Introduction 1
Origines du concept : les histoires préférées 2
L'apport de la métaphore de l'échafaudage 2
L'émergence de l'absent mais implicite à partir de Derrida 3
Approfondissements récents de l'absent mais implicite 4
Une carte pour guider l'exploration de l'absent mais implicite 6
Détail de chaque catégorie de la carte : 7
1. La réponse actuelle au problème 7
2. L'histoire de cette réponse 7
3. Les effets de cette réponse 8
4. Les valeurs en lien avec cette réponse 8
5. Les apprentissages/connaissances révélés par cette réponse 8
6. Les intentions associées à cette réponse 8
7. Les activités associées à cette réponse 9
8. Les développements futurs de cette réponse 9
L'article commence par situer la notion d'"absent mais implicite" dans le contexte du développement des pratiques narratives par Michael White et David Epston depuis les années 80 :
"Au fil des années, Michael White a présenté de nombreuses et passionnantes idées nouvelles en lien avec l'approche narrative qu'il a développée avec David Epston (White & Epston, 1990). Les lectures et explorations constantes de Michael en dehors du domaine de la psychothérapie ont continué à fournir des idées et des perspectives nouvelles sur la pratique et de nouvelles façons de décrire le processus d'une conversation en utilisant l'approche narrative." (p. 319)
Les auteurs soulignent d'emblée l'apport central de cette notion : permettre d'explorer les "histoires de soi qui se trouvent au-delà de l'histoire du problème". Tout le projet de la thérapie narrative est en effet de permettre aux personnes de ne plus être collées à une définition d'elles-mêmes saturée par leurs difficultés, en les aidant à recontacter des territoires plus vastes de leur expérience et de leur identité.
"Dans cet article, nous explorons les développements récents d'un seul aspect de l'approche narrative : l'approche "absente mais implicite". Nous pouvons utiliser cette notion comme point d'entrée pour explorer les histoires de soi qui sont alternatives à l'histoire du problème que les gens apportent aux conversations thérapeutiques. L'identification et le développement de ces autres territoires de la vie est un aspect clé de la pratique narrative." (p. 320)
La première partie retrace l'évolution des pratiques de White visant à faire émerger des récits de soi alternatifs au problème. Initialement, il propose le concept d'"histoires alternatives", c'est-à-dire de lignes narratives qui viennent concurrencer la trame dominante et ouvrir d'autres possibilités :
"Au cours des années 1980, Michael White a proposé une pratique thérapeutique qui explorait les histoires alternatives, c'est-à-dire les récits de vie qui étaient "autres" que l'histoire problématique." (p. 320)
Puis au début des années 90, White met davantage l'accent sur la dimension d'intentionnalité et de choix qui préside au développement de ces histoires alternatives, qu'il renomme alors "histoires préférées" :
"Au début des années 1990, Michael a commencé à mettre l'accent sur l'"intentionnalité" et les "enquêtes sur l'état intentionnel", et les histoires alternatives sont devenues connues sous le nom de "histoires préférées" (White, 1991, 1995, 2001). Ce changement reflétait la manière dont les histoires de la vie et du soi qui sont recherchées comme alternatives aux histoires problématiques ne sont pas considérées comme de simples alternatives, mais comme des histoires qui représentent les intentions des gens pour leur vie. Ces histoires préférées "correspondent à ce que les gens veulent pour leur vie et à ce qui compte pour eux. Le terme "préféré" transmet le sentiment que nous faisons le choix de rechercher autre chose que le problème et que les gens ont des préférences sur la façon dont ils souhaitent vivre leur vie." (pp. 320-321)
Il s'agit bien de soutenir le sentiment d'autodétermination des personnes, leur capacité à identifier ce qui est important pour elles et à orienter leur existence en fonction de ces valeurs et aspirations fondamentales.
