Mars 2025
Cet article explore le concept de "subjonctivation de la réalité" en thérapie narrative de Michael White et David Epston. La subjonctivation, inspirée des travaux de Jerome Bruner, consiste à traiter la réalité comme une proposition parmi d'autres possibles plutôt que comme un fait immuable.
À travers une analyse théorique et pratique, nous examinons comment ce processus linguistique et cognitif permet d'assouplir les récits figés qui enferment les personnes dans des impasses existentielles.
L'article détaille les procédés concrets de subjonctivation (questions ouvertes, métaphores, reformulations, etc.) et leur rôle dans la déconstruction des certitudes limitantes, l'amplification des exceptions au problème et l'élaboration d'histoires alternatives.
En repositionnant les difficultés comme des phases transitoires plutôt que comme des vérités définitives, la subjonctivation ouvre un espace où de nouveaux possibles peuvent émerger et être explorés. Cette démarche s'inscrit dans une vision postmoderne qui valorise la multiplicité des perspectives et la capacité des personnes à se réinventer en réécrivant activement leur histoire. Notre conclusion souligne la portée émancipatrice de cette approche qui, au-delà du cadre thérapeutique, offre un contrepoint aux récits fatalistes et déficitaires qui dominent souvent notre culture.
1. Définition et enjeux de la subjonctivation
1.1. Le mode subjonctif selon Bruner
Distinctions entre les modes logico-scientifique et narratif
1.1.1 Pistes de reformulations linguistiques pour subjonctiver la réalité discursive
Caractéristiques de la "subjonctivation" :
1.2. Fonction du subjonctif dans les phases de transition
1.3. Subjonctiver pour dé-réifier les problèmes
2. La démarche du thérapeute pour subjonctiver la conversation
2.1. Déconstruire les certitudes pour élargir les possibles
2.2. Traquer les exceptions pour fissurer l'histoire dominante
2.3. Reformuler pour faire émerger d'autres significations
2.4. Changer de position pour expérimenter d'autres possibles
2.5. Utiliser des métaphores pour figurer de nouveaux possibles
2.6. S'étonner des avancées pour en faire des tremplins
3. Subjonctiver pour épaissir des histoires alternatives
3.1. Relier les exceptions pour tracer une nouvelle trame
3.2. Renforcer les récits alternatifs par des pratiques narratives
3.3. Verser les avancées au compte des personnes
4. Implications pratiques pour les thérapeutes et praticiens
Questions types pour subjonctiver :
Autres questions types pour subjonctiver en thérapie narrative ( et thérapie centrée solution) :
La thérapie narrative, développée par Michael White et David Epston dans les années 1980, se fonde sur l'idée que nos vies et nos relations sont façonnées par les histoires que nous racontons et qui nous sont racontées (White & Epston, 2003). Lorsque ces récits sont saturés par des problèmes qui semblent échapper à tout contrôle, ils tendent à figer l'existence dans des impasses répétitives. L'enjeu du processus thérapeutique est alors d'aider les personnes à remettre ces histoires en mouvement pour retrouver une capacité d'agir et une liberté de devenir.
Dans mes lectures des travaux de Michael White et de David Epston et dans mes formations aux pratiques narratives, j'ai souvent lu et entendu cette formulation de "subjonctivation de la réalité" pour parler de cette démarche et procédé linguistique visant à assouplir les définitions figées des situations et des identités, pour ouvrir la voie à d'autres développements possibles.
Je ne comprenais pas très bien cette formulation.
Je ne voyais pas concrètement ce que cela signifiait, sans doute parce que j'associais naïvement "subjonctivation" avec le subjonctif, ce mode grammatical qui, en français, me renvoyait aux souffrances exquises de mon apprentissage des conjugaisons françaises.
J'ai donc voulu en savoir un peu plus pour affiner ma pratique.
Qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir signifier "subjonctiver" les récits dans les approches narratives de Michael White et David Epston ?
Cet article se propose donc de répondre à ces questions, d'explorer ce concept de "subjonctivation" et d'en tirer enseignement pour la pratique des conversations narratives.
Selon Bruner (2002, 2010), le mode subjonctif est un registre de langage et de pensée qui traite la réalité comme une proposition parmi d'autres envisageables. À l'inverse du mode indicatif qui pose ce qui est de manière factuelle et immuable, la "subjonctivation" met l'accent sur le champ des possibles, le conditionnel, l'hypothétique, l'imaginaire.
Pour Bruner, le paradigme narratif, contrairement au paradigme scientifique, ne produit pas "de certitude”, mais des perspectives changeantes, le mode subjonctif prévalant dans sa construction et non l'indicatif. Ainsi, une bonne histoire, c'est-à-dire une histoire ayant une valeur littéraire, est celle qui présente dans son texte certains mécanismes qui le rendent indéterminé, “invitant le lecteur à la représentation de significations à travers le texte" (Duval, cité dans White & Epston, 2003).
Comme l'affirme Bruner (2002) : "Les histoires sont des outils, peut-être les plus puissants que possède l'humanité pour organiser l'expérience et créer un sentiment de cohérence à travers le temps" (p. 85).
Être dans la "subjonctivation", c'est ainsi "trafiquer dans les possibilités humaines plutôt que dans les certitudes établies" (Bruner, 2010, p. 26).
Appliqué à la narration, ce mode permet d'assouplir le récit que l'on fait des événements et de soi, en y "incorporant des éventualités qui dépassent le cadre de ce qui s'est réellement produit" (Bruner, 2010, p. 26).
Par différents procédés linguistiques, la "subjonctivation" crée un jeu dans la trame apparemment nécessaire des faits, ménage des interstices pour des variations, voire des bifurcations.
Subjonctiver la réalité, c'est donc la rendre moins figée, plus ouverte au changement et à la reprise en main.
