Un site pour redonner au rêve sa cohérence
L’appréhension globale du Bizarre est retorse, et pour de multiples raisons. Son origine (défaillance cognitive, déchet), sa définition, ses bornes, sa finalité : tout est bizarre dans le Bizarre !
Tout le monde peut s’accorder sur un point : il se passe parfois des choses bizarres dans nos rêves. Cette bizarrerie est problématique à tous les niveaux. Comment la définir ? D’où vient-elle ? A-t-elle une fonction dans le rêve ? Qu’entraîne l’existence du Bizarre pour l’appréhension du rêve ?
Melanie G. Rosen, dans son article “How bizarre? A pluralist approach to dream content”, pose dès l’introduction la profonde et durable dichotomie entre les chercheurs estimant que le rêve est fondamentalement bizarre (traduisant « un fonctionnement altéré ») et ceux qui pensent que la bizarrerie est « surestimée ».
Mais si l’on définit la bizarrerie comme un écart par rapport à la réalité (on verra plus loin que cette notion est particulièrement subjective), alors chaque rêve aurait une valeur B comprise entre 0 et 1, où :
B = 0 → signe un rêve parfaitement réaliste,
B = 1 → signe un rêve entièrement construit sur l’impossible.
Ce « potentiel de bizarrerie » n’est pas une rupture de la logique : c’est une mesure de transformation.
Le rêve se déplace plus ou moins loin de la réalité de veille, tout en restant cohérent à l’intérieur de son propre système. On peut donc poser mathématiquement l’affirmation suivante : tout rêve comporte une certaine probabilité non nulle de bizarrerie.
Claudio Colace, dans son article « Le caractère “bizarre” du rêve reconsidéré », ne dit pas autre chose : « L’étrangeté devrait être considérée comme une variable, plutôt que comme une caractéristique par défaut des rêves. » (Colace, 2012).
Principe minimal
Autrement dit, tout rêve contient un potentiel minimal de bizarrerie, même s’il n’est pas nécessairement actualisé. La bizarrerie est une grandeur non négative, ce que l’on peut poser mathématiquement : Soit R l’ensemble des rêves.
Pour tout rêve r ∈ R, la bizarrerie B(r) vérifie : ∀r ∈ R, B(r) ≥ 0.
Même si mettre le rêve en équation est toujours plaisant, cela ne nous fait pas forcément avancer dans la compréhension du Bizarre ; mais cela permet de poser l’existence du Bizarre, à quelque degré que ce soit, comme… non-bizarre.
Cette première approche mathématique a le mérite d’établir une base claire : tout rêve contient un potentiel de bizarrerie. Mais comment ce potentiel se manifeste-t-il dans les faits ? C’est ce qu’ont cherché à mesurer plusieurs chercheurs à travers différentes échelles de classification du Bizarre.
Une échelle de la bizarrerie a été conçue par Hobson et al. (1987) afin de décrire les déformations du rêve selon la théorie neurobiologique de l’activation-synthèse.
Cette échelle distinguait trois catégories principales :
discontinus : changements d’identité, de temps, de lieu ou d’autres caractéristiques ;
incongrus : caractéristiques incompatibles ;
incertains : imprécision explicite.
Elle a ensuite été formalisée par Revonsuo et Salmivalli (1995), qui en ont proposé une méthode de codage et d’analyse systématique. Ce sont eux qui ont réellement rendu la grille opérationnelle et mesurable, tout en la réinterprétant : la bizarrerie n’y apparaît plus comme un simple signe de désorganisation, mais comme un effet structurel du processus de simulation onirique.
Parmi les rêves déjà passés en revue, je trouve des exemples pour deux des trois catégories (voir Menu Récit) :
Discontinu : Zélie, infirmière, devient soudainement ministre.
Incongru : Mozart est vivant dans le rêve d’Allan J. Hobson.