Au début des années 2000, s'inspirant des théories socioculturelles de l'apprentissage (Vygotsky, Bruner), White propose d'envisager le processus de développement des histoires préférées sous l'angle de l'"échafaudage", c'est-à-dire d'un dispositif de soutien permettant d'accéder à de nouvelles connaissances sur soi :
"Au début des années 2000, Michael White a appliqué la métaphore de l'"échafaudage" à la pratique de l'enquête sur les histoires préférées. [...] Cela nous a permis de réfléchir à la façon dont nous pouvons utiliser les questions thérapeutiques pour fournir des tremplins permettant aux gens d'"apprendre" des choses précédemment inconnues sur eux-mêmes dans les territoires encore inexplorés de leurs histoires préférées. Des questions bien structurées peuvent aider les personnes à passer du "connu et familier" de l'expérience problématique vers le territoire "pas encore connu, mais possible à connaître" des histoires préférées." (p. 321)
Le questionnement devient alors un levier pour accompagner pas à pas les personnes dans l'exploration d'aspects méconnus de leur vécu, de leurs ressources, de leurs savoirs d'expérience. En étant interrogées de manière méthodique sur ces dimensions laissées dans l'ombre, elles peuvent construire progressivement de nouveaux concepts de soi, de nouvelles visions de leur pouvoir d'agir. Les auteurs soulignent l'enjeu thérapeutique crucial de ce travail d'élaboration conceptuelle :
"Les idées de Vygotsky sur la manière dont nous pouvons apprendre à connaître ces histoires de nous-mêmes invitent également à considérer la manière dont le développement des concepts soutient le développement d'un sentiment d'agentivité personnelle (White, 2007, p. 226). Dans sa forme la plus simple, il s'agit de comprendre que si nous n'avons pas eu la chance de développer des idées sur "qui nous sommes" et "ce que nous faisons", alors nous n'aurons pas le sentiment de pouvoir diriger ou influencer notre vie : orienter notre vie dans des directions qui nous conviennent et qui correspondent à ce qui compte pour nous dans la vie." (p. 321)
On voit ici tout l'intérêt de se doter de représentations solides et diversifiées de soi-même, au-delà de la seule connaissance fournie par le problème : cela ouvre de nouveaux espaces de choix, d'initiative, d'engagement délibéré.
C'est à la fin des années 90 que White forge le concept d'"absent mais implicite" à partir de sa lecture du philosophe Jacques Derrida :
"À la fin des années 1990, Michael White a commencé à présenter des réflexions liées à sa lecture de Jacques Derrida (Derrida, 1978; Freedman & Combs, 2008; White, 2001). Celles-ci comprenaient la formulation précoce de la pratique décrite comme "absente mais implicite" (White, 2000). La notion d'"absent mais implicite" est basée sur les idées de Derrida sur la façon dont nous donnons un sens aux choses." (p. 322)
L'idée centrale est que le sens émerge toujours par différence et contraste :
"Pour simplifier les choses, selon Derrida, chaque fois que nous exprimons quelque chose, que nous témoignons de notre expérience d'un événement, nous le faisons par rapport à ce qui n'est pas exprimé. Tout ce que nous déclarons sur notre vie est en relation à ce qui n'est pas déclaré - à ce qui est absent mais implicite. Le sens est toujours apporté par ce qui est absent." (p. 322)
Par exemple, si je dis "je suis triste", cela n'a de sens que par contraste avec un arrière-plan d'expériences de "non-tristesse", de moments où je me suis senti joyeux, serein, enthousiaste... Bien que non explicitement nommées, ces expériences implicites sont indispensables pour donner relief et signification à l'émotion exprimée.
White propose alors d'appliquer cette grille de lecture en thérapie, pour entendre dans l'expression d'un problème tout ce qu'il révèle en creux sur les valeurs bafouées de la personne, sur ses aspirations entravées :
"En relation avec les conversations thérapeutiques, les idées de Derrida nous invitent à considérer ce qui peut être absent mais implicite quand les gens nous parlent des expériences qui les ont amenés à demander de l'aide - des expériences qui sont souvent marquées par la douleur, la confusion, la peur, la colère, la solitude, le chagrin, etc. Derrida nous invite à être curieux de ce qui est absent mais implicite dans ces expressions - quelles sont les valeurs, les croyances, les espoirs, les rêves et les engagements des gens qui ne sont pas réalisés dans leur vie actuelle mais dont l'absence est remarquée, d'une manière ou d'une autre, dans l'expression du problème ?" (p. 322)
L'expression même d'une souffrance apparaît alors comme un acte de résistance, fondé sur un attachement à certains récits de vie préférés - bien que ceux-ci soient temporairement écrasés par le problème. Accorder attention à ce qui est tu mais néanmoins sous-entendu dans la plainte ouvre tout un champ d'exploration de ces territoires négligés. Les auteurs proposent l'image d'une "double écoute" :
"On peut considérer qu'il s'agit d'une sorte de "double écoute" - une écoute non seulement de ce qui est exprimé directement, mais aussi de ce qui est absent mais implicite dans cette expression. Cette double écoute implique d'entendre simultanément ce que les gens donnent valeur dans leur vie, ce qu'ils accordent de l'importance à, ce qui les préoccupe, à côté de leur expérience de ce qui fait problème." (p. 323)
Tout l'enjeu de la conversation thérapeutique devient alors de créer les conditions pour que ces valeurs, espoirs, rêves puissent être nommés, reliés à une histoire, étoffés par de nouveaux développements :
"Toute thérapie offre des possibilités d'entendre ce que les gens valorisent et ce à quoi ils donnent de l'importance et qui a été transgressé par ce dont ils se plaignent. Mais certaines conversations thérapeutiques sont plus à même que d'autres d'entendre de manière riche ces préférences pour la vie et de fournir un échafaudage ou une plate-forme pour que cette absence devienne quelque chose de significatif en présence." (p. 323)
La deuxième partie de l'article détaille comment, dans les toutes dernières années de sa vie (2006-2008), White a continué à réfléchir sur cette pratique de l'absent mais implicite, nourri par d'autres lectures philosophiques.
