Un site pour redonner au rêve sa cohérence
Le rêve et le langage : une méprise historique
« Ce que nous disons change de sens, selon où, quand et comment nous le disons. »
Alexandro Jodorowsky
Pourquoi le langage du rêve est-il si souvent traité comme un chaos ? Parce qu’il ne se comporte pas comme celui de l’état de veille. Parce qu’il invente, déforme, tord, condense. Parce qu’il semble violer nos règles, alors qu’en réalité, il suit les siennes.
La confusion vient surtout d’une idée tenace : celle d’un rêve voué à cacher. On a longtemps accepté, sans la questionner, la thèse freudienne d’un langage onirique “manœuvrier”, chargé de détourner le sens pour protéger le rêveur de lui-même. Ce modèle a installé une fiction : celle d’une parole corrompue, encryptée, suspecte. C’est une erreur fondamentale, car le langage du rêve ne dissimule pas : il intensifie. Il ne censure rien : il fabrique. C’est un langage génératif, libre, inventif, un laboratoire cognitif où le rêveur expérimente, assemble, réarrange, crée du sens en temps réel.
Bien avant Freud, certains l’avaient compris. Dès le début du XIXᵉ siècle, Gotthilf Heinrich Schubert (naturaliste et médecin allemand), affirmait que les rêves ne s’exprimaient pas dans la langue apprise de l’état de veille, mais dans celle, plus archaïque, plus immédiate, d’un langage symbolique universel, “naturel”. Quelques décennies plus tard, le psychiatre allemand Emil Kraepelin mettait en lumière ce qu’il nommait la Traumsprache, le discours onirique, fait d’inventions, de perturbations syntaxiques et d’associations déconcertantes : autant de preuves que le rêve “parle”, et qu’il parle autrement.
Alors, est-ce vraiment le langage du rêve qui est “bizarre” ? Ou bien notre langage diurne, étroit, linéaire, saturé de syntaxe, qui nous rend incapables de percevoir un langage plus vaste ?
Le bizarre n’est peut-être qu’une illusion syntaxique.
Retour à Lacan, sans Lacan : l’équivoque comme moteur du rêve
Lacan a eu une intuition décisive lorsqu’il affirmait que « l’inconscient est structuré comme un langage ». Non pas parce qu’il réduisait l’inconscient à des mots, mais parce qu’il reconnaissait que la pensée inconsciente fonctionne par signifiants : sons, syllabes, glissements, équivoques. Il sortait l’inconscient du registre purement pulsionnel pour le placer du côté des forces linguistiques.
Mais Lacan ne s’est pas véritablement intéressé au rêve comme terrain d’observation. Il s’est tourné vers le sujet parlant. Moi, c’est l’inverse : ce qui m’intéresse, c’est le rêve qui parle, et là où Lacan voit une structure, je vois une matière.
Le rêve ne se contente pas du signifié : il travaille le son, le rythme, le nom propre, l’homophonie, la paronymie, l’éclatement du mot. C’est là que réside l’équivoque véritable, pas comme outil d’interprétation, mais comme moteur de construction.
L’inconscient n’est pas “structuré comme un langage”. L’inconscient utilise le langage. Comme un jouet. Et ce langage que nous retrouvons dans nos rêves est un langage élargi, archaïque, mordant, vivant. Un langage que nous ne parlons pas en journée, mais que nous pratiquons tous chaque nuit avec une folle liberté et un vrai talent.
Si le rêve utilise ce langage élargi, c’est parce qu’il prend tout ce qui passe : le son, l’accent, l’image, le tracé d’une lettre, la forme d’un mot, un souvenir auditif, un jeu phonétique. Le sens n’est pas caché : il est fabriqué dans la collision de ces éléments.
Ce mode de fabrication se retrouve dans :
les jeux de mots,
la langue des oiseaux,
les idéophonogrammes.
Ces modes d’expression ne sont pas « folkloriques »: ils sont la grammaire profonde du rêve. Loin d’être des ornements, ce sont des mécanismes.
