Un site pour redonner au rêve sa cohérence
S’interroger sur la nature du récit de rêve est indispensable. Le récit onirique est souvent abordé à travers une distinction artificielle : un contenu dit « manifeste », supposément reconstruit au réveil, et un contenu « latent », informe et inaccessible. Cette division, héritée de Freud, ne repose pourtant sur aucune observation fondée. Malgré cela, elle demeure largement admise, y compris dans la littérature scientifique contemporaine.
Pourquoi est-ce une clé importante ?
Parce qu’admettre l’existence d’un récit auto-créé, produit par le rêve lui-même et non reconstruit après coup, invalide immédiatement l’idée d’une élaboration secondaire au réveil.
Le rêveur n’est pas un rédacteur du matin : il est un créateur nocturne.
Nous composons, parfois sans le savoir, des récits structurés, cohérents, dynamiques, avec leur rythme, leurs ellipses, leurs fulgurances. Parfois, un chef-d’œuvre se profile ; d’autres fois, cela ne vaudrait que la programmation sur une chaîne confidentielle. Mais un récit est toujours proposé-imposé au rêveur, et certains sont si organiquement construits qu’il serait tout simplement impossible de les « réécrire » après l’éveil.
Ce menu est donc dédié à la démonstration de l’inanité de la scission classique entre un contenu manifeste réinventé au réveil et un contenu latent réduit à une bouillie informe.
Le rêve raconte, réellement, précisément, immédiatement, et c’est dans ce récit auto-généré que se révèle toute la puissance créatrice du mode onirique.
Préambule
Parler de rêve, c’est d’abord choisir ses mots. Les scientifiques parlent encore trop souvent de « rapport de rêve ». Mais le terme est inadéquat : il suggère un compte rendu neutre, objectif, presque administratif. Or le rêve n’est pas un rapport, c’est un récit.
Un récit, parce qu’il est vécu, parce qu’il s’impose avec sa logique interne, parce qu’il se raconte. Dire « je raconte un rêve » plutôt que « je rapporte un rêve », c’est rester fidèle à l’expérience vécue - et non la refroidir sous un vocabulaire qui la dénature.
La notion d’histoire racontée n’est pas anodine. Depuis Aristote, on sait qu’un récit, c’est une mise en intrigue : des actions organisées en (...) Lire la suite.
Le rêve est-il un récit comme un autre ?
Raconter n’est pas informer
Quand je raconte un rêve, je ne transmets pas une donnée brute : je rapporte une expérience vécue. Informer, c’est livrer un fait supposé vérifiable. Raconter, c’est mettre en intrigue : il y a un fil, un point de vue, une mémoire qui sélectionne et transforme. Le rêve n’est pas une réalité que l’on restitue objectivement, mais un vécu intérieur qui prend forme à travers le langage. Dire « je raconte un rêve », c’est déjà reconnaître qu’il s’agit d’un récit.
Récit, anti-récit, non-récit
Aristote définissait le récit comme « imitation d’actions humaines organisées en un tout cohérent » (mimesis du muthos). (...) Lire la suite.
Conditions & spécificités du récit onirique
Avant d’explorer les formes du récit onirique, il faut poser les conditions qui rendent ce récit possible et reconnaissable comme tel. Le rêve n’est pas une simple succession d’images : il suit une logique, se protège des ruptures, distribue les éléments utiles, et s’interrompt selon ses propres règles. Ces spécificités structurent la narrativité onirique. On peut en distinguer sept principales : La suspension involontaire d’incrédulité, la situation initiale imposée, le principe de suppléance narrative, le spectre de la complexité des événements, l’intentionnalité implicite, la clôture spécifique, le narrateur non fiable.
La suspension involontaire d’incrédulité (SII)
Le poète britannique Coleridge parlait de « suspension (...) Lire la suite.
Les trois référentiels du rêve
La plupart des rêves, même très courts, s’appuient sur trois éléments de base :
les lieux, miroirs de l’espace vécu, réarrangés ou métamorphosés ;
les personnages, miroirs des relations, figures mémorielles ou Ego sum ;
les objectifs, qui donnent une direction à l’action — explicite (retrouver un objet, atteindre un but) ou implicite (fuir, attendre, explorer).
Cette triade joue un double rôle :
miroir de la réalité : les lieux, personnages et actions rappellent le monde connu, mais transformé ;
ossature du récit : ils forment le cadre, les actants et (...) Lire la suite.
Formes du récit
Découverte onirique
Récit fondé sur un déplacement intérieur : le rêveur explore des espaces clos (maisons, pièces, caves, tiroirs, etc.), souvent connus mais modifiés. Le rêve progresse par dévoilements successifs, chaque ouverture ou passage révélant une scène nouvelle.
Sous-types : fouille, descente, ouverture.
Exemple : Zélie, Tableaux.
Déambulation onirique
Récit fondé sur un déplacement extérieur : le rêveur traverse (...) Lire la suite.
Exemples de rêves
Les exemples ci-dessous montrent que les rêves, qu’ils soient personnels ou scientifiques, se structurent en véritables récits. Chaque rêve adopte une forme narrative reconnaissable (quête, déambulation, récit miroir, épopée condensée), qui démontre que le rêve n’est jamais chaos ou absurdité, mais une construction dotée de codes et de figures propres.
Le Bâtiment des douanes (rêve de L’Homme à la Loco, 14/08/1939)
Contexte. Ce rêve est extrait d’un journal de rêves tenu par un homme américain, les ayant consignés entre le 15 juillet et le 14 octobre 1939.
Résumé. Ce très long rêve, loin d’être absurde, offre une déambulation complexe, labyrinthique, passant par de nombreux lieux, et (...) Lire la suite.
Non, le rêve n’est pas une réécriture secondaire du chaos
L’hypothèse d’une « élaboration secondaire » (Freud) suppose que le rêve serait d’abord un chaos d’images, réordonné ensuite au réveil. Mais tout montre l’inverse : les rêves s’organisent déjà pendant le sommeil.
Les exemples détaillés (morphonirisme, rêves construits de bout en bout) révèlent des logiques internes continues et des détails hautement improbables à inventer dans la confusion de l’éveil.
Le récit du matin n’est donc pas une invention secondaire, mais la traduction d’une structure préexistante. La scission contenu manifeste- (...) Lire la suite.
Bilan
Ce parcours a montré que le rêve, loin d’être chaos insignifiant ou oracle sacralisé, est une forme narrative autonome, fabriquée spontanément à partir de nos mémoires, émotions et imaginaires.
L’analyse a mis en lumière :
ses conditions de possibilité (suspension d’incrédulité, clôture spécifique, suppléance narrative),
son socle narratif (personnages, lieux, objectifs, agentivité, fil rouge, dramaturgie),
et ses figures propres (twists, enchâssements, rêves-planète, morphonirisme, échos…). (...) Lire la suite.
Fiction
Récit
Formes du récit
Socle narratif du rêve
Rêve
Contenu latent
Contenu manifeste
Personnages