D'abord, s'inspirant de Foucault, il souligne que toute relation de pouvoir suscite toujours une forme de résistance de la part de ceux qui y sont assujettis. Même dans les situations d'oppression ou de domination les plus extrêmes, les personnes ne sont jamais de purs réceptacles passifs, elles réagissent d'une manière ou d'une autre à ce qu'elles subissent. White propose alors de considérer que l'expression même d'un problème est déjà une forme de "réponse", un acte signifiant :
"S'appuyant sur le travail de Michel Foucault, Michael White a fait valoir que dans toutes les situations de pouvoir, et quelle que soit l'ampleur de ce pouvoir, il y a toujours une réponse à ce pouvoir. Même dans les circonstances les plus oppressantes et les plus abusives qui soient, les gens répondent à ce qui leur arrive - ils prennent position d'une manière ou d'une autre en relation avec ces circonstances (White, 2007, p. 27). Conformément à cela, quelles que soient les circonstances qui ont amené les gens à demander de l'aide, les gens ne font jamais que "subir passivement" les effets de ces circonstances, ils y répondent toujours d'une manière ou d'une autre. Dans cette optique, l'expression même d'un problème qu'une personne apporte à la thérapie est compris comme une "réponse" à ce à quoi elle a été soumise." (p. 324)
Plutôt que d'entendre la plainte comme un constat d'échec ou d'impuissance, il s'agit d'y repérer la trace d'une protestation, d'un refus, d'une prise de position en faveur de certaines manières de vivre qui ont été mises à mal. L'objectif est alors d'aider la personne à passer d'une "réponse passive" à une "réponse active", où elle assume plus explicitement son désaccord avec le problème :
"Michael White propose que si les gens sont venus consulter un thérapeute, nous pouvons supposer qu'une sorte de "protestation" a eu lieu en réponse au problème et à ses effets, même si cette protestation a été vécue de manière passive par la personne, via des sentiments ou des pensées désagréables sur le problème. L'objectif est ensuite d'aider les gens à passer des "réponses passives" aux circonstances de leur vie à des "réponses actives" plus susceptibles d'être efficaces pour résoudre les problèmes de leur vie." (p. 325)
Identifier les prémisses de ces réponses actives, aussi modestes soient-elles, permet de mettre en lumière les "connaissances de la vie" uniques dont dispose la personne pour faire face à ses difficultés, en cohérence avec ce qui compte vraiment pour elle. Cela ouvre la voie à l'exploration de toute une histoire de prises de position similaires en faveur de ses valeurs :
"Lorsque nous parvenons à rendre plus visibles, dans le cadre des conversations thérapeutiques, même les plus petits éléments de ce qui pourrait être une "réponse active" au problème, cela devient la voie d'accès à d'autres connaissances sur la vie et à d'autres compétences de vie que la personne possède. Cela nous permet d'explorer comment les "réponses actives" actuelles au problème s'inscrivent dans une histoire de "réponses" similaires à d'autres moments de la vie de la personne. Par exemple, nous pouvons encourager les gens à parler de comment ils tiennent à agir en fonction de ce qui est important, de ce qui compte pour eux." (p. 325)
Une autre source d'inspiration majeure est la philosophie de Gilles Deleuze, en particulier son idée que la différence est la réalité première, le plan d'immanence à partir duquel tout s'individue. White en retient que les récits alternatifs au problème ne sont pas à construire de toute pièce mais sont d'emblée présents, dans une sorte de réservoir de possibilités que la conversation peut révéler et amplifier :
"Pour Deleuze, la différence est le fondement de toute expérience, pas quelque chose qui en dérive. [...] Comment cette idée peut-elle être utile pour développer les "absents mais implicites" ? Plutôt que de penser les histoires alternatives comme quelque chose qui doit être créé pour s'opposer au problème, nous pouvons comprendre que les "absents mais implicites" sont toujours déjà là dans l'expérience des gens, même s'ils ne sont pas pleinement réalisés ou pleinement reconnus. À travers un questionnement thérapeutique, nous ne cherchons pas à faire apparaître quelque chose de totalement nouveau, mais plutôt à rendre plus visible, à étendre ou à élaborer quelque chose qui existe déjà, bien que peut-être seulement sous une forme embryonnaire." (p. 326)