L’inconscient ne parle pas comme un oracle, ni comme une structure anhistorique. Il utilise la totalité de la palette langagière du rêveur. Un franco-roumain, devrait rêver en français lorsqu’il est en France, et en roumain lorsqu’il réside en Roumanie. Mais sa connaissance de deux langues permettra des créations mêlant des notions caractéristiques de ces deux langues, où qu’il se trouve, et quelle que soit la langue qu’il utilise pour raconter son rêve.
Le langage du rêve n’est ni une structure fondatrice (Lacan) ni un simple habillage (Freud). C’est une matière malléable, que le rêve manipule avec la liberté d’un poète, pour construire, pour organiser, pour créer du sens.
Le jeu de mots : le moteur du rêve
Dans la langue courante, le “jeu de mots” évoque le calembour léger, la trouvaille amusante, ou la blague de comptoir. C’est ce qui explique probablement la méfiance, voire le mépris, qu’il continue d’inspirer dès qu’on tente de le prendre au sérieux. Un jeu, c’est innocent, futile, gratuit : tout ce que le langage du rêve n’est pas.
Sur le terrain psychanalytique, l'anathème est double. À la fois parce que le jeu de mots est accusé d'être une facilité qui “ne veut rien dire”, et parce que Freud lui-même, malgré son utilisation brillante de certains lapsus, finit par le dénoncer comme un masque, un artifice de dissimulation. Le mot devient un piège, et non un lieu de sens.
L’héritage théorique a fait le reste : parler de jeu de mots, c’est encore aujourd’hui risquer de s’entendre répondre qu’on « surinterprète », qu’on « s'amuse », ou qu’on tombe dans la facilité. Ce serait juste si le rêve en faisait un simple divertissement. Mais ce n’est pas le cas. Dans le rêve, le “jeu” de mots n’est pas un jeu, c’est un protocole de création.
Le rêve pense par résonance phonique. Les mots ne s’enchaînent pas : ils se répondent. Une syllabe en appelle une autre, un nom propre en déclenche deux autres, un son ouvre une mémoire ancienne. Le rêve ne fabrique pas des jeux de mots, il fabrique par les mots. Cette dynamique apparaît dans trois registres distincts :
1. Les jeux de mots volontaires (réalité)
Ceux du poète, de l’humoriste, du journaliste : intentionnels, construits pour un effet. Ils supposent un contrôle conscient et un but.
2. Les jeux de mots involontaires (réalité)
Lapsus, collisions sonores, contaminations phoniques. Ils se produisent quand la surveillance linguistique baisse : la mémoire sonore circule librement.
3. Les jeux de mots oniriques
Ils sont toujours involontaires, non par absence de logique, mais parce que le rêve n’a pas de narrateur agent. Ils émergent du travail combiné de la mémoire, des phonèmes, des émotions, des images, des traces culturelles. Dans un rêve, le jeu de mots n’est pas une plaisanterie : c’est une condensation active, un geste cognitif, la manifestation la plus directe de la cohérence interne du rêve.
Le rêve rapproche les sons comme il rapproche les images : par économie, par intensité, par affinité. Le jeu de mots y révèle un mode de pensée archaïque où son et sens ne sont pas encore séparés, exactement comme dans les écritures anciennes où le signe signifiait par sa forme autant que par son son.
Dans le rêve, le jeu de mots n'est pas un artifice : c'est un acte de pensée. La forme la plus naturelle que prend le sens quand il se fabrique à toute vitesse, dans un système où la mémoire, l’émotion et le langage travaillent ensemble.
Le rêve n’invente pas des jeux de mots, il invente par les mots.
Exemple : Épuisement poétique du saule pleureur
Dans l’un de mes rêves, apparaît un saule pleureur. Pourquoi cet arbre ? Pour le découvrir, imaginons que le rêve me soumette cette question, et essayons, comme Georges Perec le ferait, d’épuiser ses possibilités de sens :
Pleurer (littéral) -> Métaphore/métonymie -> J’étais triste la veille. L’arbre porte l’émotion.
