ma faute ». Elles ont ensuite posé au groupe des questions de déconstruction.
Question : « 'D'où pensez-vous que ces idées viennent ?' »
Question : « 'Comment pensez-vous que ces idées impactent la vie des femmes et des filles ?' »
Question : « 'À qui ces idées profitent-elles le plus ?' »
But stratégique : Ces questions sont conçues pour déplacer l'attention de l'expérience individuelle à l'analyse socio-culturelle. Elles aident à identifier les discours dominants (par ex. la culpabilisation des victimes), à analyser leurs effets politiques et à questionner les structures de pouvoir qu'ils soutiennent.
Résultat : Cette discussion a commencé à « interrompre des messages et des croyances très puissants » (Mann & Russell, 2002, p. 19). Le fait que cela se produise en groupe a créé une connexion partagée. Les animatrices ont alors demandé aux jeunes femmes ce pour quoi elles prenaient position (standing for), ce qui a donné lieu à des déclarations fortes comme : « 'Je résiste au blâme' », « 'Je défends le fait de croire en ce que je ressens et pense' », « 'Je défends la création de relations de confiance' ».
Une cérémonie finale :
Pour la dernière séance, le groupe a planifié collectivement une cérémonie spéciale pour reconnaître et marquer les changements identitaires qui s'étaient produits.
La cérémonie a été conçue pour être une « opportunité pour les jeunes femmes d'être... vues selon leurs propres termes, en recueillant des témoins de leur propre valeur, vitalité et être » (Mann & Russell, 2002, p. 20).
Les détails ont été soigneusement planifiés : un lieu magnifique (les jardins botaniques), le partage de nourriture préférée, un échange de cadeaux symboliques, la rédaction d'un document commun et une photo de groupe.
Russell (2002) décrit l'atmosphère de cette journée comme radicalement différente de la première rencontre, remplie de soin, de connexion, d'espoir et de rires.
L'article se termine en citant les mots des jeunes femmes sur ce que le groupe a signifié pour elles : « 'Le groupe a été une source de sécurité' » ; « 'Ce groupe a été un lieu sûr où je peux venir et être totalement acceptée pour qui je suis' » ; « 'Nous sommes toutes des survivantes qui ont pu venir ici ensemble et c'est bien. ... Nous pouvons aller n'importe où dans la vie si nous le voulons vraiment' » ; « 'Le groupe m'a montré que je peux être qui je veux' » (Mann & Russell, 2002, p. 20).
Conclusion générale
En conclusion, Mann et Russell (2002) réitèrent que leur article visait à montrer comment elles s'engagent avec des pratiques narratives spécifiques. Elles espèrent avoir offert un aperçu réaliste de leur travail et transmis comment ces pratiques « rendent possible la reconnaissance et la description riche des savoirs, des compétences, des espoirs et des rêves des femmes et des jeunes femmes avec qui nous travaillons » (Mann & Russell, 2002, p. 20).
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