Un site pour redonner au rêve sa cohérence
Le socle narratif du rêve
Les trois référentiels du rêve
La plupart des rêves, même très courts, s’appuient sur trois éléments de base :
les lieux, miroirs de l’espace vécu, réarrangés ou métamorphosés ;
les personnages, miroirs des relations, figures mémorielles ou Ego sum ;
les objectifs, qui donnent une direction à l’action, explicite (retrouver un objet, atteindre un but) ou implicite (fuir, attendre, explorer).
Cette triade joue un double rôle :
miroir de la réalité : les lieux, personnages et actions rappellent le monde connu, mais transformé ;
ossature du récit : ils forment le cadre, les actants et la tension qui font avancer l’histoire.
Ces trois référentiels sont souples : ils se déplacent, se dédoublent, s’inversent. C’est souvent par leurs transformations que le récit prend un nouveau tournant, ce que j’appelle des twists, et que nous reverrons plus loin.
En somme, la triade lieux–personnages–objectifs constitue une grammaire minimale du rêve, qui prépare le terrain à une question centrale : qui agit, qui subit, qui porte le récit ?
L’Agentivité onirique
Le récit onirique se caractérise par une agentivité variable, qui peut se déplacer, se partager, ou même se dissoudre. Le rêveur n’est pas toujours l’auteur de l’histoire, mais il en reste le vecteur : c’est à travers lui - ou par délégation, que l’expérience prend vie.
Les modes d’agentivité du rêveur
Moi-acteur : le rêveur agit, décide, accomplit des gestes.
Moi-témoin : il observe une scène sans intervenir.
Moi-patient : il subit (attaque, chute, peur…).
Moi-dissous : il disparaît, parfois remplacé par une « caméra flottante » ou par l’absence totale de « je ».
Moi-doublé : il existe en plusieurs exemplaires (même âge ou non, même comportement ou non).
Moi-planète : l’identité du rêveur s’élargit, portant une responsabilité collective ou cosmique.
Ces formes peuvent se succéder au fil d’un même rêve, voire coexister. L’agentivité est donc fluctuante, ce qui distingue le récit onirique du récit littéraire classique où les personnages sont stables et définis.
L’Ego sum : l’identité déléguée
L’une des formes les plus remarquables de l’agentivité onirique est l’Ego sum, quand le rêveur délègue son identité à une autre figure.
Exemple : Petite Fille (rêve personnel du 23/04/2024) : « Une petite fille au CP, forte en mathématiques, souriante et entourée. » En remplaçant « elle » par « je », on comprend que cette petite fille n’est pas seulement un personnage, mais une incarnation du moi onirique.
Caractéristiques de l’Ego sum
Le rêveur n’a pas disparu, il s’est projeté dans un autre.
Le test du « je suis » permet de l’identifier.
L’Ego sum incarne l’identité centrale du rêve, à la différence des autres figures qui ne sont que partenaires ou témoins.
Cette distinction permet de nuancer la formule de Jung (« tous les personnages du rêve sont nous »). Non : seuls certains sont investis de la subjectivité du rêveur.
Un parallèle éclairant peut être fait avec le film I’m Not There (Todd Haynes, 2007), où six acteurs différents (dont Cate Blanchett) incarnent successivement Bob Dylan. Chacun propose une facette du même être : un enfant précoce, un poète tourmenté, un prophète, un imposteur, etc. Malgré ces métamorphoses, le spectateur n’a jamais de doute : c’est toujours Dylan.
Le rêve fonctionne de manière analogue. L’identité onirique du rêveur peut passer d’un corps à un autre, d’un âge à un autre, voire d’un humain à un animal ou à une entité collective (moi-planète). Cette plasticité n’abolit pas l’unité du « je », elle la réinvente continuellement.
Comparé au récit classique, cette fluidité est exceptionnelle. Dans un roman ou un film traditionnel, un personnage est défini par la continuité de son corps, de sa voix, de son rôle. Dans le rêve, l’agentivité repose non pas sur l’unicité d’une forme, mais sur une continuité vécue : tant que le rêveur s’éprouve comme sujet, même à travers des figures changeantes, l’histoire reste cohérente.
Bernard Lahire, dans L’interprétation sociologique des rêves, et dans La Part rêvée, nomme analogon cet autre soi-même. Terme au sens équivalent à celui d’Ego sum, que je conserve pour toute autre personne que le rêveur ou la rêveuse, présente dans le rêve.
Agentivité partagée et dédoublée
Parfois, l’agentivité se démultiplie.
Exemple avec La Fleur blanche (rêve personnel du 14/10/2018), dans lequel un « moi prisonnière » et un « moi libérée » coexistent, l’une subissant, l’autre agissant. Ici, l’identité n’est pas seulement déléguée : elle est partagée entre plusieurs instances.