Sole/Saule -> Paronomase -> J’adorais ce poisson, étant enfant.
Sol (latin)/soleil -> Echo étymologique -> Je suis latiniste. Mon inconscient joue avec les racines.
Arbre réel -> Métonymie concrète -> Un saule pousse dans le jardin de ma grand-mère.
Prénom Saul -> Jeu onomastique -> Je pense à Saul, quelqu’un de proche que j’aime.
Sol (parquet) -> Homophonie + activité -> Je refais actuellement mon sol. Le rêve associe le mot à ma vie concrète.
Arboriculture -> Synecdoque -> Je suis arboriculteur, l’arbre représente mon métier.
Ainsi, un unique mot — saule pleureur — peut convoquer tour à tour :
une émotion (pleurer), une sonorité enfantine (sole), un souvenir familial, un prénom aimant, une référence culturelle ou une activité en cours.
Ce n’est pas le mot qui décide, mais le rêveur : c’est lui qui reconnaît, ou ressent, ce qui résonne juste, comme une évidence intime. Cet exemple montre que le langage onirique possède sa propre rhétorique, faite de :
sons (paronomase, homophonie),
liens de réalité (métonymie, synecdoque),
associations émotionnelles (métaphores),
transformations personnelles du mot (idiolecte, habitudes lexicales).
A l’inverse de la recherche du sens possible du saule pleureur dans un rêve, je peux imaginer le « moyen » qu’utilisera le rêve pour exprimer le besoin d’évasion, en fonction des éléments réels « croisés » récemment, et/ou de ma culture.
Le rêve peut faire appel indifféremment à un événement réel ou fictif : une évasion historique ou une évasion de cinéma. Ce n’est pas le statut réel ou imaginaire de l’élément qui importe, mais sa capacité à activer le concept d’évasion dans le réseau mental du rêveur. Homonymies, homophonies, paronymies, troncatures, glissements culturels : tout peut servir, à condition de vibrer avec le thème central.
Ainsi, l’acteur Steve McQueen condense à lui seul deux films emblématiques de l’évasion (La Grande Évasion et Papillon) : il fonctionne comme métonymie. Le simple fait de rêver “McQueen” peut donc activer à la fois les deux films, le thème de la fuite, l’imaginaire carcéral et la figure du rebelle. L’homonymie parfaite avec le réalisateur Steve McQueen élargit le réseau sans le contredire : un même nom peut ouvrir plusieurs portes, tant que le rêveur en porte les résonances.
Le même mécanisme s’observe avec Alcatraz, dont le nom déclenche une série d’assonances possibles : Alcazar, Al Capone, Général Alcazar, etc. Le rêve ne “choisit” pas parmi ces possibilités : il sélectionne celle qui est déjà active, déjà présente dans la mémoire affective du rêveur. Le langage onirique ne fabrique pas l’arbitraire : il exploite le disponible.
Le prénom Eva peut émerger comme troncature phonique du terme évasion. De là, il peut ricocher vers Ava (par assonance), convoquer Ava Gardner (par mémoire culturelle), dériver vers Havas (par paronymie graphemique), puis glisser vers la notion de voyage, puis vers l’île paradisiaque, puis vers le paradis fiscal, donc vers l’évasion fiscale. Ce n’est pas un jeu gratuit : c’est une chaîne linguistique cohérente, activée par le thème, et dont chaque maillon possède un sens propre.
Ce processus semble infini, mais il ne l’est pas : il a des lois. On ne peut pas faire dire n’importe quoi à un mot. Ce n’est pas un terrain de fantaisie, mais de précision. Le rêve n’est pas un chaos d’associations, mais une économie de signes. Le bon lien est toujours celui qui est déjà chargé, émotionnellement, culturellement, ou biographiquement.