La tâche thérapeutique consiste alors à repérer et faire germer ces petites pousses d'altérité, en les reliant à tout un rhizome d'expériences, d'apprentissages, de prises de position convergeant vers la réalisation des intentions les plus chères de la personne. L'objectif est de constituer une "masse critique" de mémoires et de savoir-faire permettant à ces "lignes de différence" de se stabiliser dans de nouveaux modes de vie :
"Le développement et l'"épaississement" des histoires alternatives implique un processus d'établissement de connexions entre les évènements porteurs de sens afin qu'un "sens du parcours" puisse émerger. Lorsque suffisamment de moments porteurs de sens peuvent être liés dans une séquence à travers le temps, on peut dire qu'une "masse critique" a été atteinte qui stabilise l'histoire alternative, l'absent mais implicite, comme une ressource durable pour aller de l'avant dans la vie selon ses valeurs et ses intentions." (pp. 326-327)
Les auteurs rapprochent cette démarche de la méthode de la "thick description" (description dense) en anthropologie, qui vise à restituer un phénomène culturel dans toute l'épaisseur de ses significations, ses résonances symboliques pour une communauté. De même, en thérapie narrative, il s'agit d'aider la personne à tisser un écheveau de plus en plus riche de fils de sens, pour donner corps à d'autres possibilités d'être-au-monde :
"Nous pensons que cette notion de développement d'une "masse critique" d'évènements porteurs de sens est parallèle à ce que l'anthropologue Clifford Geertz (1973) a appelé "thick description". [...] Michael White fait référence à ce même phénomène lorsqu'il parle du "niveau de détail" requis dans l'élaboration d'histoires alternatives pour qu'elles constituent une plate-forme solide pour aller de l'avant dans la vie (White, 2007). Lorsque les gens ne se limitent pas à un compte rendu superficiel d'évènements liés à l'absent mais implicite, mais entrent dans la signification plus profonde qu'ont ces évènements pour eux et font des liens entre eux, c'est là que l'"épaississement" de l'histoire se produit." (p. 327)
La troisième partie expose très concrètement une série de questionnements systématisés que les thérapeutes peuvent utiliser pour développer et enrichir les "absents mais implicites" dans une conversation avec un consultant.
"Nous avons commencé à élaborer un "carte" pour guider cette exploration, basée sur notre compréhension de l'approche narrative de l'absent mais implicite et sur nos expériences d'utilisation de cette approche dans des contextes thérapeutiques et de formation. [...] Plutôt qu'une formule à appliquer mécaniquement, cette carte est conçue comme une ressource qui peut être utilisée de multiples façons, en fonction de ce qui semble le plus utile à n'importe quel moment d'une conversation." (p. 328)
La carte se compose de 8 catégories de questionnement, chacune visant à mettre en lumière un aspect spécifique de l'univers de sens et d'action de la personne :
1. La réponse actuelle au problème
2. L'histoire de cette réponse
3. Les effets de cette réponse
4. Les valeurs en lien avec cette réponse
5. Les apprentissages/connaissances révélés par cette réponse
6. Les intentions en lien avec cette réponse
7. Les activités associées à cette réponse
8. Les développements futurs de cette réponse
La première étape consiste à identifier les réponses, même infimes, de la personne face au problème : "Qu'est-ce que tu fais en réponse à [problème]? Qu'est-ce que tu penses/ressens à propos de [problème]? Qu'est-ce que ces pensées/sentiments te disent sur toi et [problème] ? Si tu n'aimais pas certains des effets de [problème], qu'est-ce que ça dit sur ce qui compte pour toi ?" (p. 329)
L'enjeu est de repérer les premiers signes de désaccord, de protestation, de refus d'une vie entièrement gouvernée par le problème. Ces "réponses", aussi passives soient-elles, indiquent déjà une orientation vers autre chose.