On pourrait dire que le mode narratif s'appuie tout au long du processus des conversations dites donc "narratives" sur "l'humeur subjonctive".
Le praticien narratif n'écoute pas, pourrait-on dire, en "mode indicatif", le mode de "l'indicatif" (le mode "c'est ça la réalité").
Comme le formulent Parry et Doan (1994) : "Le mode indicatif se préoccupe principalement de la conformité - raconter aux autres comment sont les choses, dans l'intention qu'ils acceptent cette histoire et l'adoptent comme la leur. Cet accent mis sur la conformité est un 'grand récit' dominant dans notre société et notre culture, et invite inévitablement à la honte ceux qui sont incapables de s'y conformer" (p. 188, traduction personnelle).
Dans Les moyens narratifs au service de la thérapie, White et Epston (2003) sont très explicites sur les différences entre le "mode indicatif" propre au discours moderne, en particulier scientifique, et le mode narratif propre à la thérapie du récit ou du "raconter" des thérapies narratives. Nous résumons ici une partie du chapitre consacré à la thérapie du raconter.
Plusieurs dimensions permettent de distinguer ces deux modes de pensée :
Sur le plan de l'expérience, "le mode de pensée narratif privilégie les particularités de l'expérience vécue. L'expérience vécue est la préoccupation 'vitale', et ce sont les liens entre les aspects de l'expérience vécue qui vont générer des significations" (White & Epston, 2003, p. 80). Le mode logico-scientifique élimine au contraire le particulier au profit de catégorisations.
Sur le plan temporel, "la temporalité est une dimension essentielle dans le mode de pensée narratif, où les histoires existent par la vertu du fait qu'on a inventé un déroulement des événements dans le temps. Cette mise en ordre des événements selon une séquence linéaire dans le temps est indispensable pour que l'on puisse tirer 'un sens de l'histoire'" (White & Epston, 2003, p. 81). Comme l'observe Paul Ricœur (1983) : "Le récit n'est pas simplement une façon de raconter le temps, mais de le créer" (p. 17).
Le mode logico-scientifique exclut la temporalité pour dégager des lois intemporelles.
Sur le plan du langage, "le mode narratif tourne autour de techniques linguistiques qui s'appuient sur le mode subjonctif pour créer un monde de significations implicites plus qu'explicites, pour élargir le champ des possibilités au travers du 'déclenchement de présuppositions', pour installer des 'perspectives multiples', et pour engager 'les lecteurs' dans des expressions uniques de significations" (White & Epston, 2003, p. 81).
Il privilégie la polysémie et le langage ordinaire, poétique, exploratoire, contrairement au mode logico-scientifique qui vise un langage technique univoque.
Sur le plan de l'action personnelle, le mode narratif situe la personne en tant que protagoniste ou participant actif dans son monde, réinventant sa vie et ses relations par des actes interprétatifs.
Le mode logico-scientifique décrit la personne comme un champ passif réagissant à des forces, réduite parfois à un automate.
Sur le plan de la position de l'observateur, le mode narratif place tant l'observateur que le sujet dans une histoire co-construite où l'observateur a le rôle d'auteur privilégié.
Le mode logico-scientifique exclut l'observateur du sujet observé, le plaçant au-dessus et au-delà, au nom d'une objectivité illusoire.
L’approche narrative prend donc une forme qui :
privilégie l'expérience vécue de la personne
favorise la perception d'un monde changeant en reliant l'expérience à la temporalité
utilise le mode subjonctif pour ouvrir les présuppositions, significations implicites et perspectives multiples
encourage la polysémie et le langage ordinaire, poétique dans la description de l'expérience et la construction de nouvelles histoires
invite à une position réflexive sur sa participation aux actes interprétatifs
encourage le sentiment d'inventer ou réinventer sa vie et ses relations en racontant son histoire
reconnaît la co-production des histoires où le sujet devient auteur privilégié
utilise les pronoms "je" et "vous"
Dans son article sur "La psychologie moderne et les pratiques narratives" (Folk psychology & narrative practice), White (1998) insiste sur le principe fondamental de l'indétermination dans l'interprétation des phénomènes de la vie :
"Dans le contexte de ces interprétations, rien n'est fixé - les considérations relatives à la vie sont mises au subjonctif, beaucoup de choses sont ouvertes à la renégociation, la diversité est soulignée et la vie des gens devient multifonctionnelle et multicouche" (White, 1998, p. 110, traduction personnelle).
Le mode subjonctif introduit donc de l'indétermination, du possible changement dans ce qui peut, à première vue, être interprété comme une détermination absolue (le mode indicatif).
Comme le formule Madigan (2019) dans son glossaire des termes narratifs :
"INDÉTERMINACITÉ : l'indétermination est au 'subjonctif' parce qu'il s'agit de ce qui n'est pas encore réglé, conclu ou connu. C'est tout ce qui peut être, pourrait être, pourrait être, et peut-être même devrait être. La qualité sous-jacente de la vie sociale doit être considérée comme une indétermination théorique absolue. La relation entre l'indétermination et l'humeur subjonctive est également discutée par J. Bruner (1986)" (p. 9).
Kaethe Weingarten exprime élégamment cette idée en affirmant : "Quand nous subjonctivons la réalité, nous créons des brèches dans ce qui semblait être un mur impénétrable de fatalité" (Weingarten, 2003, p. 54).
L'essentiel est de stimuler l'imagination des personnes pour assouplir leur perception de la réalité et y introduire de nouveaux possibles. Le ton peut être léger, ludique, métaphorique, décalé... L'enjeu est d'ouvrir des espaces de jeu et de créativité là où le problème avait figé le champ des représentations et des actions.