Le risque n’est pas l’association : c’est la surinterprétation. Il faut rester du côté du sens, pas du fantasme d’analyse. Aller trop loin déforme le rêve ; ne pas aller assez loin l’enterre. Freud, dans Le Rêve de l’homme aux loups, ne sombre pas dans la surinterprétation : il tombe dans l’affabulation en transformant “6|7” en “2”. Ce n’est pas une erreur d’analyse, c’est une négation du réel du rêve.
Le rêve comme hiéroglyphe vivant
Dans la langue du rêve, un mot n’est jamais seulement un mot. Il est une structure à plusieurs étages, comme dans les écritures primitives où un même signe pouvait désigner une idée, un son, un nom propre, ou une métaphore silencieuse. À l’état de veille, le signifié domine : marteau = marteau.
Dans le rêve, c’est l’inverse : chaque terme peut devenir un hiéroglyphe, c’est-à-dire une unité composite où coexistent :
un sens (surface),
une valeur sonore (sous-surface),
un réseau mémoriel et affectif (profondeur).
A-Le rêve réactive un mode d’écriture archaïque
Les premières écritures humaines (chinoise, égyptienne, maya, cunéiforme) fonctionnaient toutes selon une logique à double entrée :
idéogramme : un signe = une idée,
phonogramme : un signe = un son,
phono-sémantogramme : les deux en même temps.
Le rêve procède exactement ainsi : un mot ou un personnage est appelé non seulement pour ce qu’il représente (idéogramme), mais pour ce qu’il résonne (phonogramme). Un même signe devient mi-son, mi-idée, un nœud de significations.
B-Les idéophonogrammes : le cœur du langage onirique
Un idéophonogramme est une unité linguistique qui :
porte un sens clair dans le rêve,
active une valeur sonore (syllabe, homophonie, paronymie, glissement d’une langue à l’autre),
relie ces deux dimensions pour déclencher une progression narrative ou émotionnelle.
Autrement dit :
c’est un mot qui signifie par sa musique autant que par son sens. Le rêve adore ces formes hybrides :
elles lui permettent de condenser, raccourcir, accélérer, écrire vite.
C’est la version onirique du rébus, mais ce n’est pas un jeu : c’est une économie du sens.
C-L'exemple de Ramsès II
L’écriture hiéroglyphique égyptienne distinguait trois types de signes :
Signe-mot (idéogramme) : un objet = une idée.
Signe-son (phonogramme) : un son, sans valeur propre.
Déterminatif : muet, mais ancre le mot dans son champ lexical.
Ramsès II, s'écrivait 𓇳𓅓𓋴𓏏𓊖
𓇳 (le disque solaire) -> Ra -> le dieu Soleil, père mythique du roi
𓅓 (le hibou) -> m -> son phonétique m (pas de sens dans ce contexte)
𓋴 (le linge plié) -> s -> Son phonétique s
𓏏 (un trait ou pain) -> t (ici, indiqué mais non prononcé) -> Utilisé pour marquer la grammaire (suffixe)
𓊖 (sceptre-seigneurs) -> « sw » -> Peut renforcer le titre de « celui qui est né » ou « celui qu’a enfanté… »
Le nom Ramsès signifie littéralement :
« Celui que Ra a engendré » ou « Né de Ra ».
Ra est à la fois un signe-mot (le dieu soleil) et un signe-son (syllabe ra).
Le ms (ms-sw) est une combinaison phonétique : ms est le verbe « mettre au monde, engendrer ».
L’ensemble est un phono-sémantogramme : on a le nom complet du dieu (idéogramme) + une série de signes purement phonétiques.
Le rêve fonctionne exactement ainsi : un même signe (comme le disque solaire RA) dit à la fois un son et une idée. Le nom complet n’est pas une simple transcription : il s’écrit en mêlant la lecture phonique et la puissance du signe-mot (dieu, naissance, autorité divine). Le rêve respecte ce même principe : Alma Mahler, dans le rêve New York Venise (voir plus bas), signifie à la fois un son, une personne, un réseau symbolique.