Ensuite, il s'agit de retracer l'histoire de ces réponses actuelles : "Comment as-tu appris à répondre ainsi à [problème]? Est-ce qu'il y a une histoire à ta réponse face à [problème]? Qu'est-ce qui dans ton expérience de vie a façonné cette réponse? De qui/quoi as-tu hérité cette façon de répondre ?" (p. 329)
On cherche à ancrer la prise de position actuelle dans une trame temporelle plus large, à repérer des continuités, des héritages qui lui donnent épaisseur et légitimité. Cela permet aussi à la personne de s'approprier plus pleinement sa "protestation" en comprenant d'où elle vient.
Le questionnement se tourne alors vers les effets, aussi minimes soient-ils, des réponses actuelles : "Quelles différences ces réponses à [problème] font-elles dans ta vie ? Dans tes relations ? Pour ton sentiment de qui tu es, de ce que tu peux faire ? Qu'est-ce que ces réponses t'ont permis de réaliser qui aurait été plus difficile autrement ?" (p. 330)
En prêtant attention aux bénéfices, même modestes, de leurs actes de résistance, aussi maladroits ou inefficaces soient-ils, les personnes commencent à se percevoir comme déjà engagées dans un processus de reprise de contrôle sur leur vie. Cela renforce la perspective d'un changement possible.
L'exploration se focalise ensuite sur les valeurs, les loyautés, les engagements éthiques révélés par les réponses actuelles : "Quelles sont les valeurs qui sous-tendent tes réponses à [problème] ? Qu'est-ce que tes réponses disent de ce qui est important pour toi ? Qu'est-ce qu'elles révèlent de tes espoirs, rêves, convictions sur la vie ?" (p. 330)
Le but est de relier les résistances de la personne, même balbutiantes, à tout un socle identitaire, un système de valeurs fondamental qui les inspire et les nourrit - et qu'en retour elles permettent d'honorer et d'incarner. C'est là que se joue le passage de "réponses passives" à "réponses actives" plus conscientes d'elles-mêmes.
Le questionnement porte alors sur les connaissances
, compétences, ressources que la personne a mobilisées ou développées à travers ses réponses : "Qu'est-ce que tes réponses à [problème] t'ont appris sur toi-même, sur les autres, sur la vie ? Quelles habiletés as-tu déployées dans tes réponses ? Que révèlent-elles de tes forces, tes capacités ?" (p. 331)
En identifiant les savoirs expérientiels uniques qui ont émergé de sa résistance, même maladroite, au problème, la personne prend conscience de tout ce qu'elle a déjà commencé à construire comme alternatives. Cela renforce son sentiment de compétence et son espoir en sa capacité à surmonter les difficultés.
L'exploration se tourne vers les buts, les aspirations, les projets de vie qui animent les réponses actuelles : "Qu'est-ce que tes réponses à [problème] cherchent à accomplir ? Vers quoi tendent-elles ? Quelles sont les intentions, les résolutions qui les sous-tendent ? Qu'espères-tu réaliser à travers elles ?" (p. 331)
Il s'agit de mettre en lumière la visée positive, l'élan vital qui pousse la personne à ne pas se résigner à la domination du problème. En reliant ses actions de résistance, même limitées, à des horizons porteurs de sens, on les inscrit dans un mouvement orienté vers un futur plus désirable.
Le questionnement porte alors sur les activités concrètes, les démarches entreprises en lien avec les réponses actuelles : "Quelles actions as-tu mises en place en réponse à [problème] ? Quels actes, même petits, as-tu posés guidé par tes valeurs/apprentissages/intentions ? Quelles initiatives as-tu prises ?" (p. 331)
L'enjeu est d'aider la personne à repérer et valoriser tout ce qu'elle a déjà commencé à faire pour traduire dans la réalité matérielle son désaccord avec le problème. Aussi modestes soient-ils, ces premiers pas témoignent de sa détermination à reprendre la main sur le cours des choses.
