Un site pour redonner au rêve sa cohérence
Définition
Pour comprendre [le rêve], il faut en examiner chaque aspect, comme on le ferait d’un objet inconnu qu’on tourne et retourne dans ses mains jusqu’à ce que chaque détail de sa forme soit devenu familier."
C.G.Jung, Essai d’exploration de l’inconscient
C’est exactement la démarche de l’oniranthropologie.
Oniranthropologie (2019) : du grec ancien óneiros (« songe ») et ánthrôpos (« humain »), avec le suffixe -logie (« étude »). Une discipline entièrement dédiée au rêve : sa fabrication, son fonctionnement, ses fondements, ses fonctions.
Pourquoi ce nom ? Parce qu’étudier le rêve, c’est interroger le moment où le rêve animal devient le rêve humain. C’est donc s’intéresser à la conscience - et, par rebond, à ce que nous appelons l’inconscient.
Comprendre la fonction du rêve animal, même sans en saisir le sens, peut éclairer celle du rêve humain.
Tout raisonnement exige un cadre. Sans cadre, il n’y a plus de raisonnement, seulement de l'imagination. De cette réflexion est née l’oniranthropologie, Oni, pour les amis.
Oni est une discipline qui repose sur quatre piliers :
la sérendipité,
l’analogie,
la comparaison,
la transdisciplinarité.
Oni convoque toutes les disciplines utiles, sans cloisonnement : philosophie, linguistique, anthropologie, métaphysique, art, éthologie, neurologie, psychologie cognitive… La liste n’est pas close, car l’exhaustivité n’existe pas chez Oni.
Comme l’a souligné Hervé Mazurel, créateur du concept d’inconscient historique, il faut “sortir le rêve des carcans disciplinaires” : c’est précisément la démarche d’Oni.
Oni étudie le rêve indépendamment des dogmes hérités. Implantée dans l’expérience intérieure, dans la mémoire, la narration, l’émotion, le langage, la pensée, elle considère le rêve comme un espace fondamental pour penser l’humain. À ce titre, elle rejoint l’anthropologie philosophique, mais par le biais du rêve : mémoire, récit, imagination, dialogue intérieur.
Le rêve est traité comme un objet en soi : ni symbole à décrypter, ni bruit cérébral, mais un phénomène complet que l’on peut analyser avec rigueur.
La démarche s’inspire de la phénoménologie : partir de l’expérience telle qu’elle se manifeste, sans explication préconçue. Mais elle va plus loin : en forgeant des outils spécifiques - grilles d’analyse, concepts, hypothèses - elle fait du rêve un objet de recherche scientifique et anthropologique.
En un mot : décrire sans entraves, analyser sans réduction, penser le rêve comme un objet à part entière.
« Penser le rêve, c’est penser l’humain. »
Etat d’esprit Oni
« Sapere aude » Kant
(= Ose penser par toi-même)
Travailler sur le rêve passe par une forme de dérive. On bascule, on plonge.
Dans cette discipline, le cloisonnement est antithétique. Absence de cloisonnement ne signifie pas fourre-tout : elle invite simplement à une réflexion libre.
Chez Oni, l’imagination est reine.
La recherche passe par le vide, inévitable. Il faut apprendre à ne pas le craindre.
Oni occupe ce territoire où l’esprit se décentre, comme lorsqu’Erik Satie supprime les barres de mesure de ses partitions, ou lorsque Kandinsky trouve son tableau plus beau en le retournant. Il se situe à l’emplacement qu’André Breton décrivait comme « ce point de l’esprit où le haut et le bas, la vie et la mort, le jour et la nuit cessent d’être perçus de façon contradictoire » (Second Manifeste du Surréalisme). C’est ce que j’appelle la bascule de l’esprit, qu’on peut aussi nommer traversée du miroir.
Les portes d’Oni
Toutes les premières portes sont permises : toutes les hypothèses ont le droit d’exister. Même les plus folles. Dire que les rêves sont des messages d’extraterrestres ? C’est autorisé en première porte. Passer la deuxième porte demande de la matière, des arguments. La plupart des hypothèses resteront derrière la première porte, mais elles auront eu le droit d’exister. Et cela suffit à libérer la pensée.
Il y a donc peu d’interdits chez Oni, si ce n’est celui de cloisonner, de renoncer à suivre une idée parce qu’on est le premier à y penser, ou parce qu’on ne maîtrise pas une discipline.
Freud était un mur. Oni est un pont.