"Bien que les commentaires de Jérôme Bruner sur la narration se rapportent à la structure des textes de qualité littéraire, nous pensons que, en général, les gens attribuent une signification à leur vie en incorporant leur expérience vécue dans des histoires, et que ces histoires modèlent leur vie et leurs relations" (White & Epston, 2003, p. 79). La plupart des conversations, y compris avec soi-même, suivent au moins les exigences rudimentaires d'une histoire avec un début, une intrigue et une fin. Nos vies sont constamment entrelacées avec la narration.
Concrètement, quelles sont les procédés linguistiques ou les reformulations qui pourraient relever d'une "subjonctivation" de la réalité discursive ?
1.1.1 Pistes de reformulations linguistiques pour subjonctiver la réalité discursive
Pour reformuler de manière à subjonctiver la réalité, on peut faire appel à quelques astuces linguistiques. L'objectif général de ces reformulations est de contrecarrer le pouvoir réifiant du langage, qui tend à fixer les choses en entités immuables. En réintroduisant de l'ambiguïté, de l'hypothèse, de l'imagination, elles déstabilisent les définitions monolithiques pour leur substituer des réalités plurielles et mouvantes.
Cela crée un climat propice à la fluidification des perspectives. Cependant, il ne s'agit pas de techniques rhétoriques à plaquer mécaniquement, sous peine de perdre en authenticité. L'enjeu est plutôt de faire sienne une posture créative et ouverte, pour se rendre disponible aux possibles qui ne cessent d'émerger au fil du dialogue.
En voici quelques-unes parmi les plus classiques :
Utiliser des verbes et des temps qui évoquent le possible, l'hypothétique, le conditionnel : "Et si...", "Imaginons que...", "Supposons que...", "Admettons que...". Cela ouvre le champ des représentations au-delà du factuel.
Employer des adverbes et locutions adverbiales qui relativisent les certitudes : "Parfois", "De temps en temps", "Dans certaines circonstances", "Jusqu'à un certain point"... Cela introduit de la nuance là où le problème impose des vérités absolues.
Favoriser les tournures interrogatives plutôt qu'affirmatives, pour susciter une réflexion personnelle : "Comment comprenez-vous... ?", "Que pensez-vous de... ?", "Selon vous, qu'est-ce qui fait que... ?" Les questions invitent à considérer diverses interprétations possibles.
Modaliser le discours par des expressions qui marquent la subjectivité et l'incertitude : "Il me semble que...", "J'ai l'impression que...", "On pourrait dire que...", "Vous vous demandez peut-être si...". Cela détache les propos d'une vérité définitive.
Recourir à des métaphores et des comparaisons pour évoquer le vécu de manière suggestive : "C'est un peu comme si...", "Cela ressemble à...", "On dirait que...". Ces images ouvrent de nouvelles associations d'idées.
Proposer des reformulations qui élargissent la focale au-delà de l'événement présent : "Si on replace cela dans le cours de votre existence...", "À la lumière de votre histoire...", "Dans une perspective à long terme...". Cela inscrit la difficulté dans un contexte plus vaste.
Évoquer les aspects moins visibles ou attendus de l'expérience : "Peut-être qu'une partie de vous aspire à...", "Il y a sûrement des moments, même infimes, où...", "Qui pourrait deviner que derrière cette façade...". Cela légitime des parts de soi négligées.
Verbaliser les exceptions et les différences comme des amorces de changement : "Il semblerait que quelque chose de nouveau soit en train de se produire...", "C'est un premier pas vers...", "Vous commencez à réagir différemment...". Les progrès discrets sont amplifiés.
Formuler les difficultés présentes comme les signes d'un décalage entre une ancienne réalité et une nouvelle en construction : "Vous vous sentez tiraillé entre deux directions...", "C'est peut-être le signe qu'une page est en train de se tourner...". Les problèmes sont recadrés comme les soubresauts du changement.
Offrir des interprétations alternatives qui ouvrent d'autres horizons : "On pourrait aussi voir cela comme...", "Une autre lecture serait de dire que...", "Et si c'était finalement l'occasion de...". Le champ des possibles est activement élargi.
Caractéristiques de la "subjonctivation" :
Utilisation de verbes et temps suggérant le possible, l'hypothétique, l'imaginaire : conditionnel, subjonctif, futur
Formulation de questions ouvertes incitant à envisager d'autres réalités
Recours à des métaphores ou des récits évoquant une transformation identitaire
Projection dans un avenir alternatif plus satisfaisant
Ouverture d'un champ des possibles au-delà des limitations actuelles
Invitation à expérimenter par l'imagination de nouvelles manières d'être et d'agir
Spéculation permettant de se détacher des contraintes du réel
Cette modalité de subjonctivation joue un rôle crucial dans les rituels de passage et les phases de transition. Elle devient un outil essentiel pour naviguer à travers les moments d'incertitude et de transformation, permettant une flexibilité et une ouverture aux nouvelles possibilités. Dans de nombreuses cultures, les rituels de passage marquent des étapes importantes de la vie, telles que l'entrée dans l'âge adulte, les mariages, les deuils, et même les changements de statut social ou professionnel. Ces rituels aident les individus à passer d'un état à un autre, à travers une série de phases bien définies.
Victor Turner (1982), lorsqu'il discute du processus rituel, établit un lien entre l'indétermination et le subjonctif du verbe : "L'indétermination est, pour ainsi dire, au subjonctif, car elle est ce qui n'est pas encore réglé, conclu ou connu. C'est tout ce qui peut être, pourrait être, pourrait être, peut-être même devrait être... Sally Falk Moore va jusqu'à suggérer que 'la qualité sous-jacente de la vie sociale devrait être considérée comme une indétermination théorique absolue'" (cité dans Traoré, 2015, p. 395).
Comme le souligne l'anthropologue Victor Turner, "la phase liminale est dans le mode subjonctif de la culture, dans le mode du 'comme si', qui relève de l'hypothèse, de la supposition, du désir" (Turner, 1982, cité par White & Epston, 2003, p. 35).