Enfin, l'exploration se projette vers l'avenir pour imaginer comment prolonger et amplifier les réponses actuelles : "Quelles pourraient être les prochaines étapes dans le développement de tes réponses à [problème] ? Comment pourrais-tu continuer à agir selon tes valeurs/intentions/apprentissages ? Quels autres petits pas seraient possibles ?" (p. 332)
Fort de tout le travail d'élucidation de ses résistances, la personne est invitée à envisager comment poursuivre dans cette voie de manière plus consciente, plus délibérée. Il ne s'agit pas de définir de but en blanc un plan d'action, mais d'ouvrir un champ des possibles à partir de ce qui a déjà commencé à germer.
Conclusion
En conclusion, les auteurs soulignent que cette "carte" n'est pas un mode d'emploi rigide mais une boussole pour s'orienter dans l'exploration toujours unique et imprévisible de l'absent mais implicite avec une personne singulière. Son utilisation suppose de la créativité et de la souplesse de la part du thérapeute pour s'ajuster à ce qui émerge dans la conversation.
Ils rappellent que le but n'est pas d'appliquer mécaniquement une grille de questionnement mais d'offrir le contexte dialogique le plus propice pour que la personne puisse déployer, à son rythme, de nouveaux récits porteurs de sens et d'espoir. Tout l'art de la thérapie narrative est de créer cet espace d'émergence par une qualité d'écoute, de curiosité bienveillante et de co-construction :
"Nous espérons que cette carte fournira un guide utile pour l'exploration de l'absent mais implicite, qui peut être utilisé de nombreuses façons différentes par les thérapeutes. Bien entendu, toute carte est une simplification de la richesse et de la complexité d'un territoire donné et ne peut jamais capturer tous les détails et toutes les nuances d'un paysage thérapeutique particulier. L'utilisation réussie de cette carte dépendra toujours des compétences, de la créativité et de la flexibilité du praticien pour suivre ce qui émerge au fur et à mesure que la conversation se déroule.
En fin de compte, le développement d'histoires qui rendent plus richement présent ce qui était auparavant absent mais implicite dépend de la création d'un contexte dialogique dans lequel les connaissances et les compétences uniques des personnes peuvent émerger par un questionnement respectueux et une écoute attentive de la part du thérapeute. C'est ce processus collaboratif de "donner une présence" à ce qui était précédemment absent mais implicite dans l'expérience des gens face à un problème qui, selon nous, est au cœur de l'art et de l'artisanat de la thérapie narrative." (p. 332)
Carey M, Walther S, Russell S. The absent but implicit: a map to support therapeutic enquiry. Fam Process. 2009 Sep;48(3):319-31. doi: 10.1111/j.1545-5300.2009.01285.x. PMID: 19702920.
Derrida, J. (1976). Of grammatology. Baltimore, MD: Johns Hopkins University Press.
White, M. (2000). Re-engaging with history: The absent but implicit. In M. White, Reflections on narrative practice: Essays and interviews (pp. 35–58). Adelaide, South Australia: Dulwich Centre Publications.
White, M. (2003). Narrative practice and community assignments. International Journal of Narrative Therapy and Community Work, (2), 17–55.
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Foucault, M. (1980). Power/knowledge: Selected interviews and other writings, 1972–1977. New York, NY: Pantheon Books.
Foucault, M. (2000). Power (The Essential Works of Foucault, 1954–1984, Vol. 3, J. D. Faubion, Ed.; R. Hurley, Trans.). New York, NY: New Press.
Deleuze, G. (1994). Difference and repetition. New York, NY: Columbia University Press.
Deleuze, G. & Parnet, C. (2002). Dialogues II (H. Tomlinson & B. Habberjam, Trans.). New York, NY: Columbia University Press.
Geertz, C. (1973). The interpretation of cultures: Selected essays. New York, NY: Basic Books.
Ces références couvrent les principales influences philosophiques (Derrida, Foucault, Deleuze) et anthropologiques (Geertz) qui ont nourri la réflexion de Michael White sur la pratique de l'absent mais implicite, ainsi que ses propres écrits majeurs sur le sujet (White, 2000, 2003, 2007).