Méthode de travail Oni
Aucun dogme : seulement de l’expérimentation, du rationnel, des hypothèses posées brique après brique. La démarche oniranthropologique avance par analogie, faits, théories, et une pensée libre. Elle s’appuie sur l’exploitation des journaux de rêve, couplés ou non aux journaux diurnes, dans un esprit de curiosité et d’ouverture. Rien n’est jamais acquis : ce qui est établi peut être réexaminé, et une piste abandonnée peut être reprise autrement. La transdisciplinarité est la règle.
Je construis le tronc d’un arbre, mais je n’ai ni le temps ni les connaissances pour explorer toutes ses branches. Je ne suis pas éthologue, mais cela ne m’empêche pas de formuler des expériences de pensée sur les animaux.
La méthode oniranthropologique consiste à :
décomposer en petites unités chaque particularité du rêve,
chercher des études et des exemples dans les corpus disponibles,
émettre toutes les hypothèses imaginables, même folles, même fausses,
proposer des expériences, même irréalisables,
piocher dans toutes les disciplines,
discuter toutes les opinions émises sur le rêve.
Chaque étrangeté du rêve doit être posée comme un fait, non comme une anomalie ou un mystère.
C’est en détissant le rêve qu’on tisse le rêve.
Une enquête ouverte
L’oniranthropologie est une enquête, comme l’humanologie décrite par Jean-François Dortier.
Elle se rapproche de la cryptanalyse, où - comme l’a montré Antoine Casanova dans sa thèse sur le manuscrit du Voynich : « rien n’est jamais certain, seulement probable ». De même, décoder un rêve ou un motif revient parfois à reconstituer Twin Peaks : un travail patient, joyeusement labyrinthique. Et jubilatoire !
L’abduction joue ici un rôle central : elle permet de formuler des hypothèses à partir d’indices. Là où la déduction applique une règle, et l’induction généralise des observations, l’abduction imagine des explications plausibles. Un détail étrange du rêve ouvre le champ des possibles, sans décider trop vite.
Jeux, vigilance et rigueur
Les jeux avec le langage sont au cœur du rêve. Ils sont poétiques avant d’être scientifiques. Nier ce pouvoir, équivaudrait à se baigner avec un scaphandre dans un lagon : on perdrait la joie et le sens.
Mais cette liberté demande vigilance. Tout doit être vérifié à la source. Le rêve invite à se méfier des biais de confusion, comme en science, il faut se méfier des dogmes.
Santiago Ramón y Cajal, prix Nobel et père de la neuroanatomie moderne, avait affirmé que le cerveau adulte ne produisait plus de nouveaux neurones. Son autorité transforma cette idée en vérité intangible, bloquant la recherche pendant des décennies. Ce n’est que récemment que la neurogenèse adulte a été démontrée. J’appelle cela la Limitation Cajal : l’erreur de figer une hypothèse provisoire en certitude définitive.
Chez Oni, rien n’est jamais figé. Tout peut être remis en cause, revérifié, recontextualisé. Comme les historiens de l’école des Annales, je traite le rêve comme une enquête : séparer faits et interprétations, contextualiser, avancer sans certitudes imposées.
L’œuf et ses possibles
On peut étudier la coquille d’un œuf (c’est utile), compter combien la poule en pond (cela avance peu), ou l’avaler cru (c’est absurde). Carl Gustav Jung disait qu’un poussin pouvait en sortir - et il avait raison. Mais ses méthodes restaient personnelles, intransmissibles, difficilement applicables hors de lui-même. Oni préfère explorer toutes les formes de l’œuf : le séparer, le cuire, le battre, le transformer en omelette, en neige ou en crème. Oni aime l’œuf tout entier qui le lui rend bien.
Avec le rêve la question n’est pas de rester dans son rang, mais de chercher PARTOUT.
Oni aime la recherche
« Tout homme désire naturellement savoir. »
Aristote, Métaphysique
La recherche n’est pas seulement affaire de savoir ou d’intelligence. Michel Jouvet parlait de l’« amour de la recherche » : une force plus profonde, un moteur intérieur. Elle s’alimente de curiosité, de plaisir et d’obstination.
Yuval Noah Harari rappelait que les chercheurs ont tendance à poser uniquement les questions auxquelles ils pensent pouvoir répondre. Or, il est vital de poser aussi celles qui semblent impossibles. C’est là que s’ouvre la vraie recherche.
Le hasard compte plus que l’organisation, écrivait encore Michel Jouvet. Les grandes découvertes ne sortent pas forcément des grands laboratoires. Elles naissent souvent d’un chemin de traverses, de ce qui échappe au programme initial.