Cette phase liminale est un espace de potentialité pure, un entre-deux où les règles et les structures habituelles sont suspendues, créant un contexte propice à l'innovation et à la créativité. C'est une période où les identités anciennes sont mises de côté pour permettre l'expérimentation de nouvelles façons d'être et de comprendre le monde.
Pour illustrer cela, prenons l'exemple des rites de passage chez les peuples Ndembu de Zambie, tels que décrits par Turner. Lors de l'initiation des jeunes hommes, les initiés sont symboliquement séparés de la société, entrant dans une phase liminale où les structures sociales normales sont inversées ou suspendues. Pendant cette période, les jeunes hommes vivent dans un espace séparé et subissent diverses épreuves et enseignements. Cette phase de liminalité est caractérisée par un état de flux et d'ambiguïté, où les initiés ne sont plus des enfants mais ne sont pas encore des adultes. Ce "comme si" culturel leur permet de se réinventer, de tester de nouvelles identités et de préparer leur réintégration dans la société en tant qu'adultes.
En effet, les moments charnières de l'existence, qu'il s'agisse de l'adolescence, d'un deuil, d'une séparation, d'une reconversion, d'une hospitalisation, de l'irruption d'une pathologie dans la vie, etc., confrontent à une perte de repères et de sens. L'identité et la place dans le monde, jusque-là tenues pour acquises, se trouvent remises en question. Tout est à réinventer, sans mode d'emploi établi. Le recours au subjonctif permet alors d'accompagner ce travail de redéfinition, en soutenant l'exploration d'alternatives aux anciens schémas devenus caducs (White, 2009).
La subjonctivation de la réalité est, en réalité, intrinsèque aux pratiques narratives, en particulier dans les conversations externalisantes.
En thérapie narrative, le recours au "subjonctif" permet de contrer la réification des problèmes et de leurs effets.
Lorsque les difficultés semblent régir tout le champ de l'existence, elles en viennent à être perçues comme des propriétés intrinsèques et inaltérables des personnes ou des relations. Il est habituel d'entendre dans les premières conversations des histoires saturées par le Problème et une intériorisation des discours normatifs culturels du pouvoir moderne : "Je suis dépressif", "Notre couple est voué à l'échec", "Mon enfant est hyperactif", etc.
En abordant ce qui pose difficulté sur le mode du "et si ce n'était pas ainsi", notamment avec les conversations externalisantes, on crée un espace pour imaginer et commencer à actualiser d'autres manières d'être et d'agir (Epston, 1998). Il ne s'agit pas de nier la réalité des problèmes, mais de les extérioriser pour retrouver une marge de manœuvre. Plutôt que de valider dans l'écoute du client "Je suis dépressif", le praticien pourra rechercher une nomination plus proche de l'expérience avec son client et externaliser le Problème : "Comment pourriez-vous appeler autrement la dépression ? Si c'était un personnage, une métaphore de quelque chose, si vous deviez rebaptiser ce qui vous pose problème autrement, comment l'appelleriez-vous ? À quoi ressemblerait votre dépression ?" (ou autre formulation)
Ainsi, l'abord du Problème est "subjonctivé" : le client entre dans un monde des possibles où il n'est plus le Problème mais découvre qu'il a une relation avec un Problème externalisé.
Cela lui ouvre un espace de possible et de possibilités pour renégocier sa relation au problème, c'est-à-dire subjonctiver sa réalité plutôt que de la vivre au "présent".
Dans l'exemple qui précède, les reformulations du praticien viseraient donc à investiguer la relation du client au problème, ses effets dans sa vie et sa prise de position par rapport à cette relation. "Comment la dépression s'est-elle invitée dans votre vie ?", "Comment la dépression vous parle-t-elle ?", etc. Si le client appelle sa dépression "Madame ou Monsieur Broit du noir", ou "Grise mine", "Comment 'Grise mine' s'est-elle incrustée dans votre vie ? Où vit-elle, comment s'épanouit-elle ? Que vous murmure-t-elle à l'oreille pour vous convaincre d'être dépressif ?", etc.
Ce déplacement ouvre des perspectives d'action jusque-là insoupçonnées. La personne n'est plus réduite à une essence problématique, elle redevient l'actrice principale d'une histoire à plusieurs versants.
Subjonctiver, c'est ainsi réintroduire du mouvement là où le problème figeait la vie, pour se dégager de son emprise désespérante.
Comme l'exprime Luis Botella (2002) : "Ce n'est pas ce qui nous arrive qui définit notre vie, mais les histoires que nous construisons autour de ce qui nous arrive" (p. 42).
Pour favoriser ce décalage libérateur, le praticien utilise différentes stratégies qui invitent à envisager les choses sous un nouvel angle. Son intention est d'aider les personnes à prendre une distance critique vis-à-vis des récits dominants qui les enferment, pour s'ouvrir à d'autres interprétations et d'autres possibilités d'action (White & Epston, 2003).
La première étape est souvent de déconstruire les "vérités" qui semblent régir l'existence, en les replaçant dans leur contexte d'émergence. Par des questions, le praticien amène à reconsidérer des postulats jusque-là tenus pour évidents. Il peut s'enquérir de l'origine d'une conviction répétée comme "Je suis nul" : "Qui vous a mis cette idée en tête la première fois ? Dans quelles circonstances ? Cette opinion reflète-t-elle votre expérience tout entière ou seulement certains moments ? Comment la société pousse-t-elle à valoriser ce culte du sentiment de nullité ?"
Ce faisant, il réinscrit les généralités dans la trame d'une histoire singulière, avec ses influences et ses zones d'ombre. Ce qui se donnait comme un fait indiscutable redevient une interprétation située, ouverte à la remise en question. La personne est invitée à se demander : "Cette lecture de moi-même est-elle vraiment la seule possible ? Que gagnerais-je à m'en affranchir ?" (White, 2009).