D-Exemple réel modifié : Bonnie & Clyde
Dans l’un de mes rêves, je croise deux personnes que je connais dans la réalité : Bonnie Welles et Clyde Lockwood. Je les ai vues la veille dans mon milieu professionnel, sans attachement particulier, et surtout, je ne les ai jamais vues ensemble.
Pourtant, dans le rêve, ils forment un duo. Et là, le sens apparaît : le rêve utilise leur signifiant (leurs prénoms, plus que leurs personnes) pour activer immédiatement le duo historique Bonnie Parker et Clyde Barrow, gangsters mythiques et figures de transgression. Le film, l’imaginaire collectif, et même la chanson de Serge Gainsbourg se trouvent ainsi convoqués par la simple association de deux prénoms.
Dans le rêve : Bonnie Welles + Clyde Lockwood = signe-son.
Leur valeur tient moins à qui ils sont réellement qu’à ce qu’ils expriment par leur nom. Ils deviennent des opérateurs linguistiques, des clés d’accès à d’autres contenus.
Mais le rêve ne s’arrête pas là. Dans la continuité, leurs noms de famille sont déconstruits, entremêlés, reconstitués, devenant matériaux d’écriture onirique, déclenchant des résonances multiples, que ma tentative de refabrication consciente ne peut en aucun cas, égaler.
Derrière cette apparente simplicité (deux prénoms juxtaposés), se cache une architecture vertigineuse. Le rêve, en utilisant les noms et prénoms de ces deux personnes réelles, a opéré un tissage d’une ampleur inouïe : par des résonances sonores, des antiphonies sémantiques, des inversions, des anagrammes et des correspondances de lettres, il a réussi à faire coexister sept figures sur deux époques distinctes, à écrire une histoire complète, à rendre compte de ce qui a été, de ce qui est et de ce qui devrait être. C’est un travail d’orfèvre linguistique, une œuvre d’ingénierie émotionnelle, accomplie sans effort apparent, dans un instant de sommeil. Une telle construction dépasse l’entendement, elle prouve que le rêve ne raconte pas seulement : il pense, il écrit, il compose.
Là où nous voyons deux noms, le rêve écrit un roman.
Comme le note Erich Fromm dans Le Langage oublié, Goethe disait déjà à Eckermann à propos d’un de ses rêves : « Vous avouerez qu’il vous serait difficile, à l’état de veille, d’inventer quelque chose d’aussi pur et d’aussi gracieux ? »
Le rêve a ce privilège : il joue du langage comme d’un art souverain, inaccessible à notre simple volonté rationnelle.
Le rêve, maître du Milking
Alfred Hitchcock appelait Milking la technique consistant à tirer parti de chaque élément typique d’un lieu (en Suisse, disait-il, des montres, des banques, du chocolat) jusqu’à ce que tout concoure à la cohérence dramatique. Le rêve applique la même méthode, mais au langage : il “traie” le mot, le prénom, le son, jusqu’à la dernière goutte de sens.
C’est exactement ce que fait Bonnie & Clyde : le rêve exploite chaque syllabe, chaque résonance, chaque connotation biographique ou culturelle, jusqu’à l’épuisement du possible.
Un Milking linguistique. Total, fluide, d’une précision inhumaine.
Quand la création onirique dépasse l’entendement
Un exemple extrait d'un autre corpus que le mien, montrera que la virtuosité de Bonnie & Clyde ne m'est pas propre. Dans ce rêve, je trouve deux verbes assemblés "suspects". Ce sont deux verbes de mouvement, opposés, arriver et partir, monter et descendre, ralentir et accélérer. En prêtant l’oreille, je découvre une figure de style, nommée chiasme (se prononce « kyasm ») qui consiste en un croisement d'éléments dans une phrase ou dans un ensemble de phrases sur un modèle AB/BA. Cette figure permet de souligner l'union ou l’opposition de deux réalités.
