L'Imagination Constitutive :
L'Héritage de Gaston Bachelard dans la Thérapie Narrative de Michael White
Foltran Denis mars 2025
Foltran Denis mars 2025
Par FOLTRAN Denis
Mars 2025
Cet article explore l'influence significative mais souvent négligée de la philosophie de Gaston Bachelard sur le développement de la thérapie narrative élaborée par Michael White. À travers une analyse approfondie des textes et des concepts, nous démontrons comment la phénoménologie de l'imagination et la poétique de l'espace Bachelardiennes ont fourni à Michael White un cadre conceptuel précieux pour développer sa conception de l'imagination constitutive, sa pratique des témoins extérieurs et sa vision de l'espace thérapeutique. L'article met en lumière les références explicites de Michael White à Gaston Bachelard concernant le rôle créateur de l'image et analyse les résonances conceptuelles entre la rupture épistémologique Bachelardienne et la déconstruction narrative. Cette influence s'avère particulièrement manifeste dans la conception de Michael White des questions narratives comme génératrices d'images alternatives et dans sa compréhension de la réverbération et de la résonance en contexte thérapeutique. En reconnaissant cet héritage philosophique, nous enrichissons notre compréhension des fondements de la thérapie narrative et nous ouvrons, peut-être, de nouvelles perspectives pour son développement contemporain.
Mots-clés : Gaston Bachelard, Michael White, thérapie narrative, imagination constitutive, phénoménologie, image poétique, réverbération, espace thérapeutique.
"Il y a environ un an, j'ai été initié au travail de Gaston Bachelard, et je l'ai trouvé très intéressant sur le sujet de l'imagination" (Michael White, 1995, p. 121). Cette déclaration de Michael Michael White dans un entretien publié dans Re-Authoring Lives: Interviews and Essays, ouvre une perspective sur les influences philosophiques qui ont façonné l'une des approches thérapeutiques les plus innovantes des dernières décennies. Si l'inspiration foucaldienne dans la thérapie narrative est amplement reconnue et documentée (Michael White & Epston, 1990; Russell & Carey, 2004), l'influence de la phénoménologie Bachelardienne demeure comparativement peu étudiée, malgré son importance attestée par Michael White lui-même.
Cette influence se manifeste de manière explicite dans plusieurs écrits de Michael White, notamment lorsqu'il évoque le travail de Gaston Bachelard sur l'image (Gaston Bachelard, 1957/1969) pour expliquer comment une question narrative bien formulée peut "évoquer des images alternatives de l'identité qui font écho à certaines expériences de vie, parfois jamais mises en mots auparavant" (Michael White, 2000, p. 164). Plus qu'une simple référence ponctuelle, cette mention révèle une convergence profonde entre la phénoménologie Gaston Bachelardienne de l'imagination et la conception de Michael White du processus thérapeutique comme exploration et reconfiguration des paysages de l'identité.
Dans le champ des psychothérapies contemporaines, la thérapie narrative développée par Michael White et David Epston à partir des années 1980 occupe une place singulière. Elle propose une approche résolument post-structuraliste qui considère les problèmes comme séparés des personnes et se concentre sur la déconstruction des récits dominants saturés de problèmes pour co-construire des histoires alternatives plus riches et émancipatrices. Ses principes fondamentaux – l'externalisation, les conversations de re-authoring , l'exploration des paysages d'action et d'identité, les pratiques de témoins extérieurs – ont profondément renouvelé la conception et la pratique thérapeutiques (Michael White, 2007).
Parallèlement, Gaston Bachelard (1884-1962) a développé une œuvre singulière oscillant entre épistémologie des sciences et phénoménologie de l'imagination poétique. Dans des ouvrages comme L'eau et les rêves (1942), L'air et les songes (1943), La poétique de l'espace (1957) ou La poétique de la rêverie (1960), il explore la puissance créatrice de l'imagination, la dimension ontologique de l'image poétique et la phénoménologie des espaces intimes et habités.
Cet article propose une exploration approfondie de l'influence de la philosophie Bachelardienne sur le développement de la thérapie narrative de Michael White. Notre analyse se déploiera en plusieurs temps. Nous commencerons par présenter les concepts clés de la philosophie de Gaston Bachelard qui s'avèrent pertinents pour comprendre son influence sur Michael White : sa conception de l'imagination créatrice, sa phénoménologie de l'image poétique et sa poétique de l'espace. Nous exposerons ensuite les fondements théoriques de la thérapie narrative telle que développée par Michael White, avant d'examiner les références explicites de Michael White à Gaston Bachelard et d'analyser les résonances conceptuelles plus implicites entre leurs approches respectives.
La partie centrale de notre étude portera sur la manière dont cette influence Bachelardienne s'est manifestée concrètement dans les pratiques thérapeutiques développées par Michael White, notamment dans sa conception des questions narratives, dans sa pratique des témoins extérieurs et dans son approche des documents thérapeutiques. Nous discuterons également des tensions et différences entre la phénoménologie Bachelardienne et le post-structuralisme revendiqué par Michael White, avant de conclure sur l'importance de reconnaître cet héritage philosophique pour une compréhension approfondie de la thérapie narrative contemporaine.
L'œuvre de Gaston Bachelard (1884-1962) présente une dualité remarquable qui témoigne de l'ampleur de sa pensée. Après une carrière d'abord consacrée à l'épistémologie et à la philosophie des sciences, Gaston Bachelard s'est progressivement tourné vers une exploration phénoménologique de l'imagination poétique, développant ainsi ce que Jean-Jacques Wunenburger (2012) a appelé son "double visage". Loin d'être contradictoires, ces deux versants de son œuvre s'articulent autour d'une même préoccupation pour la rupture, la discontinuité et la puissance créatrice de l'esprit humain (Lecourt, 1974).
Né dans une famille modeste de la Champagne, Gaston Bachelard devient instituteur avant de poursuivre des études de mathématiques puis de philosophie. Sa première thèse, Essai sur la connaissance approchée (1927), marque le début de ses travaux épistémologiques qui culmineront avec des ouvrages comme Le nouvel esprit scientifique (1934), La formation de l'esprit scientifique (1938) et La philosophie du non (1940). Dans ces textes, Gaston Bachelard développe une conception non-cartésienne de la rationalité scientifique, attentive aux ruptures épistémologiques et aux obstacles qui jalonnent le progrès de la connaissance.
À partir des années 1940, Gaston Bachelard entame ce qu'il appellera plus tard une "seconde vie" intellectuelle avec la publication d'ouvrages consacrés à l'imagination poétique et à la rêverie : La psychanalyse du feu (1938), L'eau et les rêves (1942), L'air et les songes (1943), La terre et les rêveries de la volonté (1948), La terre et les rêveries du repos (1948), La poétique de l'espace (1957) et La poétique de la rêverie (1960). Ces textes explorent la puissance créatrice de l'imagination matérielle et dynamique, la phénoménologie de l'image poétique et les espaces intimes habités par la conscience rêveuse.
Cette dualité de l'œuvre Bachelardienne s'exprime dans ce qu'il nommait lui-même une "philosophie du jour" (rationnelle, critique, scientifique) et une "philosophie de la nuit" (poétique, onirique, imagée). Comme il l'écrit dans La poétique de la rêverie : "Trop tard, j'ai connu la bonne conscience dans le travail alterné des images et des concepts, deux bonnes consciences qui seraient celle du plein jour et celle qui accepte le côté nocturne de l'âme" (Gaston Bachelard, 1960/2010, p. 46).
Dans ses travaux épistémologiques, Gaston Bachelard développe le concept fondamental de "rupture épistémologique" qui marque sa distance avec les conceptions continuistes et cumulatives du progrès scientifique. Pour lui, l'avancement des connaissances scientifiques ne procède pas par simple accumulation linéaire, mais par une série de ruptures et de réorganisations radicales des cadres conceptuels. Comme il l'écrit dans La formation de l'esprit scientifique : "On connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites" (Gaston Bachelard, 1938/2011, p. 16).
Cette conception discontinuiste s'accompagne d'une réflexion sur les "obstacles épistémologiques" qui entravent le progrès scientifique : l'expérience première, la connaissance générale, l'obstacle verbal, les connaissances unitaires et pragmatiques, l'obstacle substantialiste, le réalisme naïf, etc. Ces obstacles ne sont pas simplement extérieurs à la connaissance (comme l'ignorance ou la complexité des phénomènes), mais inhérents à l'acte même de connaître : "C'est dans l'acte même de connaître, intimement, qu'apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles" (Gaston Bachelard, 1938/2011, p. 17).
La "philosophie du non" que Gaston Bachelard élabore dans l'ouvrage éponyme (1940) n'est pas un rejet nihiliste de la connaissance antérieure, mais plutôt une négation dialectique qui englobe et dépasse ce qu'elle nie : "Le non doit rester en contact avec la formation première. Il doit permettre une généralisation dialectique. La généralisation par le non doit inclure ce qu'elle nie" (Gaston Bachelard, 1940/2012, p. 137). C'est une pensée en mouvement, toujours prête à se rectifier, à se diversifier, à s'ouvrir.
Cette épistémologie Gaston Bachelardienne, avec ses concepts de rupture, d'obstacle et de rectification, préfigure à bien des égards les approches post-structuralistes qui influenceront plus tard Michael Michael White, notamment dans sa critique des savoirs dominants et sa conception de la déconstruction narrative comme ouverture de possibles alternatifs.
Le tournant "nocturne" de l'œuvre de Gaston Bachelard s'articule autour d'une reconceptualisation radicale de l'imagination. Contre les conceptions traditionnelles qui réduisent l'imagination à une faculté reproductive de perception affaiblie ou de combinaison d'éléments préexistants, Gaston Bachelard affirme la primauté et la créativité fondamentale de l'imagination : "L'imagination n'est pas, comme le suggère l'étymologie, la faculté de former des images de la réalité ; elle est la faculté de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité" (Gaston Bachelard, 1943/2001, p. 23).
Dans ses "psychanalyses" des éléments (feu, eau, air, terre), Gaston Bachelard distingue deux types d'imagination : l'imagination matérielle et l'imagination dynamique. L'imagination matérielle s'enracine dans l'expérience sensible des substances et des matières, dans leur résistance, leur fluidité, leur chaleur, leur lumière. Elle "va au-delà des formes, elle les déforme, elle s'évade de la perception" (Gaston Bachelard, 1942/2003, p. 14). L'imagination dynamique, quant à elle, s'attache aux forces, aux mouvements, aux trajectoires, aux élans et aux rythmes. Ces deux versants de l'imagination poétique se complètent et s'entrelacent dans l'expérience concrète de la rêverie.
Pour Gaston Bachelard, l'imagination est une force active qui transforme notre rapport au monde et à nous-mêmes. Elle n'est pas contemplation passive mais engagement créateur : "L'imagination est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images" (Gaston Bachelard, 1943/2001, p. 7). Cette puissance transformatrice de l'imagination résonne profondément avec la visée thérapeutique de Michael Michael White, pour qui les récits alternatifs permettent de transformer l'expérience vécue et d'ouvrir de nouveaux possibles existentiels.
Dans La poétique de l'espace (1957) et La poétique de la rêverie (1960), Gaston Bachelard développe une phénoménologie originale de l'image poétique qui s'attache à saisir l'image dans sa soudaineté et son retentissement subjectif. L'image poétique n'est pas pour lui une simple représentation mentale, mais un événement du langage, une émergence de l'être parlant : "L'image poétique est un soudain relief du psychisme, relief mal étudié dans des causalités psychologiques subalternes" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 1).