Exception avec la mort. Dans le rêve, le sujet ne peut pas vivre le néant. Quand une mort survient, elle est toujours déléguée : un autre personnage meurt à la place du rêveur, ou bien l’histoire s’interrompt par le réveil. La “mort absolue” du rêveur n’existe pas : l’agentivité doit toujours continuer quelque part. On le voit dans les cauchemars, où si l’on s’approche trop près d’un danger, notre instinct de survie nous extrait du cauchemar.
Du moi individuel au moi-planète
Certains rêves élargissent encore l’agentivité : le rêveur n’incarne plus seulement un individu, mais devient le représentant d’une cause collective, voire cosmique.
Moi-planète : le rêveur porte un problème personnel à l’échelle du monde.
Cela fonctionne comme une dramatisation maximale : l’émotion individuelle se traduit en mission universelle.
L’agentivité onirique n’est donc pas figée. Elle fluctue, se déplace, se délègue ou s’élargit. Entre le moi-acteur, le moi-témoin, le moi-patient, l’Ego sum, le moi dédoublé ou le moi-planète, le rêve invente des formes d’incarnation inédites que le récit littéraire ordinaire admet difficilement.
Le fil rouge
Un rêve peut sembler fragmenté ou changeant, mais il est presque toujours tenu par une thématique sous-jacente : un fil rouge qui traverse le récit, parfois visible, parfois souterrain. C’est lui qui relie entre elles les scènes et donne au rêve sa cohérence profonde.
Fil rouge explicite : une quête, une poursuite, un objectif clair (ex. : arriver à une réunion, retrouver un objet perdu).
Fil rouge implicite : une émotion persistante, une couleur récurrente, une tension diffuse (ex. : danger latent, attente, renaissance).
Cette logique prolonge l’un des trois piliers du récit onirique : l’objectif. Le fil rouge en est la forme la plus large, explicite ou implicite.
Exemples personnels
New York Venise (25/03/2020) : le téléphone volé au début réapparaît dans la dernière scène, donnant une cohérence inattendue à une suite d’épisodes variés.
En attendant J. (26/11/2019) : tout le rêve tourne autour d’un objectif obsessionnel, être prête pour une réunion.
Exemples célèbres
Irma (24/07/1895, Freud) : souvent cité, ce rêve peut être relu comme une narration traversée du début à la fin par la recherche de déculpabilisation.
Mozart au Muséum (Hobson) : le fil rouge est une réparation de l’injustice subie, se concluant par l’applaudissement intérieur du rêveur.
Ainsi, même lorsqu’il reste invisible, le fil rouge existe presque toujours. Il peut être une quête consciente ou une émotion diffuse. Sans lui, le rêve se réduirait à une juxtaposition incohérente - or, il tend toujours à maintenir une dynamique orientée.
Dramaturgie et ancrage culturel
Le rêve fait de chacun de nous un dramaturge, ou plutôt un narrateur qui organise une expérience en récit. Mais cette dramaturgie n’est pas universelle : elle reflète les codes narratifs de la culture dans laquelle nous baignons.
Un contraste parlant : Tama et Tarantino
Tama, jeune Bassari étudié par Michel Jouvet, produisait des rêves que l’on jugerait « plats » selon des critères occidentaux : peu de rebondissements, répétitions, clôtures sans « chute ». Mais ces formes font écho au style des contes Bassari, que son auditoire reconnaît et comprend. Ces rêves ne sont pas pauvres : ils sont culturellement cohérents.
À l’inverse, on peut imaginer les rêves d’un cinéaste comme Quentin Tarantino, nourri de scénarios éclatés et de ruptures de ton : sa dramaturgie onirique devrait être foisonnante et saturée de rebondissements.
Ces deux pôles rappellent que le rêve puise dans le répertoire narratif rendu familier par la culture :
sobre et répétitif chez les Bassari,
plus spectaculaire et « cinématographique » en contexte occidental.
Un langage narratif personnel
Le phénomène se décline aussi à l’échelle individuelle. Paul McCartney raconte avoir rêvé la mélodie de Yesterday tout entière : un exemple de créativité musicale qui, même en rêve, suit la logique de son langage mélodique. De même, chacun rêve dans la langue de ses pratiques et de son imaginaire : le sportif en métaphores sportives, l’écrivain en intrigues, l’enfant en jeux.
Conclusion
Le rêve est donc toujours dramaturgique, mais jamais hors-culturel. Il nous donne à voir non pas une dramaturgie universelle et abstraite, mais la traduction onirique de nos propres répertoires narratifs, sobres ou foisonnants, répétitifs ou explosifs.