Un deuxième levier est l'usage de questions ouvertes qui élargissent le champ des réponses au-delà de ce qui semble aller de soi. Plutôt que de se centrer sur les causes et les preuves du problème, il s'agit d'orienter l'attention sur ses exceptions, ses contradictions, ses failles (White, 2009). On pourra ainsi demander : "Pouvez-vous repérer un moment, même bref ou ancien, où vous avez réussi à déjouer l'influence du problème ?" ; "Que nous révèle cet événement sur vos ressources face à cette difficulté ?" ; "Quelles conclusions en tirez-vous sur ce qui compte vraiment pour vous ?"
L'objectif est ici de débusquer des "faits têtus" qui viennent fissurer le récit saturé par le problème (Geertz, 1983). En attirant l'attention sur des épisodes jusqu'ici négligés car ils ne collaient pas à l'intrigue dominante, le thérapeute les rend disponibles pour articuler une histoire alternative. Si une personne se vit comme totalement inhibée socialement, le fait qu'elle ait osé exprimer un désaccord à son patron la semaine précédente ouvre une brèche dans cette définition d'elle-même. L'anecdote ne prend sens que si elle est relevée et amplifiée comme un tournant potentiel.
Le thérapeute veille aussi à reformuler les propos de façon à en faire ressortir les significations préférées. Là où la personne disait "Je n'ai pas su m'affirmer face à lui", il reflétera par exemple : "Vous aspirez donc à mieux défendre ce qui est important pour vous". Au lieu de se focaliser sur le manque, il met en lumière l'intention “positive” qui cherche à se frayer un chemin. Ce faisant, il contribue à resituer le sens de ce qui a été vécu dans une histoire en devenir.
De même, il validera la dimension constructive des émotions exprimées. Si un homme se sent coupable de moins s'investir auprès de ses enfants depuis sa dépression, le thérapeute pourra souligner : "Cette culpabilité montre que vous avez à cœur d'être un père aimant et engagé. Même si la dépression vous empêche d'être aussi présent que vous le voudriez, votre attachement à vos enfants demeure".
En reliant les affects à des valeurs et aspirations, ces reformulations les inscrivent dans une quête existentielle. Un vécu d'abord interprété comme un signe de toxicité personnelle ("Ma tristesse montre que je ne fonctionne pas normalement") devient une revendication identitaire ("Ma sensibilité prouve que je ne veux pas m'endurcir face aux épreuves"). Le langage passe d'un registre factuel à un registre intentionnel, où la réappropriation du sens devient possible.
Une autre stratégie est de "transporter" la personne dans un scénario légèrement décalé, pour l'amener à expérimenter une position différente (White, 2009). On peut l'inviter à examiner la situation avec les yeux d'un allié bienveillant, à imaginer le conseil qu'elle donnerait à un proche dans des circonstances similaires, ou encore à se projeter quelques années en avant pour considérer les choses avec le recul de l'expérience acquise. Ce jeu de décentration favorise un recadrage subjectif des enjeux.
Par exemple, une femme se blâmant d'avoir "laissé" son partenaire devenir violent pourrait être invitée à réagir à cette auto-accusation d'un point de vue extérieur : "Si votre meilleure amie vous disait qu'elle est responsable des coups de son compagnon, que lui répondriez-vous ?" Cette question l'aide à relativiser son sentiment de culpabilité, en le confrontant à d'autres grilles de lecture.
De même, le fait d'anticiper les effets d'une décision par une projection dans le futur permet de contrebalancer les peurs immédiates. Un jeune hésitant à s'engager dans des études lointaines pourra être encouragé à s'imaginer dans 10 ans : "Avec le recul, pensez-vous que vous regretterez d'avoir saisi ou laissé passer cette opportunité ?". En élargissant la focale temporelle, il devient possible de se déprendre des dilemmes présents pour retrouver un élan.
Une voie privilégiée de subjonctivation est aussi le recours à des métaphores et des images qui donnent une forme concrète à une nouvelle lecture des événements (Epston, 1998). Ainsi, l'évocation d'une chrysalide se transformant en papillon peut soutenir le sentiment d'une métamorphose identitaire en cours. La comparaison à un voyage en territoire inconnu peut normaliser la désorientation inhérente aux périodes de transition. Parler d'une graine semée dans l'adversité permet d'anticiper les développements à venir et les valoriser.
Lakoff et Johnson (1980) soulignent à cet égard : "Les métaphores ne sont pas simplement des ornements linguistiques, mais des outils fondamentaux qui structurent notre pensée et notre action" (p. 3). Une personne qui vit sa thérapie comme une traversée du désert pourra être invitée à guetter les indices d'une oasis qui se profile : "Quels sont les moments où vous sentez que la vie revient malgré la sécheresse ambiante ?". En s'appuyant sur l'imagination, on l'aide ainsi à s'extraire d'un vécu figé pour renouer avec un cheminement.
Tout au long du processus, il s'agit de rester dans une logique d'ouverture et de virtualités, en évitant de refermer trop vite les perspectives esquissées. Le thérapeute cultive ainsi une posture de curiosité qui le fait s'étonner des moindres avancées, l'amène à considérer chaque difficulté comme une opportunité d'apprentissage, et l'incite à rechercher sans cesse de nouveaux possibles dans ce qui se présente (White, 2009).
Cette attitude a un effet performatif, dans la mesure où elle valide les efforts des personnes et les encourage à poursuivre dans cette voie. Lorsqu'un homme annonce qu'il a réussi à décliner une invitation à boire après des mois d'alcoolisation, le thérapeute pourra s'exclamer : "Vraiment ? Alors que l'alcool était devenu un tel tyran ? Comment avez-vous réussi cet exploit ?". En manifestant sa surprise admirative, il souligne la portée de ce petit pas en apparence anodin. Il en fait un tremplin vers de nouvelles initiatives plutôt qu'un non-événement.