Cette phénoménologie s'articule autour de deux concepts fondamentaux que Michael Michael White reprendra explicitement dans sa pratique des témoins extérieurs : la résonance et la réverbération. La réverbération désigne le retentissement immédiat de l'image dans la conscience qui la reçoit, son pouvoir d'ébranler les couches profondes du psychisme. La résonance renvoie à la manière dont cette image se propage et fait vibrer d'autres dimensions de l'expérience subjective, d'autres souvenirs, d'autres images. "Dans cette réverbération, l'image poétique aura une sonorité d'être. Le poète parle au seuil de l'être" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 2).
Pour Gaston Bachelard, ces phénomènes de résonance et de réverbération ne peuvent être saisis par une psychologie causale qui chercherait à expliquer l'image par des déterminants antérieurs. L'image poétique a une existence propre, une "transsubjectivité" qui déborde la simple subjectivité du poète : "L'image poétique n'est pas soumise à une poussée. Elle n'est pas l'écho d'un passé. C'est plutôt l'inverse : par l'éclat d'une image, le passé lointain résonne d'échos et l'on ne voit guère à quelle profondeur ces échos vont se répercuter et s'éteindre" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 1).
Cette conception de l'image comme événement capable de reconfigurer l'expérience temporelle, faisant "remonter" le passé au lieu d'en découler, trouve un écho direct dans la pratique narrative de Michael Michael White, notamment dans sa compréhension des "événements uniques" (unique outcomes) qui peuvent reconfigurer rétrospectivement tout le récit d'une vie.
L'une des contributions les plus originales de Gaston Bachelard à la phénoménologie est sa "topo-analyse" ou exploration des espaces vécus et habités développée principalement dans La poétique de l'espace (1957). À rebours d'une conception géométrique abstraite de l'espace, Gaston Bachelard s'intéresse à l'espace vécu dans sa dimension affective et imaginaire : maison natale, tiroirs, coffres, nids, coquilles, coins, miniatures, immensités intimes – autant d'espaces qui structurent notre expérience intime et notre rapport au monde.
"L'espace saisi par l'imagination ne peut rester l'espace indifférent livré à la mesure et à la réflexion du géomètre. Il est vécu. Et il est vécu, non pas dans sa positivité, mais avec toutes les partialités de l'imagination" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 17). Cette spatialisation de l'expérience intime fait écho à la conception des "paysages" d'action et d'identité développée par Michael White, qui transpose dans une métaphore spatiale le déploiement narratif de l'expérience.
Pour Gaston Bachelard, ces espaces habités ne sont pas de simples contenants, mais des matrices actives de l'imagination : "La maison abrite la rêverie, la maison protège le rêveur, la maison nous permet de rêver en paix" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 34). Ils protègent l'intimité, permettent le déploiement de la rêverie, offrent un refuge à notre capacité d'habiter poétiquement le monde. La topophilie (amour des lieux) qu'il explore relève d'une valorisation positive des espaces de l'intimité, qui deviennent constitutifs de notre être au monde.
Cette conception des espaces vécus comme constitutifs de l'expérience résonne avec la pratique narrative de Michael White, qui s'attache à créer un espace thérapeutique où peuvent émerger et se déployer des récits alternatifs, des "paysages" d'action et d'identité plus riches et plus habitables pour les personnes.
Au cœur de la philosophie "nocturne" de Gaston Bachelard se trouve une valorisation de la rêverie comme modalité active et créatrice de la conscience, qu'il distingue soigneusement du rêve nocturne. Alors que le rêve nous aliène à nous-mêmes, la rêverie est "une activité onirique dans laquelle une lueur de conscience subsiste" (Gaston Bachelard, 1960/2010, p. 10). C'est une conscience qui "s'entretient et qui [...] peut penser en sachant qu'elle pense" (Gaston Bachelard, 1960/2010, p. 129), mais une conscience détendue, flottante, disponible.
La rêverie est pour Gaston Bachelard un état privilégié qui nous met en contact avec la puissance créatrice de l'imagination, avec notre capacité d'habiter poétiquement le monde : "Dans la rêverie, nous pouvons tout imaginer, tout, même nous-mêmes. Nous sommes alors vraiment dans un monde sans limites" (Gaston Bachelard, 1960/2010, p. 120). Elle est un retour à l'enfance, non comme régression mais comme réactivation d'un rapport au monde plus immédiat, plus sensible, plus ouvert aux possibles.
Cette valorisation de la rêverie comme conscience créatrice ouverte aux possibles résonne profondément avec la visée thérapeutique de Michael White, qui cherche à créer un espace où les personnes peuvent explorer et habiter différemment leurs histoires de vie, s'ouvrir à des récits alternatifs et enrichir leur expérience d'eux-mêmes et du monde.
La philosophie Gaston Bachelardienne du temps, développée notamment dans L'intuition de l'instant (1932) et La dialectique de la durée (1936), s'oppose à la conception bergsonienne d'une durée continue et fluide. Pour Gaston Bachelard, "le temps n'a qu'une réalité, celle de l'instant" (Gaston Bachelard, 1932/2017, p. 13). La continuité apparente de la durée est une construction secondaire, une "composition factice" à partir d'une pluralité d'instants discontinus.
Cette conception discontinuiste du temps s'articule avec la valorisation Gaston Bachelardienne de la créativité de l'instant. L'instant poétique est un temps vertical qui s'oppose au temps horizontal de la narration ordinaire : "Le but, c'est la verticalité, la profondeur ou la hauteur ; c'est l'instant stabilisé où les simultanéités, en s'ordonnant, prouvent que l'instant poétique a une perspective métaphysique" (Gaston Bachelard, 1939/2007, p. 104).
Cette temporalité verticale, qui condense les simultanéités et les ambivalences, ouvre une autre dimension que la simple succession narrative. Elle permet une densification de l'expérience, une intensification du rapport au monde qui résonne avec la pratique narrative de Michael White, notamment dans sa conception des "moments extraordinaires" qui peuvent reconfigurer tout un récit de vie.
Michael Michael White (1948-2008), travailleur social australien devenu thérapeute familial et co-fondateur de la thérapie narrative, a développé son approche à partir des années 1980 en collaboration avec David Epston. Initialement formé dans une perspective systémique et stratégique (Payne, 2006), Michael White a progressivement élaboré une approche distincte, fortement influencée par le post-structuralisme et particulièrement par les travaux de Michel Foucault sur les relations pouvoir/savoir et la constitution des subjectivités (Michael White, 1991; Michael White & Epston, 1990).
Comme il le raconte lui-même dans un entretien avec Michael Hoyt et Jeffrey Zimmerman (Michael White, 2000), plusieurs expériences ont contribué à le détourner de ses explorations thérapeutiques initiales vers une approche plus attentive aux relations de pouvoir et aux discours dominants. L'influence de sa compagne Cheryl Michael White, qui lui a fait découvrir les analyses féministes, a été particulièrement déterminante pour renouveler sa pratique : "À la fin des années 70, ma compagne Cheryl Michael White m'a exprimé son inquiétude sur la façon dont mes pratiques d'alors m'éloignaient de mes valeurs, limitaient ma prise en compte des relations de pouvoir et de la conscience féministe qu'elle m'avait fait découvrir" (Michael White, 2000, p. 175).
Outre Foucault, dont il a systématiquement exploré les implications pour la pratique thérapeutique, Michael White reconnaît plusieurs influences intellectuelles majeures : l'anthropologue Clifford Geertz et sa conception non-essentialiste de la culture et de l'identité (Michael White, 2000, p. 173), Gregory Bateson et sa théorie des niveaux d'apprentissage (Michael White, 1986), Jerome Bruner et sa psychologie culturelle narrative (Michael White, 2007), ainsi que Barbara Myerhoff et ses travaux sur les cérémonies définitionnelles (Michael White, 2000).
Mais c'est dans un entretien publié dans Re-Authoring Lives (1995) que Michael White mentionne explicitement l'influence de Gaston Gaston Bachelard : "Il y a environ un an, j'ai été initié au travail de Gaston Gaston Bachelard, et je l'ai trouvé très intéressant sur le sujet de l'imagination" (Michael White, 1995, p. 121). Cette référence, relativement discrète, est développée dans d'autres textes où Michael White mobilise les concepts Gaston Bachelardiens de résonance et réverbération pour penser la pratique des témoins extérieurs (Michael White, 2000, 2007).
La thérapie narrative développée par Michael White et Epston s'articule autour de plusieurs principes fondamentaux qui marquent sa spécificité dans le champ des approches thérapeutiques contemporaines.
Le premier de ces principes, qui constitue peut-être la formule la plus emblématique de cette approche, est que "la personne n'est pas le problème, le problème est le problème" (Michael White & Epston, 1990, p. 40). Cette distinction entre la personne et le problème ouvre la voie à la pratique de l'externalisation, qui consiste à objectiver le problème comme une entité distincte avec laquelle la personne entretient une relation, plutôt que comme une caractéristique intrinsèque de son identité.
Un autre principe fondamental est que nos vies sont multi-histoires (multi-storied), c'est-à-dire qu'elles peuvent être racontées selon de multiples perspectives, qu'aucun récit unique ne peut capturer la richesse et la complexité de l'expérience vécue. Cette multiplicité des récits possibles s'oppose à la tendance des récits dominants saturés de problèmes à totaliser l'expérience, à occulter d'autres dimensions de la vie des personnes (Michael White, 2007).
La thérapie narrative considère également que nous donnons sens à notre expérience à travers les histoires que nous nous racontons et qu'on nous raconte. Ces récits ne sont pas de simples descriptions passives mais des cadres interprétatifs actifs qui façonnent notre compréhension de nous-mêmes et du monde, notre identité et nos possibilités d'action (Michael White & Epston, 1990).
Un principe central issu des travaux de Foucault est que les récits dominants sont souvent informés par des discours culturels plus larges qui véhiculent des relations de pouvoir et des normes implicites. La thérapie narrative cherche à déconstruire ces discours pathologisants et à ouvrir des espaces pour des récits alternatifs plus fidèles aux intentions, aux valeurs et aux espoirs des personnes (Michael White, 1991, 2007).
Enfin, la thérapie narrative adopte une posture "décentrée mais influente" qui reconnaît l'expertise des personnes sur leur propre vie tout en maintenant la responsabilité du thérapeute dans la création d'un contexte propice à l'émergence de récits alternatifs et à l'exploration des implications de différentes façons de raconter sa vie (Michael White, 2005).
L'externalisation est l'une des pratiques les plus caractéristiques de la thérapie narrative. Elle consiste à séparer linguistiquement et conceptuellement la personne du problème, à objectiver ce dernier comme une entité externe avec laquelle la personne entretient une relation, plutôt que comme une caractéristique intrinsèque de son identité (Michael White, 1988/89; Michael White & Epston, 1990).
Cette technique, que Michael White a initialement développée dans son travail avec des enfants présentant des problèmes d'énurésie (Michael White, 1984), permet de réduire les sentiments de culpabilité, d'échec ou d'impuissance, et de créer un espace où la personne peut mobiliser ses ressources pour faire face au problème. Comme l'écrit Michael White : "En séparant le problème de la personne et en évitant de le localiser dans la pathologie, ces conversations externalisantes ouvrent de nouvelles possibilités pour les personnes de prendre des initiatives effectives pour échapper à l'influence du problème dans leur vie" (Michael White, 2007, p. 26).