J’ajoute donc un exemple pour la catégorie floue :
Rêve personnel du 26/01/2020 :
Je suis dans une machine motorisée, plutôt ronde, comme un bathyscaphe, et je dois me poser. L’eau est noire et rien n’est visible autour de moi. Mais il me semble avoir repéré la possibilité de l’existence de quelque chose. Je réussis à poser ma machine sur un emplacement carré, comme un héliport, et je sors du bathyscaphe. L’eau se vide tout autour de moi. Je tends alors la main vers je ne sais quoi et j’obtiens une réponse, qui pourrait se présenter sous la forme d’un minuscule stylo-plume [que j’avais étant enfant].
Tout le monde peut classer les bizarreries de ses rêves dans une de ces trois catégories. C’est une échelle pertinente, en termes de qualification du Bizarre, car ces approches ont le mérite d’avoir tenté de décomposer la bizarrerie en types repérables. Cependant, elles restent externes au rêve : elles classent des effets perceptibles sans comprendre leur fonction narrative ou logique. Chez Hobson, la bizarrerie est pathologique : c’est une “erreur de montage”. Chez Revonsuo, elle devient fonctionnelle, un effet secondaire de la simulation onirique. Mais dans les deux cas, elle est envisagée comme déviation par rapport à la réalité diurne.
Comme le dit Claudio Colace : « Les classifications de Hobson et de Revonsuo ne sont pas fausses, mais elles ne disent pas pourquoi le rêve paraît bizarre. »
De nombreuses échelles quantifiant le Bizarre existent, mais elles s’attachent surtout au degré de bizarrerie par rapport à la réalité.
Dans un rêve personnel, Tableaux (voir Menu Récit), mon chat apparaît tel qu’il est dans la réalité. Je peux le placer dans la catégorie 4 du carré magique des personnes (voir Menu Continuité onirique). L’instant d’après, je le vois affublé de mes vêtements, ce qui le case en catégorie 5 de ce même carré (personne/animal connu, différent de la réalité). Enfin, son corps devient très maigre, satiné et irisé : il passe alors en catégorie 6 (ce chat n’est plus mon chat, même s’il est présenté comme l’étant). On suit donc une progression dans le degré de bizarrerie, allant du normal au bizarre léger, puis au très bizarre.
Et ensuite ?
Si tout le monde s’accorde sur l’existence (mais non le degré) du Bizarre dans le rêve, la possibilité de le quantifier demeure particulièrement complexe. “À quel point nos rêves sont-ils bizarres ?” est une question qui ne peut trouver de réponse objective.
Elle est donc peut-être inutile.
Dans son article, Melanie G. Rosen note que :
« D'autres ont avancé l'idée que la bizarrerie dans les rêves est due au fait que le rêve utilise un mode de pensée différent, qui peut être qualifié de figuratif, métaphorique, symbolique ou représentatif (Domhoff, 2003a). En ce sens, les rêves bizarres seraient continus avec la cognition éveillée : ce serait simplement une représentation différente des expériences de la vie éveillée, imagée et non littérale. »
Conservons cette supposition pour la partie Lan
gage.
Ces grilles de lecture ont permis de structurer l’observation du rêve, mais elles restent extérieures à son fonctionnement. D’autres approches, plus descriptives que neurobiologiques, ont ensuite tenté de cerner le rêve de façon plus neutre. C’est le cas des échelles de Hall et Van de Castle, qui s’intéressent non pas à la bizarrerie en soi, mais à la manière dont un rêve se compose.
Les échelles de Hall et Van de Castle (1966) constituent la première tentative systématique d’analyse quantitative des rêves. Elles reposent sur une méthode de codage du contenu : chaque rêve est décomposé en éléments observables — personnages, émotions, actions, lieux, interactions sociales — puis comptabilisé statistiquement. Cette approche permet d’établir des moyennes et des comparaisons entre individus ou groupes (hommes et femmes, enfants et adultes, cultures différentes, etc.).
Ces échelles ne cherchent pas à interpréter le rêve ni à en mesurer la bizarrerie : elles le considèrent comme un phénomène descriptible et cohérent, au même titre qu’un récit de la vie quotidienne. Elles traduisent une vision neutre du rêve, débarrassée de toute idée de déformation ou d’irrationalité. Mais dans ma perspective, ces statistiques n’apportent qu’une information limitée : elles décrivent la fréquence des éléments sans rendre compte du travail interne du rêve — c’est-à-dire de la logique qui relie ces éléments entre eux.