Guidé par cette boussole subjonctive, l'enjeu est d'aider les personnes à tisser progressivement la trame de récits alternatifs au problème. Au fil des questions, reformulations et propositions décalées, ces récits émergent à partir des moments d'exception repérés, des valeurs et aspirations explicitées, des métaphores mobilisées (White & Epston, 2003).
Il s'agit dès lors d'étoffer ces nouveaux fils conducteurs pour en faire des histoires à part entière, dotées d'une densité et d'une direction propres. Lorsque la personne mentionne une situation où elle a réussi à déjouer le problème, on l'aidera ainsi à déplier les significations de cet événement pour sa définition d'elle-même et de ses relations. On pourra lui demander d'imaginer les réactions de ses proches s'ils avaient connaissance de cette avancée, les encourager à partager autour d'eux ces développements, voire à se positionner comme une personne-ressource pour d'autres sur ce sujet (Epston, 1998).
L'objectif est de créer des liens entre les moments épars où l'emprise du problème s'est desserrée, pour les intégrer dans une intrigue cohérente et convaincante. Même si ces moments peuvent sembler dérisoires au regard du vécu global, leur mise en récit leur confère une portée existentielle. Comme des cailloux blancs, ils tracent le chemin vers de nouveaux horizons.
Le recours à des documents écrits est ici précieux pour donner corps à ces récits alternatifs et assurer leur diffusion sociale. White et Epston (2003) utilisent ainsi fréquemment des lettres thérapeutiques qui résument les découvertes faites en séance et les relient à une trame narrative porteuse. Ils co-construisent également avec les personnes concernées des documents à faire circuler dans leur entourage, comme des "diplômes" de réussite face à un problème, des "déclarations d'indépendance" vis-à-vis d'une difficulté écrasante, ou encore des "certificats de connaissance" validant de nouveaux savoirs sur soi.
Les lettres thérapeutiques constituent un excellent exemple d'utilisation du mode subjonctif.
Voici quelques exemples et formulations de White au mode subjonctif tirés de l'article Les moyens narratifs au service de la thérapie :
Dans la lettre à Jane, la thérapeute Mary utilise des formules subjonctives ouvrant différentes possibilités de participation malgré ses réticences : "Pourriez-vous trouver un ami pour vous représenter à l'entretien ?", "Que diriez-vous de laisser votre père ou votre mère choisir un de leurs amis pour vous représenter ?", "Que pensez-vous d'attendre à côté de votre téléphone pendant que vos parents sont là ?" (White & Epston, 2003, p. 89).
Dans sa lettre de prédiction à Alice, Michael White utilise le futur et le conditionnel pour ouvrir de nouvelles perspectives identitaires : "Avec le temps, elle va se sentir moins encline à feindre l'inintelligence et va de mieux en mieux accepter son intelligence et, ce faisant, s'accepter elle-même", "Il y aura une période de transition aux alentours de la fin de cette période de prédiction comme dans l'histoire du vilain petit canard qui se transforme en un cygne élégant" (White & Epston, 2003, p. 95-96).
Dans sa lettre à Molly souffrant d'anorexie, Michael White utilise des questions subjonctives pour l'amener à envisager un autre futur possible : "Dites-moi, si vous étiez sur le point de décrocher encore 24 % plus au cours des huit mois qui viennent et encore 28 % au cours des huit mois suivants, combien de temps cela vous prendrait-il pour atteindre 200 % et faire l'expérience d'une vie qui vaut le double ?", "Et qu'est-ce que cela va signifier que votre vie s'accélère juste au moment où les autres commencent à ralentir dans leurs vies ?" (White & Epston, 2003, p. 117).
Ces écrits ont une fonction performative, dans la mesure où ils authentifient les développements en cours et les inscrivent dans la mémoire commune. En recevant un "diplôme de contrôle de la colère", une personne concrétise cet acquis et officialise cette facette d'elle-même. La "déclaration d'indépendance" face à l'emprise de la drogue prend valeur d'engagement, la personne se posant comme témoin de sa propre résolution. Le "certificat de connaissance" sur sa capacité à surmonter les conflits la confirme dans une position d'experte de sa vie.
Dans son étude sur l'utilisation des documents thérapeutiques, Fox (2003) recommande d'ailleurs explicitement : "Utilisez le subjonctif : pourrait, peut, etc. Par exemple : 'Penses-tu, Sam, que tu commences à utiliser certaines de ces méthodes d'adulte pour améliorer ta vie à l'école ?' ou 'Sam, as-tu appris à utiliser ces méthodes d'adulte pour améliorer ta vie à l'école'" (p. 4).
Plus largement, White et Epston (2003) encouragent une "cérémonie définitionnelle" autour de ces récits révisés, en conviant l'entourage à en devenir témoin et supporteur. Ils peuvent proposer à la personne d'adresser à ses proches une lettre exposant ses efforts et découvertes, en les invitant à lui faire un retour. Ils peuvent aussi l'inciter à les réunir pour une lecture publique de cette lettre ou des documents co-créés, afin d'insuffler un mouvement collectif autour des changements initiés.
Par ces procédés, le mode subjonctif initialement introduit dans la conversation thérapeutique essaime dans la vie des personnes et de leurs entourages. Les prémices de changement se muent en histoires consistantes, étayées et partagées. La réalité s'en trouve durablement altérée, au profit de perspectives auparavant inimaginables.