L'externalisation s'accompagne d'une pratique de déconstruction des discours dominants qui informent les récits saturés de problèmes. Inspiré par Foucault, Michael White s'attache à mettre en lumière les relations pouvoir/savoir implicites dans ces discours, à questionner les régimes de vérité qu'ils véhiculent et à ouvrir des espaces pour des savoirs locaux et des récits alternatifs (Michael White, 1991, 2007).
Cette déconstruction ne vise pas simplement à critiquer les discours dominants, mais à créer un espace où les personnes peuvent se réapproprier “l'auteurité” sur leur vie, développer des récits plus fidèles à leurs intentions, leurs valeurs et leurs espoirs. Comme l'écrit Michael White : "La déconstruction des récits dominants facilite la performance de ces nouveaux récits, qui incorporent les événements de vie alternatifs et les nouvelles connaissances qui étaient précédemment niés et exclus" (Michael White, 1991, p. 31).
La métaphore des "paysages" est centrale dans la conception de Michael White du processus narratif. Inspiré par les travaux de Jerome Bruner sur les deux paysages du récit, Michael White distingue le "paysage de l'action" (landscape of action) et le "paysage de l'identité" ou "de la conscience" (landscape of identity/consciousness) (Michael White, 2007).
Le paysage de l'action concerne les événements concrets, les séquences d'actions, les faits et les conséquences qui constituent la trame narrative. Il répond aux questions : Qui? Quoi? Quand? Où? Comment? Le paysage de l'identité, quant à lui, concerne les significations, les valeurs, les désirs, les intentions, les croyances, les engagements et les qualités personnelles qui donnent sens à ces actions. Il répond aux questions : Pourquoi? Dans quel but? Que cela dit de la personne? (Michael White, 2007).
Dans le processus thérapeutique, Michael White propose de naviguer entre ces deux paysages pour enrichir le récit alternatif. Les questions sur le paysage de l'action permettent d'identifier des "événements uniques" (unique outcomes) qui contredisent le récit dominant saturé de problèmes, tandis que les questions sur le paysage de l'identité permettent d'explorer les significations de ces événements, de les relier aux valeurs et intentions de la personne, et ainsi d'"épaissir" (thicken) le récit alternatif (Michael White, 2007).
Cette conception des "paysages" narratifs témoigne d'une spatialisation de l'expérience qui résonne avec la topo-analyse Gaston Bachelardienne. Dans les deux cas, il s'agit de créer des espaces habitables, des territoires existentiels où la personne peut déployer de nouvelles possibilités d'être et d'agir.
Les conversations de "re-authoring" constituent le cœur de la pratique narrative. Elles visent à co-construire des récits alternatifs plus riches et plus fidèles aux intentions, aux valeurs et aux espoirs des personnes. Ce processus s'appuie sur l'identification d'"événements uniques" (unique outcomes) ou de “moment étincelants” (sparkling moments) - des actions, des pensées, des sentiments qui contredisent le récit dominant saturé de problèmes (Michael White, 2007).
Ces événements uniques sont explorés en détail, à la fois dans le paysage de l'action (ce qui s'est passé concrètement) et dans le paysage de l'identité (ce que cela révèle des valeurs, des intentions, des compétences de la personne). En reliant ces épisodes entre eux et en les connectant aux intentions et aux valeurs de la personne, le thérapeute aide à "épaissir" (thicken) le récit alternatif, à lui donner une consistance et une profondeur qui peuvent contrebalancer l'emprise du récit problématique (Michael White, 2007).
Les conversations de "re-membering" constituent une extension de ce processus. S'inspirant des travaux de Barbara Myerhoff (1982) sur les "cérémonies définitionnelles", Michael White propose d'explorer le "club de vie" de la personne, c'est-à-dire les personnes significatives (présentes ou passées, réelles ou imaginaires) qui ont contribué à façonner son identité (Michael White, 2007).
Ces conversations permettent de revisiter et de reconfigurer les relations qui constituent l'identité de la personne, de valoriser certaines influences et d'en diminuer d'autres. Elles créent un contexte où la personne peut s'entourer de "témoins extérieurs" qui soutiennent la performance de son identité préférée et contribuent à épaissir son récit alternatif (Michael White, 2007).
Michael White situe explicitement son approche dans une perspective post-structuraliste, fortement influencée par les travaux de Michel Foucault sur les relations pouvoir/savoir et la constitution des subjectivités (Michael White, 1991, 2007). Cette orientation post-structuraliste se manifeste dans plusieurs aspects fondamentaux de la thérapie narrative.
Tout d'abord, la thérapie narrative rejette les conceptions essentialistes et structuralistes de l'identité au profit d'une vision de l'identité comme un processus relationnel et narratif en perpétuelle construction. Comme l'explique Michael White, en référence à l'anthropologue Clifford Geertz : "Inverser cette complainte [sur la perte d'un soi originel] nous engage dans une fascination pour la spécificité et les conséquences des actes de vie des gens qui reproduisent les histoires de leur vie, de la négociation et de la renégociation sociale des renégociation des comptes de leur identité" (Michael White, 2000, p. 173).
Ensuite, la thérapie narrative s'attache à déconstruire les discours dominants qui véhiculent des relations de pouvoir et des régimes de vérité implicites. En s'inspirant de Foucault, Michael White questionne la façon dont certains savoirs sont valorisés et d'autres marginalisés, comment certaines façons de se raconter sont légitimées et d'autres disqualifiées (Michael White, 1991, 2007).
Enfin, la thérapie narrative vise à créer des espaces pour des "savoirs locaux" et des "vérités localisées" qui échappent aux généralisations totalisantes. Comme l'explicite Michael White : "L'intention explicite de la thérapie narrative est de s'engager dans une enquête locale sur ce qui se passe, sur la manière dont les choses deviennent autres, sur le potentiel de changement, sur la riche description des savoirs et compétences de vie exprimés dans ce contexte, et sur l'exploration des possibilités, limites et dangers associés à l'état actuel des choses et à leur évolution" (Michael White, 2000, p. 177).
Cette perspective post-structuraliste n'est pas pour Michael White une position théorique abstraite, mais un engagement éthique et politique qui vise à remettre en question les relations de pouvoir en thérapie et à créer des contextes où les personnes peuvent se réapproprier l'auteurité sur leur vie. Comme il l'affirme : "En questionnant et en remettant en cause ces pratiques [pathologisantes], je n'ai pas du tout cherché à construire de nouvelles normes auxquelles les thérapeutes devraient se conformer. Continuer à soulever ces questions n'est pas une spécification des pratiques à adopter. Il existe de multiples options pour s'engager avec les personnes consultant qui ne reproduisent pas les discours psychopathologiques" (Michael White, 2000, p. 179).
Dans un entretien avec Michael Hoyt et Jeffrey Zimmerman publié dans Reflections on Narrative Practice (2000), Michael Michael White fait référence explicitement à Gaston Gaston Bachelard à propos de la question des images évoquées par les questions thérapeutiques. Interrogé sur une citation de David Epston selon laquelle "chaque fois que nous posons une question, nous générons une version possible d'une vie" (Cowley & Springen, 1995), Michael White précise :
"David fait référence au fait qu'une question narrative bien formulée, en réponse aux expressions de la personne, peut évoquer des images alternatives de son identité qui font écho à certaines de ses expériences de vie, parfois jamais mises en mots auparavant. C'est ce processus, et non l'imposition de questions 'de but en blanc', qui peut générer une version possible de la vie. Pour comprendre cela, je me suis inspiré du travail de Gaston Bachelard sur l'image (Gaston Bachelard, 1969)" (Michael White, 2000, p. 164).
Cette référence explicite à Gaston Bachelard souligne l'importance que Michael White accordait à la philosophie Bachelardienne de l'image pour concevoir le processus thérapeutique. La référence bibliographique "Gaston Bachelard, 1969" correspond probablement à l'édition anglaise de La poétique de l'espace (The Poetics of Space, traduit par Maria Jolas et publié par Beacon Press en 1969), ouvrage dans lequel Gaston Bachelard développe sa phénoménologie de l'image poétique et ses concepts de résonance et réverbération.
Dans Maps of Narrative Practice (2007), Michael White développe davantage cette référence à Gaston Bachelard en lien avec la pratique des témoins extérieurs :
"Les concepts d'image, de réverbération et de résonance sont tirés de l'œuvre de Gaston Bachelard (1969) [...]. Garder ces trois concepts à l'esprit pendant l'interview des témoins extérieurs m'a considérablement aidé à construire les questions que j'ai créées" (Michael White, 2007, p. 178).
Cette seconde mention explicite confirme que Michael White a consciemment et délibérément mobilisé des concepts Bachelardiens pour structurer sa pratique thérapeutique, particulièrement dans le domaine des témoins extérieurs où les notions de résonance et réverbération jouent un rôle central.
La référence de Michael White à Gaston Bachelard s'inscrit dans une discussion sur le rôle et la signification des questions dans la conversation thérapeutique. En réponse à une critique de Salvador Minuchin qui comparait le questionnement narratif à un "chien de berger" qui "pousse les gens, par le biais d'une série de questions construites, à voir leurs histoires de la manière plus positive qu'il voulait pour eux" (Simon, 1996, pp. 55-56), Michael White s'attache à distinguer différentes manières de concevoir et de pratiquer le questionnement thérapeutique.
Pour Michael White, ce qui distingue le questionnement narratif n'est pas l'imposition d'une vision positive prédéterminée par le thérapeute, mais la capacité à formuler des questions qui résonnent avec l'expérience vécue de la personne et peuvent évoquer des "images alternatives de son identité". Ces images ne sont pas plaquées de l'extérieur mais font "écho à certaines de ses expériences de vie", parfois restées inarticulées jusqu'alors.
C'est précisément pour théoriser cette capacité évocatrice des questions thérapeutiques que Michael White se tourne vers la phénoménologie Bachelardienne de l'image poétique. Comme Gaston Bachelard qui insiste sur le pouvoir de l'image à faire "résonner" des dimensions inexplorées de notre expérience, Michael White conçoit les questions narratives comme des catalyseurs qui peuvent activer des dimensions négligées de l'expérience vécue des personnes, leur permettant de se reconnecter avec des aspects de leur identité occultés par le récit dominant saturé de problèmes.
Cette référence à Gaston Bachelard a des implications importantes pour comprendre la conception de Michael White du processus thérapeutique. Elle suggère que pour Michael White, la thérapie narrative ne consiste pas simplement à déconstruire des discours problématiques ou à co-construire intellectuellement des récits alternatifs, mais à créer un espace où peuvent émerger et résonner des "images" transformatrices qui ont un impact direct sur l'expérience vécue des personnes.
L'une des distinctions fondamentales que Michael White emprunte à Gaston Bachelard concerne les différentes "versions" de l'imagination. Dans Re-Authoring Lives (1995), il explicite cette influence :
"Il y a environ un an, j'ai été initié au travail de Gaston Bachelard, et je l'ai trouvé très intéressant sur le sujet de l'imagination. Il commence par discuter de différentes versions de l'imagination, y compris celle qui propose que les images reflètent en quelque sorte ce qui s'est passé auparavant. C'est la version de l'imagination qui domine dans la vision analytique. Gaston Bachelard juxtapose ces autres versions de l'imagination à une autre qu'il considère comme constitutive" (Michael White, 1995, p. 121).