J’applique donc la méthode Hall et Van de Castle à un rêve personnel très court :
Rêve personnel du 28/09/2019 :
J’ouvre un placard blanc en hauteur et je sens de l’air pulsé par un petit objet, comme une partie d’un mouche-bébé qu’on peut activer ou non. Je le prends et je m’apprête à sortir de la cuisine pour aller l’examiner dehors. Je suis dans la maison de mon enfance.
Présence de soi-même : oui
Setting : la cuisine de la maison où j’ai grandi
Temps : indéterminé, mais je suis adulte (donc différente de celle qui y habitait enfant)
Personnages : aucun autre que moi
Animaux : non
Parties du corps : haut du corps uniquement (tête, buste, bras)
Plantes : non
Objets : oui. Type 2 — un pulseur d’air sans mécanisme ; un placard à l’opposé de sa position habituelle
Événements : la “chose” pulse de l’air
Actions : j’ouvre le placard, je découvre l’objet, je le prends, je m’apprête à aller l’examiner dehors
Langage : non
Cognitions : curiosité et intention de comprendre
Émotions : curiosité
Sensations : neutres
Ce séquençage des informations contenues dans un rêve, appliqué à un grand nombre d’exemples, permet d’obtenir des statistiques (de genre, par exemple : les hommes feraient des rêves plus violents que les femmes). Cependant, cela n’avance guère dans la compréhension du rêve et de ses contenus potentiellement bizarres.
Ces statistiques ouvrent des perspectives comparatives, mais elles ne disent rien du moteur du rêve. Ce n’est pas la quantité d’éléments observables qui révèle la logique du Bizarre, mais la façon dont le rêveur les relie, les vit, les transforme. C’est là que se situe la limite de ces approches : elles décrivent la surface, sans accéder au mouvement interne du rêve.
Conclusion – La ligne de démarcation et la catégorisation impossible / improbable
Allan J Hobson dans The Dreaming Brain, (1988) écrit : « Certains aspects ou événements oniriques sont physiquement impossibles, mais beaucoup d’autres sont seulement improbables. On touche ici à un problème lié à la subjectivité dans la décision de ce qui est bizarre. »
La ligne de démarcation est donc nécessairement subjective, idiosyncratique ou culturelle. Elle ne peut être universelle. Il faut toujours garder en tête le peuple des Sentinelles (1), comme garde-fou contre l’universalisation de notre pensée occidentale.
Dans son rêve du Muséum, Mozart est Mozart, et Hobson le confirme. Mais le Mozart d’Hobson n’a rien de comparable à celui qui apparaîtrait dans le rêve d’un étudiant préparant justement un morceau de Mozart pour son entrée au Conservatoire.
Melanie G. Rosen va également dans ce sens : « J’ai soutenu qu’un examinateur tiers impartial pourrait ne pas être en mesure d’évaluer avec précision la bizarrerie du contenu d’un rêve, faute de connaissances sur les facteurs contextuels. J’en conclus que l’analyse à l’aveugle du contenu des rêves n’est peut-être pas la méthode la plus précise pour déterminer la bizarrerie. »
Nous verrons plus loin que, dans un rêve, mon chat Rutabaga, installé au dernier étage d’une bibliothèque, m’intrigue profondément (à l’intérieur même du rêve) ce qu’aucun examinateur externe n’aurait pu percevoir.
Elle écrit encore : « Je plaide pour une approche nuancée qui nécessite la contribution du rêveur pour évaluer si un élément est bizarre. »
Toutes ces échelles de catégorisation ne peuvent donc pas nous aider à comprendre le Bizarre. En restant à l’extérieur du sujet, en faisant évaluer la bizarrerie par un juge externe qui ne connaît rien de la vie du rêveur, les résultats ne peuvent être concluants.
Une approche de biais, moins frontale, pourrait peut-être nous éclairer davantage : une approche interne du ressenti du Bizarre. La vérité sur le Bizarre est donc ailleurs.
(1). Le Peuple des Sentinelles, est un peuple totalement isolé du monde extérieur, installé depuis des milliers d'années dans les iles Adaman, situées dans l'océan indien.