Dans son article sur les pratiques narratives en thérapie de couple, White (2004) décrit comment les témoins extérieurs sont encouragés à s'exprimer dans le mode subjonctif : "Décrivez les images qui ont été évoquées pour eux par ces expressions. Ces images peuvent prendre la forme de certaines métaphores sur la vie de la personne, ou peuvent prendre la forme d'images mentales de l'identité de la personne ou de l'identité des relations de la personne. À ce stade, les témoins extérieurs sont encouragés à spéculer sur ce que ces métaphores et images mentales pourraient refléter sur les objectifs, les valeurs, les croyances, les espoirs, les rêves et les engagements de la personne. Les témoins extérieurs sont encouragés à exprimer ces réflexions dans le subjonctif de 'comme si, peut-être, éventuellement, etc.'" (p. 18).
Tout au long de ce processus, le thérapeute veille à attribuer aux personnes la paternité de leurs avancées. Loin de s'en arroger le mérite, il les détaille comme autant de preuves de leur "resourcefulness", ce mélange de ressources et d'ingéniosité qui leur a permis de reprendre la main sur leur existence (White, 2009). Même les réalisations qui pourraient sembler banales, comme le fait d'être venu à la séance malgré une phobie sociale, sont créditées comme des victoires significatives.
En soulignant leur contribution active à leur propre progrès, le thérapeute les aide à développer un sentiment d'efficacité personnelle (Bandura, 1997). Plutôt que de se vivre comme les bénéficiaires passifs d'une aide extérieure, elles réalisent qu'elles sont les actrices principales de leur changement. Cette prise de conscience renforce leur détermination à poursuivre dans cette voie et à étendre leur pouvoir d'agir.
Le thérapeute s'attache également à resituer les difficultés rencontrées comme autant d'occasions d'apprentissage et de dépassement de soi. Les rechutes et les stagnations sont dédramatisées, présentées comme des étapes normales dans un cheminement de longue haleine. Quand une adolescente retombe dans ses crises d'angoisse après une accalmie, on peut reformuler : "Ces crises montrent que votre anxiété n'a pas dit son dernier mot et qu'il faudra sans doute encore quelques combats pour vraiment l'apprivoiser. Mais le fait que vous ayez réussi à la tenir en échec ces dernières semaines prouve que vous avez les armes pour y parvenir. Qu'allez-vous faire différemment la prochaine fois qu'elle tentera de vous submerger ?".
En normalisant les aléas du parcours, le thérapeute prévient le risque de découragement face aux inévitables écueils. Il aide les personnes à recadrer chaque péripétie comme un nouveau chapitre de leur histoire, qui vient enrichir leur expérience et renforcer leur capacité à rebondir. Cette élasticité narrative les prémunit contre la tentation de se laisser à nouveau définir par le problème.
La subjonctivation de la réalité offre aux thérapeutes et praticiens narratifs un cadre conceptuel et pratique particulièrement fécond. Son application dans le travail clinique comporte plusieurs implications essentielles.
Premièrement, elle invite les praticiens à une vigilance constante quant à leur propre langage. En adoptant systématiquement une posture linguistique qui privilégie l'ouverture et la multiplicité des possibles, ils créent un espace conversationnel où les certitudes peuvent être questionnées sans confrontation directe. Cette attention aux nuances du langage n'est pas un simple artifice rhétorique, mais un véritable levier thérapeutique qui permet de desserrer l'étau des histoires saturées par le problème.
Deuxièmement, la subjonctivation nécessite de cultiver une curiosité authentique face aux récits des personnes. Le praticien se positionne comme un explorateur des territoires narratifs peu fréquentés, toujours à l'affût des brèches, des contradictions, des exceptions qui pourraient nourrir des histoires alternatives. Cette curiosité l'amène à privilégier les questions ouvertes et non-saturantes, celles qui élargissent le champ des possibles plutôt que celles qui vérifient des hypothèses préétablies.
Troisièmement, la pratique de la subjonctivation exige une attention particulière aux micro-changements et aux avancées discrètes, souvent imperceptibles pour les personnes elles-mêmes. Le thérapeute développe une sensibilité aux moindres signes “d'agency” émergente, aux prémices de récits alternatifs encore balbutiants. Ce repérage des "pépites narratives" constitue un art clinique à part entière, qui demande une écoute finement accordée aux potentialités plutôt qu'aux déficits.
Quatrièmement, la subjonctivation implique un déplacement éthique fondamental. Le praticien renonce à sa position d'expert du contenu pour privilégier une expertise du processus, où son savoir-faire consiste essentiellement à orchestrer l'émergence des savoirs expérientiels des personnes. Cette posture décentrée respecte profondément l'expertise des personnes sur leur propre vie et reconnaît leur capacité fondamentale à se réinventer narrativement.
Enfin, travailler avec la subjonctivation requiert du praticien qu'il cultive sa propre capacité d'improvisation créative. Face aux récits souvent rigides et monolithiques du problème, il doit pouvoir proposer des reformulations souples, des métaphores évocatrices, des questions décalées qui ouvrent sur l'inattendu. Cette créativité clinique s'apparente davantage à un art qu'à une technique, et se nourrit de la familiarité du thérapeute avec diverses formes narratives (littérature, cinéma, mythes, contes).
En définitive, intégrer la subjonctivation dans sa pratique transforme profondément l'identité professionnelle du thérapeute. Il devient moins un "réparateur" de dysfonctionnements qu'un "facilitateur" d'histoires préférées, moins un "expert" des problèmes qu'un "co-auteur" de récits libérateurs. Cette transformation rejaillit également sur les personnes accompagnées, qui peuvent alors se vivre comme les protagonistes actifs de leur existence plutôt que comme les victimes passives de leurs difficultés.
En définitive, la subjonctivationestun puissant moteur de transformation en thérapie narrative. Là où les difficultés imposaient une lecture unique et immuable des situations, elle réintroduit du jeu, des versions alternatives, des lignes de fuite. En affranchissant les personnes des définitions figées d'elles-mêmes et de leurs relations, elle les rend à leur liberté d'être et de devenir.