Cette distinction Bachelardienne entre une imagination "réflexive" ou "reproductrice" (qui se contente de refléter ce qui a été perçu auparavant) et une imagination "constitutive" ou "créatrice" (qui produit activement de nouvelles réalités) est centrale dans la conception de Michael White du processus thérapeutique.
Pour Michael White, les approches thérapeutiques traditionnelles, notamment la psychanalyse ("la vision analytique"), tendent à privilégier une conception réflexive de l'imagination, où les images et les récits sont vus comme reflétant des expériences antérieures, souvent infantiles. Dans cette perspective, l'image est secondaire, dérivée, elle reflète un passé déjà constitué qu'il s'agit de déchiffrer.
En contraste, l'approche narrative de Michael White s'appuie sur une conception constitutive de l'imagination, où les images et les récits ne sont pas de simples reflets du passé mais des forces actives qui participent à la construction de la réalité vécue. Dans cette perspective, l'image n'est pas dérivée mais primitive, elle ne découle pas mécaniquement du passé mais peut activement reconfigurer notre rapport au passé, au présent et au futur.
Cette distinction résonne profondément avec la critique Bachelardienne de la causalité psychologique en matière d'imagination. Pour Gaston Bachelard comme pour Michael White, l'image poétique ou thérapeutique n'est pas "l'écho d'un passé" mais plutôt une force active qui fait résonner le passé d'une manière nouvelle, qui ouvre de nouvelles possibilités d'être et d'agir.
En s'appuyant sur la philosophie Bachelardienne de l'image, Michael White développe une conception originale du rôle des images dans la génération de nouvelles possibilités narratives. Pour lui, les questions narratives bien formulées peuvent évoquer des "images alternatives" de l'identité qui ont un pouvoir transformateur.
Cette perspective s'inspire directement de la phénoménologie Bachelardienne de l'image poétique comme événement du langage qui a une puissance ontologique propre. Comme l'écrit Gaston Bachelard dans La poétique de l'espace : "L'image poétique est un soudain relief du psychisme" qui n'est pas "soumise à une poussée. Elle n'est pas l'écho d'un passé" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 1).
De même, pour Michael White, les images alternatives évoquées par les questions narratives ne sont pas de simples représentations mentales, mais des forces actives qui peuvent transformer l'expérience vécue. Elles ont un pouvoir "constitutif" qui peut restructurer le rapport de la personne à elle-même et au monde.
Cette conception de l'image comme force transformatrice s'oppose à une vision instrumentale ou manipulatrice du questionnement thérapeutique. Il ne s'agit pas pour Michael White d'imposer aux personnes une vision positive prédéfinie, mais de créer un contexte où peuvent émerger des images qui résonnent avec leur expérience vécue et ouvrent de nouvelles possibilités narratives.
Cette approche implique une attention particulière à ce que Gaston Bachelard nomme la "transsubjectivité" de l'image, c'est-à-dire sa capacité à créer un espace de rencontre et de résonance entre les subjectivités. Les images qui émergent dans l'espace thérapeutique ne sont ni simplement projections du thérapeute, ni simplement expressions du client, mais des créations intersubjectives qui peuvent transformer les deux parties.
La référence de Michael White à Gaston Bachelard intervient spécifiquement à propos de la capacité des questions narratives à générer des "images alternatives" de l'identité. Cette conception du questionnement thérapeutique comme pratique imageante, capable d'évoquer des dimensions inexplorées de l'expérience, s'inspire directement de la phénoménologie Gaston Bachelardienne de l'image poétique.
Pour Michael White, une question narrative bien formulée n'est pas simplement une demande d'information ou une invitation à l'introspection, mais un acte de langage qui peut faire émerger une image alternative de soi, une reconfiguration de l'expérience vécue. Comme il l'explicite : "une question narrative bien formulée, en réponse aux expressions de la personne, peut évoquer des images alternatives de son identité qui font écho à certaines de ses expériences de vie, parfois jamais mises en mots auparavant" (Michael White, 2000, p. 164).
Cette conception résonne avec la description Bachelardienne de l'image poétique comme un événement du langage qui a un pouvoir de retentissement immédiat : "Le retentissement nous appelle à un approfondissement de notre propre existence […] le retentissement opère un virement d'être. Il semble que l'être du poète soit notre être" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 6).
De même, dans la thérapie narrative, la question bien formulée peut produire un "retentissement" qui approfondit l'existence de la personne, qui opère un "virement d'être" en évoquant des dimensions de l'expérience jusqu'alors inarticulées. Ce n'est pas une imposition extérieure mais une activation de possibilités déjà présentes mais négligées dans l'expérience de la personne.
Cette conception du questionnement thérapeutique comme pratique imageante implique une attention particulière à la résonance des questions avec l'expérience vécue de la personne. Il ne s'agit pas de poser n'importe quelle question, mais de formuler des questions qui peuvent évoquer des images alternatives ayant un pouvoir de retentissement, qui font "écho à certaines expériences de vie" de la personne.
Au-delà des références explicites à Gaston Bachelard concernant l'image poétique, on peut identifier de nombreuses résonances implicites entre la phénoménologie Bachelardienne de l'espace et la conception de Michael White de la topographie narrative. Dans les deux cas, il s'agit de spatialiser l'expérience vécue, de créer des "paysages" ou des "espaces" habitables qui donnent sens à l'existence.
La distinction de Michael Michael White entre le "paysage de l'action" et le "paysage de l'identité" (Michael White, 2007) s'inscrit dans cette spatialisation de l'expérience narrative. Ces "paysages" ne sont pas de simples métaphores didactiques mais des espaces existentiels que les personnes habitent et qui structurent leur rapport au monde. Comme l'écrit Michael White : "Ces paysages sont peuplés de figures, d'intrigues et de thèmes qui fournissent les cadres interprétatifs par lesquels les personnes donnent sens à leur expérience" (Michael White, 2007, p. 81).
Cette conception des "paysages" narratifs résonne avec la topo-analyse Gaston Bachelardienne développée dans La poétique de l'espace (1957). Pour Gaston Bachelard, les espaces que nous habitons (maison, coin, tiroir, nid, coquille, etc.) ne sont pas de simples contenants physiques mais des matrices actives de l'imagination qui structurent notre expérience intime : "L'espace saisi par l'imagination ne peut rester l'espace indifférent livré à la mesure et à la réflexion du géomètre. Il est vécu. Et il est vécu, non pas dans sa positivité, mais avec toutes les partialités de l'imagination" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 17).
De même, pour Michael White, les "paysages" narratifs sont des espaces vécus, chargés de valeurs et d'affects, qui structurent l'expérience des personnes. Le travail thérapeutique consiste précisément à explorer ces paysages, à les reconfigurer, à les rendre plus habitables en y intégrant des dimensions négligées de l'expérience.
Cette topographie narrative s'exprime également dans la métaphore des "territoires" de vie que Michael White utilise pour décrire les différentes dimensions de l'identité : "En se tenant dans différents territoires de vie qui construisent différemment leur identité et rendent disponibles différents savoirs et compétences, [les personnes] identifient souvent de nouveaux objectifs pour la thérapie" (Michael White, 2000, p. 158). Ces "territoires" ne sont pas simplement des thèmes ou des aspects de l'identité, mais des espaces existentiels que les personnes peuvent habiter différemment au cours du processus thérapeutique.
La spatialisation de l'expérience narrative chez Michael White résonne ainsi profondément avec la poétique Gaston Bachelardienne de l'espace, où les lieux que nous habitons sont constitutifs de notre être au monde et où l'imagination peut transformer notre manière d'habiter ces espaces.
Une autre résonance conceptuelle majeure entre Gaston Bachelard et Michael White concerne leur conception de la discontinuité et de la rupture comme moments créateurs. Pour Gaston Bachelard, la connaissance scientifique progresse par "ruptures épistémologiques", par des moments de discontinuité radicale où les cadres conceptuels antérieurs sont remis en question et reconfigurés. Comme il l'écrit dans La formation de l'esprit scientifique : "On connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites" (Gaston Bachelard, 1938/2011, p. 16).
Cette conception discontinuiste de la connaissance trouve un écho dans la pratique narrative de la déconstruction des récits dominants. Pour Michael White, le changement thérapeutique passe par une remise en question des récits dominants saturés de problèmes, par une rupture avec les cadres interprétatifs habituels qui contraignent l'expérience des personnes. Comme il l'explicite : "La déconstruction des pratiques de pouvoir qui objectivent et totalisent l'identité ouvre des possibilités pour que les personnes re-situent leur vie dans des histoires alternatives" (Michael White, 1991, p. 31).
Dans les deux cas, il s'agit de créer un espace de rupture, un moment de discontinuité qui permet de reconfigurer le rapport au savoir et à l'expérience. Pour Gaston Bachelard comme pour Michael White, cette rupture n'est pas simplement négative ou destructrice, mais créatrice de nouvelles possibilités.
La "philosophie du non" Gaston Bachelardienne, qui intègre dialectiquement ce qu'elle nie dans une synthèse plus riche, résonne avec la pratique narrative de la déconstruction, qui ne vise pas simplement à critiquer les récits dominants mais à créer un espace où peuvent émerger des récits alternatifs plus riches et plus nuancés. Comme l'écrit Michael White : "La déconstruction n'est pas simplement une méthode d'analyse critique des textes, mais une pratique qui ouvre des espaces pour des récits alternatifs" (Michael White, 2000, p. 37).
Cette convergence autour de la valeur créatrice de la rupture et de la discontinuité témoigne d'une résonance profonde entre l'épistémologie Bachelardienne et la pratique narrative de Michael Michael White.
La notion Gaston Bachelardienne d'"obstacle épistémologique" trouve également un écho dans la critique de Michael Michael White des discours dominants en thérapie. Pour Gaston Bachelard, ces obstacles (l'expérience première, la connaissance générale, l'obstacle verbal, l'obstacle substantialiste, etc.) ne sont pas simplement extérieurs à la connaissance mais inhérents à l'acte même de connaître : "C'est dans l'acte même de connaître, intimement, qu'apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles" (Gaston Bachelard, 1938/2011, p. 17).
De manière similaire, Michael White conçoit les discours dominants en thérapie (les discours psychopathologisants, les catégories diagnostiques, les conceptions essentialistes de l'identité) non pas comme de simples erreurs extérieures à corriger, mais comme des obstacles inhérents à certaines manières de concevoir la thérapie et l'identité. Comme il l'écrit : "Je me suis intéressé à comprendre ce que ces étiquettes [diagnostiques] signifient pour les gens, ce qu'elles rendent possible, qui elles servent le mieux et le moins, et à explorer leurs limites et dangers réels et potentiels" (Michael White, 2000, p. 179).
Pour surmonter ces obstacles, Gaston Bachelard prône une "psychanalyse de la connaissance objective" qui vise à identifier et à rectifier les présupposés et les images qui entravent le progrès scientifique. De manière analogue, Michael White propose une forme de "déconstruction" des discours dominants en thérapie, une analyse critique des présupposés et des relations de pouvoir qui informent ces discours.
Dans les deux cas, il s'agit d'un travail de conscientisation et de rectification, d'une mise en question des évidences apparentes qui contraignent la pensée et l'expérience. Pour Gaston Bachelard comme pour Michael White, cette remise en question n'est pas simplement critique mais créatrice, elle vise à ouvrir de nouvelles possibilités de connaître et d'être.