Exemple poétique : « La neige fait au nord ce qu'au sud fait le sable. » (Victor Hugo)
La figure représentée peut paraître complexe, et elle l’est ! Deux personnes (Y et Z) sont associées à deux verbes de mouvement antithétiques, chaque verbe étant construit de manière bipartite :
la première partie du verbe incorpore une caractéristique physique d’un des personnages, qui complète le sens du verbe (par traduction, métaphore ou jeu phonétique) ;
la seconde partie renvoie, par homophonie, à l’origine géographique de l’autre personnage.
Ainsi, la première moitié du verbe 1 s’applique au personnage Y, tandis que sa seconde moitié se rattache à Z, et inversement. Le croisement forme un chiasme sémantique et phonétique, où les deux verbes, pourtant opposés dans leur sens de mouvement, s’appellent et se répondent.
Les procédés utilisés sont :
identiques pour les secondes parties des verbes (même logique d’homophonie) ;
complexes et distincts pour les premières (traduction latine pour l’un, squelettisation consonantique pour l’autre).
Les lieux mentionnés n’ont aucun lien réel entre eux, mais la symétrie formelle crée une cohésion interne : le rêve relie ce qui, dans la réalité, ne se croiserait jamais.
Ce type de construction relève d’un génie combinatoire propre au rêve : une écriture qui utilise la grammaire du monde éveillé, mais la pousse jusqu’à un degré d’invention que seule l’activité onirique semble capable d’atteindre.
Défi Onirico-Linguistique : Faites surgir un système à partir de deux verbes
À partir de deux verbes opposés, le rêve peut fabriquer un système entier de sens, en combinant phonétique, étymologie, géographie, mémoire, émotions et relations humaines.
Je propose donc un défi :
Choisissez deux verbes contraires, conjugués à la même personne et au même temps.
Décomposez-les et montrez comment ces deux verbes, combinés, fabriquent un monde.
Le rêve le fait naturellement.
Le principe d’économie : quand un seul mot en contient mille
Le langage du rêve n’est pas bavard. Il ne “parle” pas beaucoup, mais il parle dense. Contrairement au langage de veille, qui développe et articule, le langage onirique condense et superpose. Un mot peut contenir dix strates de sens, un prénom peut intégrer un événement, une biographie, une émotion, une paronymie, une époque et deux souvenirs.
C’est ce que montre l’exemple suivant, tiré d’un rêve personnel, daté du 25 mars 2020, New York Venise :
« Une femme parle dans une langue incompréhensible jusqu’à ce que je comprenne le mot Bauhaus, ce qui me permet de conclure qu’elle parle allemand. »
Ce seul mot déclenche instantanément, au réveil, une chaîne associative précise :
Bauhaus
→ Walter Gropius (fondateur du mouvement)
→ Alma Mahler (amant de Gropius)
→ Gustav Mahler (mari d’Alma, compositeur)
→ Mort à Venise (film construit sur la 5ᵉ de Mahler)
→ Venise (présente dans le rêve, dans le titre des films Mort à Venise, et Venise n'est pas en Italie))
→ Confinement (atmosphère identique au film Mort à Venise)
→ architecture allemande (voyage annulé)
→ langue allemande / Freud / rêve (boucle métaréflexive)
Rien n’est gratuit, rien n’est décoratif. Bauhaus n’est pas un “détail incongru” : c’est une condensation opératoire.
Comme un hiéroglyphe, il contient à la fois du biographique, du sonore, du culturel, de l’émotionnel, du temporel et du contextuel. Freud aurait parlé ici de condensation, mais il l’aurait attribuée à la censure : le rêve cacherait sous un mot ce qu’il n’ose pas dire. Ce que montre l’exemple inversement, c’est que la condensation onirique n’est pas une stratégie d’opacité, mais une stratégie d’efficacité.
Le rêve ne dissimule pas, il optimise.
