Un site pour redonner au rêve sa cohérence
Le rêve est-il un récit comme un autre ?
Raconter n’est pas informer
Quand je raconte un rêve, je ne transmets pas une donnée brute : je rapporte une expérience vécue. Informer, c’est livrer un fait supposé vérifiable. Raconter, c’est mettre en intrigue : il y a un fil, un point de vue, une mémoire qui sélectionne et transforme. Le rêve n’est pas une réalité que l’on restitue objectivement, mais un vécu intérieur qui prend forme à travers le langage. Dire « je raconte un rêve », c’est déjà reconnaître qu’il s’agit d’un récit.
Récit, anti-récit, non-récit
Aristote définissait le récit comme « imitation d’actions humaines organisées en un tout cohérent » (mimesis du muthos).
Tout ce qui ne relève pas de ce schéma n’est pas un récit : un mode d’emploi ou une recette de cuisine, par exemple, ont bien un début, un milieu et une fin, mais sans agent interne, seulement une suite d’instructions.
On distingue alors :
le récit : avec action, agents et intrigue,
l’anti-récit : récit volontairement déstructuré (comme Pulp Fiction de Quentin Tarantino, qui redevient un récit classique une fois remis en ordre chronologique),
le non-récit : suite de phrases sans lien ni sens interne. Exemple d’écriture automatique : « Il fera noir lorsque les pétales éclabousseront. Le tronc d’arbre pleuvait. Une araignée magnétique acclamait le violet. » On est plus proche de la poésie surréaliste que du rêve. Mais même quand un rêve paraît décousu, il cache toujours un mouvement ou une cohérence que le surréalisme, lui, ne cherche pas à produire.
Le rêve raconté n’entre dans aucune de ces cases : il n’est ni récit classique, ni anti-récit, ni non-récit. Le récit onirique est une quatrième forme, avec sa logique propre. Il obéit à des codes propres au mode onirique.
Récit classique vs récit onirique
Le récit classique implique presque toujours complications et progressions. Or certains rêves semblent en être dépourvus et ne donner qu’un état de fait.
Exemples :
MOY (rêve personnel du 23/05/2020) : « Mais qu’est-ce qu’on fait tous là ? Un petit nombre de personnes, misérables, regroupés dans une petite pièce sombre. Je suis déjà dehors, sous un minuscule auvent. »
Renaissance (rêve d’Yseult du 06/08/2023) : « Les vers que je donne à mes poules renaissent dans ma piscine. »
Petite fille (rêve personnel du 23/04/2024) : description d’une enfant portant un tee-shirt à formules, suivie de la phrase finale : « elle est entourée, choyée, comprise ».
Ces rêves paraissent statiques. Pourtant, dans le premier, un mouvement implicite existe (sortir de la pièce). Dans le second, une transformation s’est produite (renaissance des vers). Même si l’action n’est pas montrée, elle est là, en creux.
En réalité, tout récit, même réduit à une phrase, suppose déjà un avant et un après : dire « Il pleut », c’est évoquer un ciel qui s’est couvert et une pluie qui cessera. De même, il n’existe pas de rêve sans action aucune. La base minimale du récit onirique, c’est toujours le mouvement, l’élan - même invisible.
Pourquoi le rêve serait-il un récit ?
Récit et fiction
Pour Jean-Marie Schaeffer, la fiction est une compétence humaine innée : elle permet de « jouer sans s’y abîmer ». Le rêve peut être vu comme un vécu de fiction. Il agence toujours ses matériaux (lieux, personnages, objectifs) en histoire, jamais en simple inventaire.
L’humain est un animal de récit. Des mythes aux séries Netflix, nous donnons sens au monde par l’histoire. Le rêve s’inscrit dans cette continuité anthropologique.
Mais il faut préciser :
le rêve n’est pas une réalité fictive (une simple déformation du réel). Voler comme Superman n’est pas une variation de la réalité, mais une impossibilité rendue possible en rêve.
le rêve est une fiction réelle : il n’existe pas dans le monde extérieur, mais il existe bel et bien comme phénomène vécu, dans un organisme vivant.
Deux perspectives se complètent :
vécu de fiction : du point de vue du rêveur, expérience subjective et immersive,
fiction réelle : du point de vue du chercheur, ce vol n’existe pas dans le ciel mais dans le cerveau, où il se manifeste comme un récit fabriqué à partir de mémoire et d’émotions.
Récit et scénario
Ludwig Wittgenstein affirmait que « le récit scénarise le rêve » : autrement dit, c’est en le racontant que nous lui donnerions forme, comme si le rêve brut n’était qu’un matériau à mettre en ordre. Mais l’expérience montre plutôt l’inverse : le récit ne fait que tenter de recréer le scénario originel, déjà structuré, avec les moyens limités du langage.
Le rêve est multidimensionnel (temps, espace, émotion, mémoire), alors que le récit n’en restitue qu’une version appauvrie, linéaire et fragmentaire. D’où une perte inévitable d’informations.
On pourrait comparer le récit de rêve à :
une image RAW qu’il faut encore développer,
une partition musicale qu’il faut jouer,
un code qu’il faut exécuter.
Georges Perec, avec La Boutique obscure (124 rêves notés sans commentaire), laisse ses rêves dans un état de dormance. Ils ne deviendront vraiment lisibles qu’à travers un travail d’élucidation.
Trois étapes résument le passage du rêve au récit :
Décomposition : les éléments apparaissent dispersés, comme des blocs flottants.
Analyse : ils se mettent en relation grâce aux souvenirs, émotions ou connaissances mobilisées.
Élucidation : l’ensemble se condense en une image claire, parfois en une phrase unique.
Exemple : Magellan (rêve personnel du 06/02/2024)
Décomposition (rêve Magellan) : « Plus rien à manger → décision d’aller au restaurant chinois ou japonais → ce restaurant apparaît sur l’océan Pacifique, à l’est du continent américain ».
Analyse : la veille, lecture de Magellan de Stefan Zweig. Magellan cherchait le passage (« El Paso ») vers l’océan Pacifique. Je cherche moi aussi un passage, celui qui me permettrait de quitter la solitude de la recherche pour atteindre une reconnaissance.
Élucidation : « Comme Magellan, je crois qu’un passage existe. À moi de le trouver. »
Récit, rêve et humanité
Depuis les peintures pariétales jusqu’aux séries contemporaines, l’humanité vit par le récit. Qu’il soit mythique, historique, littéraire ou quotidien, il structure notre rapport au monde.
L’anthropologue Polly Wiessner a montré que « partager des histoires a servi à régler la vie en groupe ». Le récit est une technologie sociale : il transmet des savoirs, crée une mémoire commune, fonde la cohésion.
Le rêve, loin d’être une anomalie, participe pleinement de cette dynamique. Mais il ajoute quelque chose d’unique : c’est un récit involontaire et spontané, qui se fabrique sans auteur conscient. Là où nos récits de veille passent par le langage et la volonté, le rêve naît directement de la mémoire et de l’émotion.
On pourrait le dire ainsi :
Nos rêves façonnent nos récits.
Nos récits façonnent notre humanité.
Et notre humanité façonne nos rêves.