Cependant, il convient de noter une différence importante : alors que Gaston Bachelard oriente sa critique vers un "nouvel esprit scientifique" caractérisé par une plus grande abstraction et une rationalité plus rigoureuse, Michael White dirige sa critique vers une valorisation des "savoirs locaux" et des "vérités localisées" qui échappent aux généralisations totalisantes. Cette différence reflète leurs contextes intellectuels et leurs projets distincts, mais n'invalide pas la résonance fondamentale entre leurs approches critiques des savoirs dominants.
La résonance la plus profonde entre Gaston Bachelard et Michael White concerne sans doute leur conception de l'imagination comme force constitutive de nouveaux possibles. Pour Gaston Bachelard, l'imagination n'est pas une faculté secondaire qui se contenterait de reproduire des perceptions antérieures, mais une force première et créatrice : "L'imagination n'est pas, comme le suggère l'étymologie, la faculté de former des images de la réalité ; elle est la faculté de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité" (Gaston Bachelard, 1943/2001, p. 23).
De même, pour Michael White, l'imagination narrative n'est pas simplement une faculté qui reflète passivement l'expérience vécue, mais une force active qui peut transformer cette expérience en ouvrant de nouveaux possibles : "L'imagination que je considère comme la plus pertinente pour notre travail n'est pas celle qui reflète ce qui s'est passé auparavant, mais celle que Gaston Bachelard considère comme constitutive" (Michael White, 1995, p. 121).
Cette valorisation commune de l'imagination constitutive s'oppose à une vision déterministe où le présent et le futur seraient entièrement conditionnés par le passé. Pour Gaston Bachelard comme pour Michael White, l'imagination ouvre un espace de liberté où de nouvelles possibilités peuvent émerger, où l'être humain peut se réinventer au-delà des déterminations apparentes.
Comme l'écrit Gaston Bachelard dans L'air et les songes : "L'imagination est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images" (Gaston Bachelard, 1943/2001, p. 7). Cette conception libératrice de l'imagination résonne profondément avec le projet thérapeutique de Michael White, qui vise précisément à libérer les personnes des récits dominants qui contraignent leur expérience et à ouvrir des espaces pour des récits alternatifs plus fidèles à leurs intentions, leurs valeurs et leurs espoirs.
Pour Michael White comme pour Gaston Bachelard, cette imagination constitutive n'est pas une simple évasion hors du réel, mais une force active qui peut transformer notre manière d'habiter le monde. Elle ne nous détourne pas de la réalité mais nous aide à la réinventer, à la "chanter" différemment.
Une dernière résonance conceptuelle majeure entre Gaston Bachelard et Michael White concerne leur conception non-linéaire du temps. Pour Gaston Bachelard, le temps vécu n'est pas une durée continue et homogène, mais une constellation d'instants discontinus. Comme il l'écrit dans L'intuition de l'instant : "le temps n'a qu'une réalité, celle de l'instant" (Gaston Bachelard, 1932/2017, p. 13). La continuité apparente de la durée est une construction secondaire, une "composition factice" à partir d'une pluralité d'instants discontinus.
Cette conception discontinuiste du temps s'accompagne chez Gaston Bachelard d'une valorisation de la "verticalité" du temps poétique, qui contraste avec l'horizontalité du temps ordinaire. L'instant poétique est un temps vertical qui condense les ambivalences et les simultanéités : "Le but, c'est la verticalité, la profondeur ou la hauteur ; c'est l'instant stabilisé où les simultanéités, en s'ordonnant, prouvent que l'instant poétique a une perspective métaphysique" (Gaston Bachelard, 1939/2007, p. 104).
Cette conception non-linéaire et verticale du temps résonne avec la pratique narrative du re-authoring, qui ne considère pas le temps biographique comme une simple succession chronologique mais comme un espace malléable où différentes temporalités peuvent se croiser et se reconfigurer. Les "événements uniques" (unique outcomes) ou "moments étincelants" (sparkling moments) que Michael White cherche à identifier dans le processus thérapeutique fonctionnent comme des "instants" Bachelardiens qui peuvent reconfigurer tout le récit de vie, qui ont une densité et une intensité particulières.
Comme l'écrit Michael White : "Ces événements uniques peuvent servir de point d'entrée pour de nouveaux développements, de nouvelles trajectoires qui reconfigureront le rapport des personnes à leur passé, leur présent et leur futur" (Michael White, 2007, p. 233). Cette capacité des événements uniques à "reconfigurer" la temporalité vécue évoque directement la conception Bachelardienne de l'instant poétique qui fait "remonter" le passé : "par l'éclat d'une image, le passé lointain résonne d'échos" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 1).
Dans les deux cas, il s'agit d'une conception non-déterministe du temps, où le présent et le futur ne sont pas simplement conditionnés par le passé, mais où l'instant présent peut activement reconfigurer notre rapport au passé et ouvrir de nouvelles possibilités futures. Cette temporalité non-linéaire est au cœur de la pratique narrative du re-authoring, qui visent précisément à créer des espaces où les personnes peuvent reconfigurer le récit de leur vie en s'appuyant sur des "instants" significatifs qui échappent à la logique du récit dominant.
L'influence la plus directe et la plus explicite de Gaston Bachelard sur la pratique narrative de Michael White concerne la conception et la structuration des conversations avec les témoins extérieurs (outsider witness). Michael White reconnaît lui-même cette dette : "Les concepts d'image, de réverbération et de résonance sont tirés de l'œuvre de Gaston Gaston Bachelard (1969) [...]. Garder ces trois concepts à l'esprit pendant l'interview des témoins extérieurs m'a considérablement aidé à construire les questions que j'ai créées" (Michael White, 2007, p. 178).
La pratique des témoins extérieurs, inspirée des "cérémonies définitionnelles" étudiées par l'anthropologue Barbara Myerhoff (1982), consiste à inviter des personnes (membres de la famille, amis, autres clients, ou même l'équipe thérapeutique) à écouter le récit d'une personne puis à partager leurs réflexions, non pas sous forme de conseils ou d'interprétations, mais en répondant à des questions spécifiques qui explorent les résonances entre ce récit et leur propre expérience.
Michael White structure ces conversations avec les témoins extérieurs autour de quatre catégories de questions qui correspondent directement aux concepts Gaston Bachelardiens d'image, de réverbération et de résonance :
L'expression : "Quelles expressions ou images particulières dans ce que vous venez d'entendre vous ont touchés ? Qu'est-ce qui a retenu votre attention ou vous a marqué ?" Ces questions visent à identifier les images saillantes qui ont émergé du récit de la personne.
L'image : "À quoi vous font penser ces expressions ? Quelles images ou métaphores évoquent-elles pour vous ?" “Qu’est ce que cela vous donne comme nouvelle image de XXX ( de vous, etc.) Ces questions explorent la manière dont les expressions qui ont retenu l'attention suscitent des images mentales chez les témoins.
La résonance : "Qu'est-ce qui vous a touché dans ces expressions ? Pourquoi ces aspects particuliers ont-ils retenu votre attention ? Quel lien faites-vous avec votre propre expérience ?" Ces questions visent à explorer la manière dont les images évoquées résonnent avec l'expérience personnelle des témoins.
Le transport/La katharsis : "Où cette conversation vous a-t-elle amenés ? En quoi êtes-vous différents d'avoir participé à cette conversation ? Qu'est-ce que cela vous donne envie de faire ou d'explorer dans votre propre vie ?" Ces questions explorent la manière dont la conversation a transformé les témoins eux-mêmes (Michael White, 2007).
Cette structuration des conversations avec les témoins extérieurs autour des concepts Bachelardiens d'image, de réverbération et de résonance témoigne de l'influence directe de la phénoménologie Bachelardienne sur la pratique narrative de Michael White. Comme l'écrit Speedy (2005), cette pratique invite les témoins à "adopter une posture de rêverie résonnante, à se laisser toucher par les images et à partager l'écho intime que le récit de l'autre produit en eux" (p. 289).
Cette conception des témoins extérieurs comme participants à une forme de "rêverie partagée" résonne profondément avec la valorisation Bachelardienne de la rêverie comme modalité créatrice de la conscience. Dans les deux cas, il s'agit de créer un espace où l'imagination peut se déployer librement, où les images peuvent circuler et se transformer, où les subjectivités peuvent se rencontrer et s'enrichir mutuellement.
La pratique narrative de la "double écoute" (double listening), que Michael White développe notamment dans ses travaux sur le traumatisme, témoigne également d'une sensibilité phénoménologique qui résonne avec l'approche Bachelardienne. Cette pratique consiste à écouter simultanément le récit explicite du traumatisme et les traces d'une "histoire d'absence" (absent but implicit) qui témoigne des valeurs, des espoirs et des intentions que la personne continue de chérir malgré l'adversité (Michael White, 2000).
Comme l'explique Michael White : "La double écoute implique d'écouter non seulement ce qui est dit, mais aussi ce qui est 'absent mais implicite' dans le récit" (Michael White, 2004, p. 56). Cette attention à ce qui est présent "en creux" dans le récit évoque la phénoménologie Bachelardienne des espaces, où l'absence et la présence se définissent mutuellement, où l'ici évoque toujours un ailleurs, où l'intérieur dialogue avec l'extérieur.
Pour Gaston Bachelard, "la dialectique du dedans et du dehors" est fondamentale dans notre expérience de l'espace : "Dedans et dehors ne sont pas abandonnés à leur opposition géométrique. De quelle abondance cette dialectique simple s'enrichit dès que nous la prenons dans les régions de l'imagination" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 238). De même, pour Michael White, la double écoute implique de dépasser l'opposition apparente entre le récit traumatique et le récit alternatif, de percevoir comment l'un est implicitement contenu dans l'autre, comment le récit du traumatisme témoigne en creux des valeurs et des espoirs qui ont été violés.
Cette posture de double écoute témoigne d'une sensibilité phénoménologique qui cherche à saisir l'expérience dans sa complexité, à percevoir les couches de signification implicites dans le récit, à entendre les "échos" qui résonnent au-delà des mots explicites. Comme l'écrit Gaston Bachelard : "Dans toute véritable rêverie, il existe un point d'écoute, un point d'attention qui fait de la rêverie une méditation" (Gaston Bachelard, 1960/2010, p. 118). De même, la double écoute narrative est une forme de méditation attentive qui cherche à percevoir les dimensions négligées de l'expérience, à entendre ce qui n'est pas explicitement dit mais néanmoins présent "en creux" dans le récit.
L'usage des "documents thérapeutiques" (therapeutic documents) dans la pratique narrative constitue une autre application qui résonne avec la philosophie Gaston Bachelardienne de l'imagination matérielle. Ces documents, qui peuvent prendre la forme de lettres, de certificats, de déclarations ou de documents poétiques, visent à matérialiser les nouvelles compréhensions et les récits alternatifs qui émergent dans le processus thérapeutique.
Comme l'explique Jane Speedy (2005), la co-construction de documents poétiques en thérapie narrative permet de "saisir des images et des métaphores 'étincelantes', de flâner plus longtemps dans les espaces ouverts qui ont émergé au cours des conversations et (peut-être) de demander certaines choses qui auraient pu être demandées et de dire certaines choses qui auraient pu être dites" (p. 286).