Un mot est choisi non parce qu’il voile, mais parce qu’il réunit, il relie, il aimante.
Ce principe pourrait s’énoncer ainsi : le rêve ne raccourcit pas parce qu’il simplifie, il raccourcit parce qu’il sur-sature. Ou encore : un mot n’est jamais “posé” dans un rêve : il est chargé. Chargé de strates, de signifiants, de liens invisibles, de mémoire vivante.
Un terme chargé est un terme :
saturé de sens (mais non mystérieux),
polyphonique (signifié + signifiant + mémoire),
stratifié (biographique, culturel, sonore, affectif),
opératoire (il met en mouvement le rêve),
justifié (jamais gratuit, même s’il surprend).
C’est un mot en état d’hyperdensité sémantique. Un mot dans un rêve ne dit jamais une chose. Il en relie plusieurs.
Tout peut faire langage (même les chiffres)
Le rêve ne connaît aucune hiérarchie entre les signes. Le langage du Mah-jong, des échecs, du foot, du bridge ou de la plomberie, tout peut faire langage. On peut dire que l’inconscient fait feu de tout bois.
Là où l’état de veille distingue ce qui a du sens (un mot, une phrase, une situation) et ce qui n’en a pas (un nombre, un détail, une coïncidence), le rêve, lui, traite tout comme matière expressive.
Un chiffre, une lettre, un geste, une couleur, un son, un titre de film, un code postal, un prénom croisé dix ans plus tôt. Tout peut faire langage, si cela permet au rêve d’articuler mémoire, émotion et cohérence.
Tout peut devenir opératoire.
Non pas parce que “tout est symbole”, mais parce que le mode inconscient n’exclut rien de ce qui peut relier. Le rêve parle toutes les langues possibles, simultanément.
Exemple : le “jeu de chiffres”
Dans un rêve, je vois apparaître uniquement quatre nombres :
42 45 82 85
Au réveil, je découvre qu’ils proviennent de deux numéros de téléphone familiers. Mais le rêve n’a retenu que ces séquences proches, pour produire ceci :
42 → 82
45 → 85
Même structure, même écart, même glissement numérique. Le rêve créé couramment des jeux de mots ; je découvre qu’il peut également créer des jeux de chiffres, avec la même logique de condensation et de résonance.
L’important n’est pas que “les chiffres parlent”, mais que le rêve ne discrimine pas entre langage verbal et langage numérique. Il reconnecte ce que le langage rationnel sépare.
Rappel essentiel
Le langage (au sens large) n’est pas la fin du rêve, mais l’un de ses outils. Il sert la mémoire, l’émotion, la liaison associative. Le rêve ne “fait pas du langage pour du langage”, il se sert du langage pour faire mémoire, sens et lien. C’est pourquoi un chiffre peut signifier aussi bien qu’un mot.
Exemple personnel : le nombre 50 a longtemps signifié “bébé” dans mes rêves, parce que je mesurais 50 cm à la naissance. Ainsi, 50 florins, 50 cm, 50 %, 50 ans, les années 50, 50€, etc. étaient autant de variantes d’un même noyau mnésique. Un seul chiffre, un seul sens : principe d’économie, encore.
Un langage individuel, mais pas arbitraire
Le rêve parle aussi en idiolecte : il utilise les unités signifiantes de chacun.
Exemple personnel (1993)
Une adresse onirique : « 828 bis, rue de … »
Le nombre 828 était :
la somme des numéros de toutes les rues où j’avais vécu,
mon nombre favori depuis l’enfance,
un chiffre investi d’une charge émotionnelle personnelle, ignorée de tout autre.
455 + 335 + 13 + 25 = 828
Le rêve ne prend jamais un chiffre au hasard. Il prend ce qui résonne et ce qui relie. On voit ici, que le rêve parle toutes les langues possibles, toutes nos langues.
Il n'existe pas de code universel : seulement un réseau personnel cohérent.
