Un site pour redonner au rêve sa cohérence
Conditions & spécificités du récit onirique
Avant d’explorer les formes du récit onirique, il faut poser les conditions qui rendent ce récit possible et reconnaissable comme tel. Le rêve n’est pas une simple succession d’images : il suit une logique, se protège des ruptures, distribue les éléments utiles, et s’interrompt selon ses propres règles. Ces spécificités structurent la narrativité onirique. On peut en distinguer sept principales : La suspension involontaire d’incrédulité, la situation initiale imposée, le principe de suppléance narrative, le spectre de la complexité des événements, l’intentionnalité implicite, la clôture spécifique, le narrateur non fiable.
La suspension involontaire d’incrédulité (SII)
Le poète britannique Coleridge parlait de « suspension volontaire d’incrédulité » : quand on lit un roman ou qu’on regarde un film, on accepte de croire à l’incroyable. On sait que Superman ne peut pas voler, mais on y croit le temps de l’histoire.
Dans le rêve, cette suspension n’est pas volontaire mais imposée. Le rêveur n’a pas le choix : il croit d’emblée à ce que le rêve lui fait vivre. Même l’absurde le plus flagrant devient vrai tant que dure l’expérience. C’est cette croyance involontaire qui permet au rêve de provoquer des émotions réelles : peur, joie, tristesse, émerveillement,...
Exemple : le chercheur William Dement raconte avoir rêvé qu’il avait un cancer. La peur fut si intense qu’il arrêta aussitôt de fumer. Le rêve ne lui apportait pas une information nouvelle (il connaissait déjà le lien tabac-cancer), mais la SII lui fit vivre cette menace comme si elle était réelle.
Ainsi, la SII n’est pas une figure du rêve, mais une condition essentielle : sans elle, le rêve serait un simple spectacle sans affect. Grâce à elle, même les métamorphoses et les incohérences deviennent crédibles et chargées d’émotions.
Situation initiale imposée
Chaque rêve commence par une situation de départ : un lieu, des personnages, une action déjà engagée. Mais le rêveur n’a pas choisi cette entrée en matière : il se retrouve plongé dans une scène comme si elle avait toujours existé.
On peut comparer cela à la série Code Quantum : le héros se réveille dans une vie qui n’est pas la sienne, sans l’avoir décidée. De même, le rêveur est immédiatement pris dans une histoire qu’il doit assumer.
Cette situation initiale fonctionne comme un tapis roulant narratif : l’histoire avance, que le rêveur agisse, résiste ou se laisse porter. Il peut avoir une marge d’action sur les détails, mais jamais sur le cadre de départ, qui s’impose à lui comme une évidence.
Le principe de suppléance narrative
Le rêve ne tolère pas la rupture. Lorsqu’un élément menace sa cohérence, il « trouve » immédiatement un substitut pour maintenir le fil. C’est ce que j’appelle le principe de suppléance narrative : le rêve dispose toujours de solutions de rechange pour se protéger de l’effondrement.
Deux formes principales se rencontrent :
Réparation interne : dans mon cauchemar inspiré de Cujo (12/04/2013), la vision d’animaux préhistoriques me semblait trop incroyable. Aussitôt, le rêve a renforcé la scène : une nuée de ptérodactyles surgit, confirmée par une voisine, et même une fiente tombant sur mon gant. Plus de doute possible : l’étrangeté redevient crédible.
Adaptation externe : dans le rêve célèbre d’Alfred Maury (XIXᵉ siècle), la chute de la tête de lit sur sa nuque devient une lame de guillotine. Ce n’est pas une réécriture au réveil, mais une intégration immédiate : le stimulus réel est absorbé par le scénario déjà en cours.
Cette vitesse est fulgurante. Là où notre pensée éveillée avance lentement, le rêve intègre d’emblée tout événement, comme si tout avait toujours été prévu. On peut le comparer à une doublure au théâtre : invisible en coulisse, elle entre instantanément en scène si un acteur faillit.
En résumé :
Suppléance interne quand la croyance vacille.
Suppléance externe quand un stimulus surgit.
Le rêve n’est pas seulement un récit : c’est une machine de réparation narrative. Le rêve protège le rêve.
Le Spectre de la complexité des événements oniriques
Un rêve peut être minuscule ou foisonnant. La narrativité ne dépend pas de la longueur, mais de l’intensité vécue.
On peut distinguer un spectre allant du plus simple au plus élaboré :
Événement minimal : une seule transformation suffit à faire récit.
Exemple. : Renaissance (rêve d’Yseult du 06/08/2023) : les vers séchés reprennent vie dans sa piscine.
Événement simple : une action ou une description brève.
Exemple : Petite Fille (rêve personnel du 23/04/2024) : description statique, mais vécue comme pleine.
Événement complexe : une suite d’étapes organisées.
Exemple : La Roue de la Loi (rêve d’Eugène du 13/08/2020) : déambulation circulaire avec lieux et personnages multiples.