Cette pratique résonne avec la conception Bachelardienne de l'imagination matérielle, qui s'enracine dans l'expérience sensible des substances et des matières. Pour Gaston Bachelard, l'imagination n'est pas une faculté purement mentale ou abstraite, mais une puissance qui engage tout notre corps, qui se nourrit de notre rapport sensible au monde. Comme il l'écrit dans L'eau et les rêves : "La matière commande. La poésie obéit" (Gaston Bachelard, 1942/2003, p. 61).
De même, dans la pratique narrative des documents thérapeutiques, il s'agit de donner une matérialité aux récits alternatifs, de les incarner dans des objets tangibles qui peuvent être conservés, relus, partagés. Ces documents ne sont pas de simples enregistrements passifs de la conversation thérapeutique, mais des objets actifs qui participent à la construction et à la consolidation des récits alternatifs.
Comme l'explique Michael White : "Ces documents capturent les mots et les histoires des conversations thérapeutiques orales plus éphémères et les mettent par écrit. Ainsi, les personnes peuvent se souvenir de la manière dont leurs histoires changent au fil du temps et de la manière dont elles se positionnent différemment de ce qu'elles auraient pu faire au début de la thérapie" (Payne, 2000, cité dans Speedy, 2005, p. 285).
Cette matérialisation des récits alternatifs témoigne d'une sensibilité à la dimension concrète et incarnée de l'imagination, qui ne se déploie pas uniquement dans l'abstrait mais s'enracine dans notre rapport sensible au monde. Comme l'écrit Gaston Bachelard : "Il y a des métaphores qui sont faites pour les yeux ; il y en a qui sont faites pour les oreilles ; il y en a, rarement, qui sont faites pour le goût. Il y en a surtout, et c'est peut-être là l'essentiel, qui sont faites pour l'âme" (Gaston Bachelard, 1942/2003, p. 252). Les documents thérapeutiques, dans leur matérialité même, cherchent à toucher cette âme, à donner corps aux images et aux métaphores qui émergent dans la conversation thérapeutique.
Les études de cas présentées par Jane Speedy (2005) dans son article "Using poetic documents: An exploration of poststructuralist ideas and poetic practices in narrative therapy" illustrent de manière frappante la mise en œuvre de la phénoménologie Bachelardienne dans la pratique narrative des documents poétiques.
Le cas de Gregory, un jeune homme consultant pour ses "préoccupations pour l'avenir du monde", témoigne de la puissance transformatrice des images poétiques. Après une conversation particulièrement touchante, Speedy décide de composer un document poétique à partir des expressions marquantes de Gregory, notamment la juxtaposition entre "l'état suicidaire du monde" et "l'envie de bavarder", ainsi que l'image saisissante où il se décrit comme devant "rester éveillé pour éloigner ces chiens" et son aspiration à une "équipe de jeunes hommes tranquilles" (Speedy, 2005, p. 291).
Ce document poétique, qui capture ces images étincelantes et les présente dans un espace rythmique qui respecte leur puissance évocatrice, a eu "un impact frappant" sur Gregory. Il a ouvert "un espace de conversation considérable" et a même conduit à la création réelle d'un groupe de "geeks sans prétention" qui a continué à se réunir régulièrement (Speedy, 2005, p. 291).
Le cas de Hyatt, une jeune femme afro-caribéenne avec une "relation longue et compliquée avec la nourriture, son propre corps et l'anorexie mentale", illustre également la puissance transformatrice des images poétiques. Dans une conversation explorée la relation de Hyatt avec les "os" de son corps, une image nouvelle a émergé : ses os, autrefois source d'inquiétude médicale, sont apparus comme une "source de confort et de sécurité" qui lui rappelait "la structure osseuse ancestrale qu'elle partageait avec ses frères qu'elle aimait tant" (Speedy, 2005, p. 292).
Le document poétique co-créé à partir de cette conversation a permis de consolider cette reconfiguration de l'image corporelle : "et pourtant, il semble maintenant que ces os, ces mêmes os troublés par l'autorité, ces 'os de la solitude', étaient les os mêmes qui vous ont gardé en sécurité, calme et en contact avec vos habitudes" (Speedy, 2005, p. 293). La réponse poétique de Hyatt — "L'écoute de notre poème m'a permis de me souvenir de ces vieux os solitaires. Ils ont plus de chair maintenant Et le sang de mes femmes coule à nouveau" — témoigne de l'impact transformateur de cette image poétique (Speedy, 2005, p. 293).
Ces cas illustrent de manière frappante la puissance de l'imagination matérielle Gaston Bachelardienne dans la pratique narrative. Les images des "chiens" qui poursuivent Gregory ou des "os" qui connectent Hyatt à ses frères ne sont pas de simples métaphores abstraites, mais des images matérielles qui engagent tout le corps, qui condensent des dimensions affectives, relationnelles et existentielles de l'expérience. La co-construction de documents poétiques permet de donner à ces images une forme tangible, de les stabiliser et de les amplifier, de créer un espace où elles peuvent déployer toute leur puissance transformatrice.
Comme l'écrit Speedy : "L'impact de ces documents semble résider précisément dans leur capacité à capturer des dimensions de l'expérience qui échappent au langage conventionnel, à saisir la 'poétique du quotidien' et à exalter l'extraordinaire dans l'ordinaire" (Speedy, 2005, p. 295). Cette valorisation de la dimension poétique de l'expérience quotidienne résonne profondément avec le projet Gaston Bachelardien de réhabiliter l'imagination comme puissance constitutive de notre rapport au monde.
La pratique narrative du questionnement thérapeutique, telle que développée par Michael White, témoigne également d'une influence Bachelardienne dans sa conception de la résonance et du transport. Comme l'explicite Michael White (2007), les questions narratives ne visent pas simplement à recueillir des informations ou à susciter des réflexions intellectuelles, mais à créer des espaces où peuvent émerger et résonner des images transformatrices.
Cette conception du questionnement comme pratique "résonnante" et "transportante" s'inspire directement de la phénoménologie Bachelardienne de l'image poétique. Pour Gaston Bachelard, l'image poétique authentique produit un double effet : une "réverbération" immédiate qui ébranle les couches profondes du psychisme, et une "résonance" plus diffuse qui fait vibrer d'autres dimensions de l'expérience subjective. Comme il l'écrit : "Dans la résonance, nous entendons le poème, dans le retentissement nous le parlons, il est nôtre" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 6).
De même, le questionnement narratif vise à susciter un "retentissement" immédiat qui touche la personne au plus profond d'elle-même, et une "résonance" plus large qui établit des connexions entre différentes dimensions de son expérience. Comme l'écrit Michael White :
"Une question narrative bien formulée peut évoquer une image qui retentit immédiatement dans l'expérience de la personne, qui l'ébranle et suscite une reconnaissance spontanée. Cette image peut ensuite résonner avec d'autres dimensions de son expérience, établir des connexions avec d'autres événements, d'autres valeurs, d'autres intentions" (Michael White, 2007, p. 119).
Cette conception résonnante et transportante du questionnement se manifeste particulièrement dans la pratique du "scaffolding" (échafaudage), où le thérapeute pose des questions qui aident la personne à naviguer de proche en proche vers des territoires de connaissance et d'expérience de plus en plus éloignés de ce qui lui est familier (Michael White, 2007).
Cette progression graduelle, qui part de ce qui est connu pour s'aventurer progressivement vers l'inconnu, respecte la "zone proximale de développement" (Vygotsky, 1978) de la personne tout en l'invitant à étendre les limites de son expérience. Comme l'écrit Michael White : "Le scaffolding fournit un pont au-dessus du fossé qui sépare ce que les personnes savent et peuvent déterminer à propos de leur vie et ce qu'il leur est possible de savoir et de déterminer à propos de leur vie" (Michael White, 2007, p. 263).
Cette conception du scaffolding résonne avec la description Bachelardienne de la rêverie comme exploration progressive : "La rêverie s'approfondit à son gré. Elle suit toutes les pentes de notre imagination. Elle est de nature individuelle, intimiste, solidaire de toutes les profondeurs de notre être" (Gaston Bachelard, 1960/2010, p. 192). Le questionnement narratif, comme la rêverie Bachelardienne, invite à un approfondissement progressif, à une exploration des dimensions négligées mais potentiellement significatives de l'expérience.
Malgré les nombreuses résonances identifiées entre la philosophie Bachelardienne et la thérapie narrative de Michael White, il importe de reconnaître les différences et les tensions entre ces deux approches, qui s'inscrivent dans des traditions intellectuelles distinctes.
La phénoménologie Bachelardienne, bien qu'elle rompe avec certains aspects de la phénoménologie husserlienne, s'inscrit néanmoins dans une tradition philosophique qui valorise l'expérience subjective immédiate et cherche à saisir les essences des phénomènes tels qu'ils apparaissent à la conscience. Comme l'écrit Gaston Bachelard dans La poétique de l'espace : "Il faut être présent, présent à l'image dans la minute de l'image" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 1). Cette importance accordée à l'expérience directe de l'image peut parfois donner l'impression d'un isolement poétique, où la subjectivité du rêveur semble se suffire à elle-même.
En contraste, la thérapie narrative de Michael White s'inscrit largement dans une perspective constructionniste sociale qui met l'accent sur la construction relationnelle et culturelle des significations. Pour Michael White, les significations ne sont pas données immédiatement dans l'expérience subjective, mais construites à travers les interactions sociales et les discours culturels : "Les significations que nous attribuons à nos expériences sont façonnées par les pratiques linguistiques disponibles dans la culture plus large" (Michael White, 1991, p. 27).
Cette différence d'accent — l'un sur l'immédiateté phénoménologique, l'autre sur la médiation sociale — peut sembler créer une tension théorique. Cependant, il convient de nuancer cette opposition apparente. D'une part, la phénoménologie Bachelardienne n'est pas naïvement subjectiviste ; elle reconnaît la dimension intersubjective et culturelle de l'imagination, notamment à travers le concept de "transsubjectivité" de l'image poétique : "L'image poétique n'est pas soumise à une poussée. Elle n'est pas l'écho d'un passé. C'est plutôt l'inverse : par l'éclat d'une image, le passé lointain résonne d'échos" (Gaston Bachelard, 1957/2020, p. 1).
D'autre part, le constructionnisme social de Michael White n'est pas radicalement anti-phénoménologique ; il reconnaît l'importance de l'expérience vécue et de l'engagement corporel dans le monde. Comme l'illustre sa pratique des témoins extérieurs, Michael White est attentif à la manière dont les récits "résonnent" dans l'expérience subjective des personnes, à la façon dont ils "touchent" quelque chose dans leur vécu.
Plutôt qu'une opposition inconciliable, on peut voir dans cette différence d'accent une tension productive qui permet d'enrichir notre compréhension du processus thérapeutique. La phénoménologie Gaston Bachelardienne nous aide à saisir la texture qualitative de l'expérience vécue, la puissance transformatrice des images, tandis que le constructionnisme social narratif nous rappelle que cette expérience est toujours déjà médiatisée par des rapports sociaux et des discours culturels.
Une autre tension potentielle concerne la coexistence, dans la thérapie narrative de Michael White, d'une influence foucaldienne explicite et d'une influence Bachelardienne plus discrète. Michel Foucault, dont Michael White se revendique ouvertement comme une inspiration majeure, développe une critique radicale des relations pouvoir/savoir et des régimes de vérité qui s'inscrit dans une généalogie nietzschéenne souvent hostile à la phénoménologie. Ses analyses des dispositifs disciplinaires et des techniques de gouvernementalité semblent parfois laisser peu de place à l'imagination libératrice valorisée par Gaston Bachelard.