C’est pourquoi je revendique ma libido sciendi, cette soif de savoir qui pousse à retourner chaque pierre, à chercher sans cesse plus loin, quitte à vouloir « révolutionner la connaissance humaine » (Laurent Binet, La Septième fonction du langage).
Plaisir et obstination
La recherche n’avance pas sans plaisir. Cédric Villani a dit que « le plaisir de la découverte dure plus longtemps que le plaisir sexuel » : comprendre est un éblouissement. Le nirvâna intellectuel naît quand on met à jour la complexité des ramifications, quand les liens s’éclairent. Un vrai travail de Colombo.
Le chercheur doit aussi être suspicieux : douter, vérifier, repartir à zéro si nécessaire. Comme le résume un article du Monde, les chercheurs sont des êtres à part, motivés avant tout par la progression de la science elle-même, pas par des calendriers ou des débouchés.
Le Quatrième obstacle
Mais il existe un danger : l’infini. Chaque réponse fait naître une nouvelle question. Chaque découverte ouvre sur une recherche encore plus vaste. J’appelle cela le Quatrième obstacle : ce moment où la recherche s’emballe, où l’on partait explorer le système solaire et l’on se retrouve face à l’univers entier.
Le rêve, lui aussi, porte cette dynamique. Derrière chaque image se cache une autre. Derrière chaque énigme, une nouvelle énigme. C’est sans doute sa loi propre : une infinité de ramifications, qu’il nous appartient d’aimer explorer.
Relier, rassembler
Le rêve animal pourrait avoir comme credo "Souviens-toi de ce que tu es". C’est dans ce glissement de "ce que" à "qui" chez l’être humain, que pourrait se loger la conscience, et le passage de l’espèce à l’individu. L’objectif étant de réussir à prouver théoriquement que le rêve sert à réactualiser notre appartenance à notre espèce, qui n’en est pas une, et donc, à notre variété, à notre singularité.
Yves Delage parlait déjà de l’Écho. Jung évoquait le Motif dans les séries de rêves. D’autres, plus tard, ont parlé de continuum onirique. Tout est en germe, dispersé. Je ne fais que rassembler ce matériel, le réordonner, le faire résonner autrement.
Oni : une Science liquide ?
Oni et les sciences liquides
Oni ne se revendique pas scientifique au sens strict, mais peut s’inscrire dans ce que j’appelle les sciences liquides : des disciplines qui refusent les cadres rigides, mais qui gardent un souci de méthode et de rigueur.
Entre carcan et cadre, il y a une différence : le carcan enferme, le cadre permet d’avancer.
La singularité du rêve
En science classique, un témoignage unique n’a pas de valeur : testis unus, testis nullus (un seul témoin, aucun témoin). La robustesse d’une découverte demande des faisceaux de preuves (Carl Sagan : « Des affirmations fortes nécessitent des preuves solides »).
Or, dans le rêve, tout est singulier. Une occurrence suffit à prouver qu’une forme narrative existe, comme un hapax en linguistique ou une mutation génétique isolée qui élargit le spectre du vivant.
Chez Oni, « il existe une fois » devient « il existe ». Une coche dans le vocabulaire naturaliste, en somme.
Adapter la méthode scientifique
Le rêve n’est ni symbole à décrypter, ni bruit cérébral. C’est un phénomène complet, rigoureux, précis comme une mécanique. La méthode scientifique, appliquée telle quelle, achoppe sur lui (comme le rappelle la chercheuse Perrine Ruby dans son ouvrage Rêver pendant le confinement).
Il faut donc l’adapter. En Sciences humaines, on ne démontre pas : on montre. On inventorie, on nomme, on catégorise, on assemble. On construit des outils : grilles, concepts, hypothèses.
Imagination et rigueur
Un langage scientifique est borné, mesuré. Mais dans le domaine du rêve, l’imagination est une faculté essentielle - non pas pour « dire n’importe quoi », mais pour ouvrir les pistes.
C’est pourquoi l’oniranthropologie cultive une science à la fois poétique et méthodique. Le rêve est d’une précision mathématique, mais il exige aussi une pensée libre.
Le rôle du doute
Toute recherche naît du doute. Comme le dit la tradition hermétique : « La science empirique a le doute pour père et la foi pour mère. »
C’est aussi l’esprit d’Oni : décrire sans entraves, analyser sans réduction, penser le rêve comme un objet à part entière.
Dans le domaine du rêve, seule la compilation de points de vue subjectifs apportera une véritable information. C’est une démarche cumulative qui élargit la palette des possibles.