Événement labyrinthique : longs épisodes, réflexions philosophiques, mise en abyme.
Exemple : Le Bâtiment des douanes (rêve de l’Homme à la Loco du 14/08/1939).
Ce spectre rappelle que :
Un rêve de 6 mots peut suffire à bouleverser (comme Renaissance).
Un rêve de 5 pages peut se déployer en réseau labyrinthique (Le Bâtiment des douanes).
Entre les deux, toutes les intensités sont possibles, selon les cultures (rêves très brefs de Tama, jeune Bassari, ou des Pirahã, peuple « anti-récit »).
Le nombre de mots d’un rêve n’est pas une information.
Intentionnalité implicite
À la différence de la rêverie, qui juxtapose des images au fil de l’esprit, le rêve suit toujours une dynamique. Il ne montre pas seulement des scènes : il oriente le rêveur vers une expérience, comme si une intention organisait le récit.
Dans un récit classique, cette intentionnalité vient d’un auteur ou d’un héros conscient. Dans le rêve, il n’y a ni auteur ni maître du récit - mais il existe pourtant une trajectoire. Cette orientation ne vient pas du rêveur éveillé : elle est immanente au récit onirique.
Le rêveur reçoit exactement ce dont il a besoin pour vivre la scène, ni plus ni moins. Comme dans un jeu de rôle : une gourde, une boussole et un miroir suffisent pour avancer dans l’aventure. Mais cette dotation fonctionne aussi par soustraction : le rêve retire certains éléments de la réalité, afin que l’histoire reste cohérente et puisse être vécue.
Zeugma (rêve personnel du 18/05/2019) : je me retrouve vingt ans en arrière, mes enfants ont été « effacés » pour que l’histoire puisse exister.
Esmeralda (rêve personnel du 26/07/2023) : à la place de Barcelone et d'un stage, le rêve installe Martial et ma nièce aux urgences. Le décor réel disparaît pour laisser place au scénario nécessaire.
Ces effacements ne sont pas de simples oublis : ils révèlent une intentionnalité implicite. Le rêve agit comme un metteur en scène qui choisit ce qu’il montre et ce qu’il masque, afin que l’expérience soit cohérente, intense et crédible.
Dans le récit classique, l’intentionnalité vient d’un auteur ou d’un héros. Dans le rêve, elle n’appartient à personne mais se manifeste pourtant : c’est une orientation interne qui transforme une suite d’images en véritable récit.
Clôture spécifique
Dans le récit classique, la fin est attendue : toute histoire doit « se terminer ». Le rêve, lui, échappe à cette règle. Sa clôture ne vise pas à conclure, mais à interrompre l’expérience.
On peut distinguer trois grands modes :
Suspension : le récit s’arrête sans conclusion explicite, comme une visite de lieu interrompue alors qu’il reste des pièces à explorer.
Extraction : le rêveur est brutalement tiré hors du récit, souvent par le réveil lié à un cauchemar (fuite, chute, apparition terrifiante).
Point final : plus rare, mais possible. Le rêve se termine comme un récit achevé, avec une conclusion claire. Exemple : Mozart au Muséum (rêve d’Allan J. Hobson), qui s’arrête sur l’applaudissement intérieur du rêveur.
Ces formes rappellent parfois des procédés narratifs connus (cliffhanger, coupure brutale, conclusion classique), mais dans le rêve, elles s’imposent d’elles-mêmes, sans auteur qui les décide.
Ainsi, le récit onirique n’a pas besoin d’une fin : il est complet comme vécu, même lorsqu’il s’interrompt sans conclusion.
Un narrateur non fiable
Dans la littérature ou le cinéma, on connaît bien cette figure :
Dans La Clef de Jun'ichirō Tanizaki, le récit est construit à partir des journaux intimes croisés d’un mari et de sa femme, où chacun déforme ou cache la vérité.
Dans Usual Suspects de Bryan Singer, tout le film repose sur la parole d’un suspect dont on ignore s’il dit la vérité.
Dans le rêve, la situation est comparable, mais avec une différence décisive : ici, ce n’est pas un procédé stylistique, c’est une donnée structurelle.
Pourquoi le rêveur est-il un narrateur « non fiable » ?
Il oublie ou transforme des détails sans s’en rendre compte.
Le langage appauvrit ce qu’il a réellement vécu (le ressenti est toujours plus riche que la phrase qui l’exprime).
La mémoire onirique est plastique, parfois modifiée par le moment de l’éveil.
Mais il faut insister : cette non-fiabilité n’est pas une faiblesse morale, encore moins un « mensonge ». C’est la condition même d’accès au rêve. Il n’existe pas d’autre porte d’entrée que le récit du rêveur : les mesures cérébrales (EEG, IRM) n’offrent que le contexte, pas l’histoire vécue.
Conséquence méthodologique : plutôt que de voir cette faille comme un défaut, il faut la prendre comme une donnée brute. C’est justement dans cette plasticité - pertes, ajouts, condensations, que se révèle la dynamique propre du récit onirique.