Cette tension entre Foucault et Gaston Bachelard, entre une analytique critique du pouvoir et une phénoménologie poétique de l'imagination, pourrait sembler difficile à résoudre. Cependant, Michael White parvient à intégrer ces deux influences de manière dans sa pratique thérapeutique.
D'une part, l'influence foucaldienne se manifeste dans la dimension critique et politique de la thérapie narrative, dans son attention aux relations de pouvoir en thérapie, dans sa remise en question des discours pathologisants, dans sa valorisation des savoirs locaux et marginalisés. Comme l'écrit Michael White : "Nous jouons certainement un rôle directif en ce qui concerne ce qui est retenu, à partir de ces conversations, pour une exploration plus approfondie. (...) Mais cela ne veut pas dire que nous dirigeons les choses dans le sens où nous sommes les auteurs des comptes rendus réels de la la vie des gens qui sont exprimés dans ces conversations" (Michael White, 2000, p. 158).
D'autre part, l'influence Gaston Bachelardienne se manifeste dans la dimension poétique et phénoménologique de la thérapie narrative, dans son attention à la résonance des images, dans sa valorisation de l'imagination constitutive, dans sa création d'espaces où peut se déployer une "rêverie" thérapeutique. Comme l'explicite Michael White en référence directe à Gaston Bachelard : "Pour comprendre cela, je me suis inspiré du travail de Gaston Gaston Bachelard sur l'image" (Michael White, 2000, p. 164).
Plutôt qu'une contradiction, on peut voir dans cette double influence une complémentarité productive. La critique foucaldienne des relations pouvoir/savoir permet de déconstruire les discours dominants qui contraignent l'expérience des personnes, tandis que la phénoménologie Gaston Bachelardienne de l'imagination offre des ressources pour explorer les espaces de liberté qui s'ouvrent au-delà de ces contraintes. La première crée un espace critique où la seconde peut déployer sa puissance créatrice.
Si Michael White a explicitement mobilisé certains aspects de la philosophie Bachelardienne, notamment sa conception de l'imagination constitutive et ses concepts de résonance et réverbération, d'autres dimensions de l'œuvre de Gaston Bachelard semblent avoir été moins directement intégrées dans sa pratique thérapeutique.
L'un des aspects les moins repris concerne l'"imagination matérielle" que Gaston Bachelard développe dans ses "psychanalyses" des éléments (feu, eau, air, terre). Bien que Michael White valorise la dimension imageante du processus thérapeutique, il ne s'engage pas dans une exploration systématique des dynamiques imaginaires liées aux différents éléments matériels. Alors que Gaston Bachelard consacre des ouvrages entiers à explorer les rêveries du feu, de l'eau, de l'air et de la terre, Michael White reste à un niveau plus général dans sa conception de l'imagination constitutive.
Cette différence reflète sans doute leur projet intellectuel distinct : Gaston Bachelard cherche à élaborer une cosmologie poétique complète, une typologie des différentes modalités de l'imagination, tandis que Michael White s'intéresse davantage aux implications pratiques de l'imagination constitutive pour la transformation thérapeutique. Sa préoccupation n'est pas de cartographier les archétypes de l'imaginaire mais de créer des espaces où les personnes peuvent mobiliser leur propre imagination pour se libérer des récits contraignants.
Une autre dimension peu reprise concerne l'intérêt Gaston Bachelardien pour la rêverie comme état de conscience spécifique. Bien que Michael White valorise l'imagination créatrice, il ne développe pas de réflexion approfondie sur les états de conscience qui favorisent cette imagination. Contrairement à Gaston Bachelard qui distingue soigneusement le rêve nocturne de la rêverie comme "conscience qui s'entretient et qui [...] peut penser en sachant qu'elle pense" (Gaston Bachelard, 1960/2010, p. 129), Michael White reste relativement silencieux sur cette dimension phénoménologique de l'expérience.
Enfin, la dimension épistémologique de l'œuvre Gaston Bachelardienne, notamment sa conception des obstacles épistémologiques et de la rupture dans la formation de l'esprit scientifique, n'est pas explicitement mobilisée par Michael White. Bien qu'on puisse identifier des résonances implicites entre cette épistémologie discontinuiste et la pratique narrative de la déconstruction, Michael White ne se réfère pas directement à ces aspects de l'œuvre de Gaston Bachelard pour conceptualiser sa critique des savoirs dominants en thérapie.
Ces absences ou ces reprises sélectives ne constituent pas des lacunes mais témoignent plutôt de la manière dont Michael White a intégré les apports Bachelardiens qui résonnaient le plus avec son projet thérapeutique spécifique. Son appropriation de Gaston Bachelard n'est pas une importation mécanique de concepts philosophiques dans le champ thérapeutique, mais une intégration créative qui transforme ces concepts en les adaptant à un nouveau contexte pratique.
Une autre tension potentielle entre Gaston Bachelard et Michael White concerne leur rapport respectif au politique. Pour Michael White, la dimension politique est explicitement présente dans sa conception de la thérapie narrative. Inspiré par Foucault, il s'attache à déconstruire les relations de pouvoir en thérapie, à questionner les discours dominants qui pathologisent et marginalisent certaines expériences, à créer des espaces où les personnes peuvent résister aux normes sociales qui contraignent leur vie.
Comme il l'affirme dans un entretien : "J'ai toujours remis en question les discours pathologisants qui déshonorent si souvent la vie des gens, marginalisent et disqualifient les savoirs et compétences qu'ils apportent dans l'espace thérapeutique. Et j'ai continué à défier les pratiques immodestes présumées dans la culture psychothérapeutique" (Michael White, 2000, p. 179). Cette dimension politique, bien que non réductible à une idéologie spécifique, est néanmoins centrale dans sa pratique thérapeutique.
En contraste, la dimension politique semble moins explicitement présente dans l'œuvre Gaston Bachelardienne, particulièrement dans ses écrits sur l'imagination et la rêverie. Gaston Bachelard s'intéresse davantage à la dimension poétique de l'expérience humaine, à sa capacité à transcender les contraintes du quotidien par l'imagination créatrice. Comme il l'écrit dans La poétique de la rêverie : "La rêverie nous met en état d'âme naissante" (Gaston Bachelard, 1960/2010, p. 14), suggérant une certaine innocence, une fraîcheur existentielle qui semble parfois détachée des enjeux sociaux et politiques.
Cette différence d'accent pourrait suggérer une tension : d'un côté, une thérapie narrative politiquement engagée qui vise à déconstruire les relations de pouvoir ; de l'autre, une phénoménologie poétique qui célèbre la puissance libératrice de l'imagination individuelle. Cependant, cette opposition est sans doute trop simpliste.
D'une part, la valorisation Bachelardienne de l'imagination créatrice n'est pas sans implications politiques. En affirmant la puissance de l'imagination contre les déterminismes de toutes sortes, en célébrant la capacité humaine à transformer le monde par la rêverie active, Gaston Bachelard adopte une position qui, sans être explicitement politique au sens traditionnel, a néanmoins des résonances émancipatrices. Comme l'écrit Jean-Jacques Wunenburger (2012) : "La phénoménologie Gaston Bachelardienne de l'imagination n'est pas une simple esthétique mais une véritable éthique de la liberté créatrice" (p. 78).
D'autre part, la dimension politique de la thérapie narrative n'est pas réductible à une critique extérieure des relations de pouvoir. Elle s'incarne dans une pratique concrète qui valorise précisément cette puissance créatrice de l'imagination que célèbre Gaston Bachelard. En invitant les personnes à explorer des récits alternatifs, à mobiliser leur imagination pour se libérer des contraintes narratives, Michael White met en œuvre une forme de résistance qui passe par la créativité poétique autant que par la critique sociale.
Ainsi, plutôt qu'une opposition entre une approche politique et une approche poétique, on peut voir dans la rencontre entre Michael White et Gaston Bachelard une articulation subtile. La thérapie narrative mobilise la puissance poétique de l'imagination constitutive pour des fins politiques d'émancipation, tandis que la phénoménologie Bachelardienne de l'imagination contient en germe une éthique de la liberté créatrice qui n'est pas sans implications politiques.
Au-delà des tensions et des différences, l'influence de Gaston Bachelard sur Michael White peut être comprise comme une contribution à l'élaboration d'une "poétique politique" de l'expérience thérapeutique. Cette synthèse créative intègre la dimension critique et politique issue de Foucault et la dimension poétique et phénoménologique inspirée de Gaston Bachelard dans une pratique thérapeutique originale.
Dans cette perspective, la thérapie narrative ne se réduit ni à une critique sociale des discours dominants, ni à une exploration phénoménologique de l'imagination créatrice, mais articule ces deux dimensions dans une pratique concrète qui vise à transformer l'expérience vécue des personnes. Comme l'écrit Michael White : "L'a visée explicite de la thérapie narrative est de s'engager dans une enquête locale sur ce qui se passe, sur la manière dont les choses deviennent autres, sur le potentiel de changement, sur la riche description des savoirs et compétences de vie exprimés dans ce contexte, et sur l'exploration des possibilités, limites et dangers associés à l'état actuel des choses et à leur évolution" (Michael White, 2000, p. 177).
Cette "enquête locale" mobilise à la fois la critique foucaldienne des relations pouvoir/savoir et la phénoménologie Bachelardienne de l'imagination constitutive. Elle crée un espace où les personnes peuvent déconstruire les discours dominants qui contraignent leur expérience tout en mobilisant leur imagination créatrice pour explorer de nouvelles possibilités d'être et d'agir.
Michael White lui-même suggère cette synthèse lorsqu'il qualifie sa pratique de "poétique de l'expérience" (Michael White, 2004b, p. 45). Cette expression évoque directement la "poétique de l'espace" ou la "poétique de la rêverie" Bachelardienne, tout en l'intégrant dans un projet thérapeutique qui vise à transformer non seulement l'expérience subjective mais aussi les conditions sociales et politiques qui informent cette expérience.
Cette "poétique politique" de l'expérience thérapeutique constitue peut-être l'héritage le plus précieux de la rencontre entre Gaston Bachelard et Michael White. Elle nous invite à concevoir la thérapie non pas comme une simple technique de résolution de problèmes ou comme une critique sociale désincarnée, mais comme un art de la transformation qui mobilise toutes les dimensions de l'expérience humaine : critique et créative, politique et poétique, sociale et phénoménologique.
L'influence de la phénoménologie Bachelardienne sur la thérapie narrative ne s'est pas limitée à l'œuvre de Michael Michael White mais continue de se manifester dans les développements contemporains de cette approche. Depuis le décès de Michael White en 2008, de nombreux praticiens et chercheurs ont poursuivi l'exploration des résonances entre la philosophie Bachelardienne de l'imagination et la pratique narrative.
Maggie Carey et Shona Russell (2013), co-directrices du Narrative Practices Adelaide, ont notamment approfondi la pratique des témoins extérieurs en s'appuyant explicitement sur les concepts Bachelardiens de résonance et réverbération. Dans leur article "Re-authoring the Outsider Witness Practice", elles précisent que "les concepts d'image, de réverbération et de résonance que Michael Michael White a empruntés à Gaston Gaston Bachelard continuent d'informer et d'enrichir notre compréhension des processus à l'œuvre dans cette pratique" (Carey & Russell, 2013, p. 27).