Aucun “50 = bébé” pour quelqu’un d’autre. Aucun “828 = total de soi” pour un autre rêveur.
Le langage du rêve est :
individuel mais pas arbitraire,
libre mais jamais erratique,
créatif mais toujours cohérent,
surprenant mais rigoureusement justifié.
L’inconscient n’a pas un langage : il a notre langage.
Le bizarre linguistique n’est jamais du chaos
Ce qu’on appelle “bizarre” dans le rêve n’est, le plus souvent, que le produit d’un langage que nous n’avons pas appris à lire. Et c'est aussi la trace visible du mécanisme interne du rêve.
Dès qu’on accepte l’idée que le rêve utilise le langage comme une matière plastique, où le son, le sens, la mémoire, la culture et l’affect se superposent, le bizarre disparaît. Il n’y a plus d’absurde, seulement une syntaxe autre.
Exemple éclairant : La Monographie botanique de Freud
Dans ce rêve célèbre, Freud se demande ce qui se serait passé si le nom Flora n’avait pas été disponible pour créer ses chaînes d’association. Sa réponse est remarquable, et paradoxalement, c’est l’un des rares endroits où Freud comprend réellement le fonctionnement linguistique du rêve :
« Que serait-il arrivé si la malade dont il avait été question s'était appelée Anna au lieu de Flora ? (…) Si ces associations d'idées n'avaient pas été possibles, d'autres auraient pris leur place. (…) S'il avait été impossible d'établir des relations entre ces deux événements de la journée, le rêve aurait eu un autre aspect. » (L'Interprétation des rêves)
Autrement dit : le rêve n’est pas incohérent. Il se reconfigurerait pour rester cohérent. S’il ne peut pas passer par Flora, il passera par une autre voie. S’il ne peut pas condenser avec un mot, il en trouvera un autre. C’est le contraire de l’absurde : c’est une intelligence associative inépuisable.
Je retrouve exactement le même questionnement, lorsqu'en remarquant dans un rêve le titre du film Le Théorème de Marguerite, (utilisé non pour son sens, mais pour la présence du prénom Marguerite), je me demande ce qui se serait produit si le titre avait été Le Théorème de Sophie ? Réponse : cela aurait simplement produit un autre rêve, structuré avec d’autres chaînes, mais toujours cohérent. Là encore : pas d’incongruité, pas d’arbitraire, un système linguistique ajusté à ce qu’il a sous la main.
Le langage à l’origine du « bizarre » ?
Ce que révèle l’analyse du langage onirique n’est pas un chaos, mais une cohérence supérieure, impossible à reproduire à l’état de veille. (Voir l’exemple du chiasme).
Le rêve ne délire pas : il condense, il relie, il charge. Un mot dans un rêve est chargé, un chiffre est orienté, un prénom est vectoriel. Le « bizarre » n’est qu’un effet secondaire de notre regard diurne. Ce que nous appelons incongruité n’est que la syntaxe d’une langue non linéaire, où le son, le sens, la mémoire, l’émotion et le temps coexistent sans se gêner.
Ni image, ni texte : un langage tridimensionnel
Dans Bauhaus comme dans Bonnie & Clyde ou 828, l’image onirique n’est pas une image. C’est une unité langagière surchargée :
elle contient des couches temporelles différentes,
elle superpose réel et imaginaire sans hiérarchie,
elle assemble l’intime, l’historique, le culturel, l’affectif.
Le rêve n’est donc pas une aventure filmée : c’est un objet multimédia mental, un espace de mentation où les dimensions s’enchevêtrent. Le rêve est peut-être la forme la plus proche de la pensée pure : un langage libéré de la linéarité, une syntaxe en réseau, un espace mental tesseract, multitemporel, multidimensionnel, idiosyncratique, la forme la plus complète, la plus libre, la plus inventive que la pensée humaine puisse prendre. Et nous y voyageons plusieurs fois par nuit.
Le langage des rêves est le hiéroglyphe vivant de la pensée.
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