Cette démarche ne se limite pas à un usage ponctuel ou accessoire. C'est une orientation essentielle qui infuse toute la conduite du processus thérapeutique. Par son attitude, ses questions et ses propositions, le thérapeute œuvre à maintenir ouverte la conversation, pour que puisse continuellement s'y redéployer "le monde des possibilités humaines" (Bruner, 2002, p. 110).
Cette perspective résonne avec la vision de Bruner (2002) pour qui "la fonction de l'art, et partant de toute œuvre de l'imagination, est d'ouvrir sur l'éventail des mondes possibles auxquels un texte peut faire référence" (p. 109). Faire de la thérapie un art de la subjonctivation, c'est en somme lui donner pleinement statut d'instrument de recréation et de liberté, au service de l'imagination et de la puissance d'agir des personnes.
Elle s'inscrit dans le cadre plus général de la posture narrative et postmoderne, qui place au cœur de son projet une "anthropologie des possibles" (Ricœur, 1990). En réhabilitant la compétence de chacun à agir sur les déterminations qui l'enserrent, elle œuvre à une démocratisation des savoirs sur soi et sur le monde (White, 2009). Dans un contexte social où bien des récits fatalistes et déficitaires enferment les individus dans des carcans prédéfinis, elle constitue un précieux contrepoint émancipateur.
Sans ignorer le poids des contraintes structurelles, la thérapie narrative invite à traquer les interstices par où un autre rapport à soi et aux autres se fraie un chemin. En subjonctivant nos manières de nous raconter, elle maintient vivace la question du sens et des finalités de l'existence. À l'heure des désenchantements multiples, elle réenchante l'aventure humaine comme une trajectoire ouverte, toujours susceptible de bifurquer vers des lendemains plus désirables.
Lorsqu'une personne peine à percevoir les changements discrets qui s'opèrent en elle, ces analogies offrent une trame pour les repérer.
Déconstruire les certitudes pour élargir les possibles
Traquer les exceptions pour fissurer l'histoire dominante
Reformuler pour faire émerger d'autres significations
Changer de position pour expérimenter d'autres possibles
Utiliser des métaphores pour figurer de nouveaux possibles
S'étonner des avancées pour en faire des tremplins
Relier les exceptions pour tracer une nouvelle trame
Renforcer les récits alternatifs par des pratiques narratives
Verser les avancées au compte des personnes
Pouvez-vous repérer un moment, même bref ou ancien, où vous avez réussi à déjouer l'influence du problème ?
Que nous révèle cet événement sur vos ressources face à cette difficulté ?
Quelles conclusions en tirez-vous sur ce qui compte vraiment pour vous ?
Si ce succès annonçait un nouveau chapitre de votre existence, quel en serait le titre ?
Cette opinion/croyance (négative sur vous) reflète-t-elle votre expérience tout entière ou seulement certains moments ?
Que gagneriez-vous à vous affranchir de cette lecture de vous-même ?
Si votre meilleur(e) ami(e) vivait la même situation, quel conseil lui donneriez-vous ?
Avec le recul dans 10 ans, pensez-vous que vous regretterez d'avoir saisi ou laissé passer cette opportunité ?
À quoi pourriez-vous comparer cette période de votre vie ? Une traversée du désert, un voyage en territoire inconnu, une chrysalide... ?
Quels sont les moments où vous sentez que la vie revient malgré les difficultés ?
Comment avez-vous réussi cet exploit alors que le problème était si présent ?
En quoi ce petit pas constitue-t-il un grand pas sur le chemin de votre objectif ?
Quelles qualités personnelles cette réussite nous révèle-t-elle sur vous ?
Comment vos proches réagiraient-ils s'ils apprenaient cette avancée ? Qui pourriez-vous en informer ?
De quelles ressources et ingéniosités avez-vous fait preuve pour arriver à ce résultat ?
Qu'allez-vous faire la prochaine fois que le problème tentera de reprendre le dessus, forts de cette nouvelle expérience ?
Si le problème n'avait plus autant d'emprise sur vous, qu'est-ce qui deviendrait possible dans votre vie ?
Imaginons que vous vous réveilliez demain matin et qu'un miracle se soit produit pendant la nuit : le problème a disparu. Qu'est-ce qui serait différent ? Qu'est-ce que vous feriez ?
Si vous pouviez donner un conseil à quelqu'un qui traverse les mêmes difficultés que vous, que lui diriez-vous ?
Qu'est-ce que cette difficulté vous a appris sur vous-même que vous ne saviez pas avant ?
Si vous deviez donner un nom à cette partie de vous qui résiste au problème, comment l'appelleriez-vous ?
Imaginons que dans 5 ans, vous regardiez en arrière sur cette période de votre vie. Qu'aimeriez-vous pouvoir en dire ?
Si vous pouviez écrire une lettre à votre "vous du futur" qui a surmonté ces difficultés, que lui diriez-vous ?
Quelles seraient les premières choses que vous feriez si vous vous sentiez libéré(e) de ce problème ?
Si un metteur en scène voulait faire un film sur votre vie, quel genre de personnage incarneriez-vous ? Un héros, un survivant, un sage... ?
Quelles qualités ou valeurs importantes pour vous cette épreuve vous a-t-elle permis de développer ou révéler ?
Imaginez que votre problème soit un adversaire dans un jeu ou un combat. Quelles seraient vos meilleures armes ou stratégies pour le vaincre ?
Si votre histoire était un livre, quel serait le titre du prochain chapitre ?
Quelles différences vos proches remarqueraient-ils chez vous si le problème interférait moins dans votre vie ?
Qu'est-ce que vous découvrez sur vos priorités et vos rêves lorsque vous mettez le problème de côté un instant ?
Si ce que vous avez traversé pouvait avoir un sens ou un bénéfice caché, lequel serait-ce selon vous ?
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