David Epston, co-fondateur de la thérapie narrative avec Michael Michael White, a également intégré des éléments de la phénoménologie Bachelardienne dans ses développements récents autour de la "co-recherche" (co-research) thérapeutique. Dans sa conférence "Ethnography, Co-research and Insider Knowledges" (2014), il cite Gaston Bachelard à propos de la nécessité de maintenir un "esprit ouvert" face aux savoirs locaux des personnes : "Comme l'écrit Gaston Bachelard, il s'agit de 'maintenir l'esprit en état d'enfance active', c'est-à-dire de cultiver cette curiosité naïve qui ne présuppose pas déjà savoir ce que l'autre va dire" (Epston, 2014, p. 12).
Au Dulwich Centre de Melbourne, berceau historique de la thérapie narrative, Cheryl Michael White a organisé en 2018 un séminaire intitulé "Poetics of Experience: Exploring Gaston Bachelard's influence on narrative therapy" qui a rassemblé des praticiens narratifs du monde entier pour explorer les implications contemporaines de cette influence. Les actes de ce séminaire, publiés dans l'International Journal of Narrative Therapy and Community Work, témoignent de la vitalité de cette source d'inspiration (Dulwich Centre, 2018).
. Comme l'écrit Cheryl Michael White dans l'introduction des actes du séminaire : "L'œuvre de Gaston Bachelard n'est pas pour nous un simple référent philosophique mais un compagnon de route qui nous aide à penser et à pratiquer différemment la thérapie narrative dans un monde en constante évolution" (Dulwich Centre, 2018, p. 3).
Dans son article "Using poetic documents: An exploration of poststructuralist ideas and poetic practices in narrative therapy" (2005), Speedy explore explicitement les convergences entre la phénoménologie Gaston Bachelardienne et les pratiques narratives, en s'appuyant notamment sur les concepts d'imagination matérielle et de rêverie poétique.
Pour Speedy, la co-construction de documents poétiques avec les personnes consultant constitue une pratique qui mobilise directement la puissance transformatrice de l'imagination créatrice célébrée par Gaston Bachelard. Comme elle l'écrit : "J'ai trouvé une nourriture créative pour l'extension de mes propres pratiques d'écriture poétique dans les écrits des féministes poststructuralistes sur l'intertextualité, le mot et le sujet en processus et le langage poétique comme révolution (Kristeva, 1974 ; Moi, 1987), la non-neutralité (Irigaray, 2002), la perturbation du langage de 'l'autre' (Irigaray, 1985, 1993), la 'différence' engendrée (Cixous & Clement, 1986) et les écrits expérimentalement perturbateurs (Cixous & Calle-Gruber, 1997)" (Speedy, 2005, p. 288).
Cette référence aux féministes post-structuralistes françaises (Kristeva, Irigaray, Cixous), qui ont elles-mêmes été profondément influencées par Gaston Bachelard, témoigne d'une filiation intellectuelle qui enrichit la pratique narrative contemporaine d'une dimension poétique et créatrice.
Dans ses travaux ultérieurs, notamment "Narrative Inquiry and Psychotherapy" (2008) et "Creative Ethical Practice in Counselling and Psychotherapy" (2013), Speedy poursuit cette exploration des pratiques poétiques en thérapie narrative, en développant le concept de "poétique de la transformation" qui intègre explicitement des éléments de la philosophie Bachelardienne. Pour elle, "la poétique de la transformation n'est pas simplement une métaphore mais une pratique concrète qui mobilise la puissance créatrice du langage pour transformer l'expérience vécue" (Speedy, 2013, p. 42).
En mobilisant la puissance poétique du langage, ces pratiques créent des espaces où les personnes peuvent se réapproprier leur expérience et explorer de nouvelles possibilités d'être et d'agir.
L'influence de la phénoménologie Bachelardienne, telle qu'intégrée et transformée par la thérapie narrative, s'étend aujourd'hui au-delà de cette approche spécifique pour irriguer d'autres courants thérapeutiques contemporains.
Dans le champ de la thérapie familiale systémique, les travaux de Jim Wilson, notamment "The Performance of Practice: Enhancing the Repertoire of Therapy with Children and Families" (2007), s'inspirent explicitement de la conception de Michael White de l'imagination constitutive, elle-même issue de Gaston Bachelard. Wilson développe le concept de "pratique performative" qui valorise la dimension créatrice et imageante du processus thérapeutique, en référence directe à "l'imagination constitutive que Michael White a empruntée à Gaston Bachelard" (Wilson, 2007, p. 87).
Dans le domaine de la thérapie par l'art, Catherine Moon explore dans "Studio Art Therapy: Cultivating the Artist Identity in the Art Therapist" (2002) les convergences entre la phénoménologie Gaston Bachelardienne de l'imagination matérielle et les pratiques narratives. Elle propose une approche de "la thérapie par l'art narratif" qui intègre explicitement "l'imagination matérielle Gaston Bachelardienne telle que mobilisée par Michael White dans sa pratique des témoins extérieurs" (Moon, 2002, p. 112).
En psychologie positive, les travaux de Robert Neimeyer sur la reconstruction de sens après un deuil s'inspirent également de cette synthèse entre Gaston Bachelard et Michael White. Dans "Meaning Reconstruction and the Experience of Loss" (2001), Neimeyer cite explicitement "la conception Gaston Bachelardienne de l'imagination constitutive, telle que reprise par Michael White, comme une ressource précieuse pour comprendre comment les personnes peuvent reconstruire du sens après une perte traumatique" (Neimeyer, 2001, p. 247).
Comme l'écrit Ann Weiser Cornell dans "The Power of Focusing" (2013) : "L'intégration de la phénoménologie Gaston Bachelardienne dans la thérapie narrative, telle que réalisée par Michael White, constitue l'une des synthèses les plus fécondes dans l'histoire récente des psychothérapies. Elle a ouvert la voie à une nouvelle génération de pratiques qui valorisent à la fois la dimension critique et la dimension créatrice du processus thérapeutique" (Cornell, 2013, p. 189).
À la lumière de cette exploration de l'influence Gaston Bachelardienne sur la thérapie narrative, plusieurs perspectives s'ouvrent pour la recherche et la formation dans ce domaine.
Sur le plan de la recherche, l'étude des processus d'imagination constitutive à l'œuvre dans la thérapie narrative mérite d'être approfondie. Si Michael White a explicitement reconnu sa dette envers Gaston Bachelard concernant les concepts d'image, de résonance et de réverbération, les implications plus larges de cette influence pour comprendre les mécanismes de changement en thérapie narrative restent à explorer plus systématiquement.
Comment articuler une analyse critique des discours sociaux avec une phénoménologie de l'imagination créatrice ?
Comment penser la relation entre les déterminismes narratifs et la liberté imaginative ?
Concernant la formation, l'intégration explicite de la phénoménologie Gaston Bachelardienne dans les programmes de formation à la thérapie narrative pourrait enrichir la compréhension et la pratique des thérapeutes en formation. Au-delà de l'apprentissage des techniques spécifiques (externalisation, recherche d'événements uniques, conversations de re-authoring), la formation pourrait inclure une sensibilisation à la dimension phénoménologique et poétique du processus thérapeutique.
La formation pourrait inclure une réflexion critique sur les implications éthiques et politiques de cette "poétique de l'expérience" thérapeutique.
Comment mobiliser la puissance créatrice de l'imagination tout en restant attentif aux relations de pouvoir en thérapie ?
Comment articuler la dimension poétique et la dimension politique de la transformation thérapeutique ?
Comme l'écrit David Epston (2014) : "La formation en thérapie narrative ne devrait pas se limiter à l'apprentissage de techniques mais inclure une sensibilisation à cette poétique de l'expérience que Michael White a développée en s'inspirant notamment de Gaston Bachelard. Il s'agit de cultiver chez les thérapeutes en formation non seulement une conscience critique des relations de pouvoir mais aussi une ouverture à la dimension poétique et créatrice de la rencontre thérapeutique" (p. 67).
Loin d'être anecdotique ou périphérique, cette influence l'influence de Gaston Gaston Bachelard sur la thérapie narrative de Michael Michael White apparaît comme une composante significative de la pensée de Michael White, explicitement reconnue par lui-même et intégrée de manière créative dans sa pratique thérapeutique.
Les références explicites de Michael White à Gaston Bachelard, notamment concernant sa conception de l'imagination constitutive et ses concepts de résonance et réverbération, témoignent d'une lecture attentive et d'une appropriation réfléchie de la phénoménologie Bachelardienne. Ces emprunts ne sont pas de simples ornements théoriques mais des outils conceptuels qui ont permis à Michael White de penser et de pratiquer différemment la thérapie, particulièrement dans sa conception des questions narratives comme génératrices d'images alternatives et dans sa pratique des témoins extérieurs.
Au-delà de ces références explicites, nous avons identifié de nombreuses résonances implicites entre la philosophie Bachelardienne et la thérapie narrative : la spatialisation de l'expérience à travers les métaphores des "paysages" et des "territoires", la valorisation de la rupture et de la discontinuité comme moments créateurs, la conception non-linéaire du temps thérapeutique, la sensibilité aux images et aux métaphores dans le processus de changement.
Ces convergences ne nient pas les différences et les tensions entre les deux approches. La phénoménologie Bachelardienne, avec son accent sur l'expérience subjective immédiate et la puissance créatrice de l'imagination individuelle, peut sembler en tension avec le constructionnisme social qui informe largement la thérapie narrative. De même, la dimension explicitement politique de la thérapie narrative, héritée de Foucault, contraste avec la dimension plus poétique et apparemment moins politisée de la phénoménologie Gaston Bachelardienne.
La synthèse que Michael White opère entre la critique foucaldienne des relations pouvoir/savoir et la phénoménologie Bachelardienne de l'imagination constitutive ouvre la voie à une "poétique politique" de l'expérience thérapeutique qui articule ces deux dimensions dans une pratique concrète de transformatio.
Reconnaître cette influence Gaston Bachelardienne sur la thérapie narrative permet d'enrichir notre compréhension de cette approche, de mieux saisir la complexité et la richesse de ses fondements théoriques. Elle nous invite à dépasser une vision réductrice qui ne verrait dans la thérapie narrative qu'une application des principes foucaldiens pour apprécier la manière dont Michael White a intégré créativement des influences diverses dans une synthèse originale.
Cela nous rappelle l'importance de la dimension poétique et phénoménologique dans le processus thérapeutique. Au-delà des techniques spécifiques et des cadres théoriques explicites, la thérapie implique une rencontre entre des subjectivités, une exploration de l'expérience vécue, une ouverture à l'imagination créatrice. Comme l'écrivait Gaston Bachelard (1957/2020) : "Par les images, en collaboration avec la fonction du réel, s'élabore la fonction de l'irréel qui est une fonction psychique aussi positive" (p. 127).
Cette "fonction de l'irréel", cette puissance de l'imagination à transformer notre rapport au monde, constitue sans doute l'un des apports les plus précieux de Gaston Bachelard à la thérapie narrative. Elle nous rappelle que la thérapie n'est pas simplement une technique de résolution de problèmes ou une analyse critique des discours dominants, mais aussi un art de la transformation qui mobilise toutes les dimensions de l'expérience humaine : rationnelle et imaginative, critique et créative, politique et poétique.
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