Un site pour redonner au rêve sa cohérence
L'impératif onirique et le cercle des actions
Je propose à mon tour une échelle, qui ne servira pas à comprendre l’origine du Bizarre, mais à mettre en avant l’Impératif onirique. Quelle que soit l’étrangeté qui défile chaque nuit devant nos yeux, le rêve doit se dérouler.
Comme le note Melanie G. Rosen dans son étude How bizarre? A pluralist approach to dream content : « La bizarrerie dans les rêves n'est donc pas particulièrement bien comprise. »
Le Bizarre reste une donnée déconcertante pour nos esprits éveillés. Pris en compte par un commentateur externe au rêve (tel événement est impossible ou bizarre dans la réalité), il n’apporte aucune information satisfaisante sur la logique interne du rêve.
Les échelles d’incongruité ne peuvent pas nous aider à comprendre le Bizarre, seulement à le catégoriser. Dans ma notation, le Bizarre de rupture (ou de discontinuité) est une figure de style (un twist) qui doit être étudiée en tant que telle. Le Bizarre d’imprécision et celui d’incongruité renvoient aux catégories 8 des carrés magiques, et peuvent également être classés dans le Cercle des Actions.
Le Cercle des Actions
Afin d’appréhender plus finement le contexte, je peux classifier ce que je sais conforme et non conforme à mon comportement — et, dans ce qui est non conforme, distinguer ce qui est réel ou irréel. Dans cet étonnant et dans cet impossible, je ne vais pas nécessairement ressentir de la surprise. Comment ? Je sais nager le papillon comme Léon Marchand ? Je ne m’étonne pas plus lorsque je nage dans une piscine vaste comme un terrain de football et qu’à aucun moment il n’est question de remonter respirer à la surface, car un fin ruban de Möbius en métal brossé pourra m’y aider, lorsque j’en ressentirai l’envie et non le besoin.
La notion de conformité est purement subjective. Elle est reliée à ma vie, à mon comportement, à mes capacités. Faire chanter 80 000 personnes a été un fait réel et conforme pour Freddie Mercury, lors du concert de Wembley en 1985. C’est un fait appartenant au monde réel (possible physiquement), mais non conforme pour 99,99 % des gens sur Terre. Voire 100 %.
La conformité est donc une mesure personnelle, pas une norme universelle.
Dans le Cercle des Actions, une action incongrue serait non conforme et irréelle (objectif), mais pourrait également être non conforme et réelle (subjectif). Une imprécision pourrait être une hybridation de conformité et de non-conformité, et/ou de réel et d’irréel. Elle ne pourrait pas être conforme et réelle.
Les statistiques habituelles du Bizarre dans le rêve sondent les dimensions fictionnelles des populations, ce qui ne nous apprend rien sur le fonctionnement du rêve. C’est bizarre qu’il y ait du Bizarre ! C’est vu comme une bizarrerie de fonctionnement, alors que c’est son mode de fonctionnement.
Le “Bizarre” n’est pas une catégorie absolue, mais un gradient de lecture, une question de distance entre les plans de cohérence.
Le Bizarre est subjectif
L’appréhender de manière interne pourrait peut-être nous en apprendre davantage. L’objectif est de noter les réactions face à un événement objectivement bizarre (par exemple, une personne morte est bien vivante dans le rêve), mais aussi de montrer que le contexte seul permet de conclure à la présence d’un élément bizarre ou normal (voir plus bas, mon chat Rutabaga sur l’étagère).
Pour d’autres formes de catégorisation du Bizarre
Les catégories 2-3-5-6-8 des carrés magiques des lieux et des personnes (voir Menu Continuité onirique) peuvent être utilisées pour noter la présence de lieux ou de personnes bizarres, avec des degrés variables :
2 et 5 : attache concrète à la réalité,
6 et 8 : déconnexion complète.
Nous obtiendrions alors une longue liste de bizarreries qui, extraites de leur rêve et de leur contexte, ne nous apprendraient rien. C’est la limite des approches quantitatives.
Les Référentiels
Chacun possède son propre référentiel. L’ignorer expose nécessairement à des erreurs d’appréciation du Bizarre dans le rêve. Les quatre référentiels fantaisistes suivants ont pour objectif de montrer l’importance du contexte propre à chacun, par rapport à un groupe ou à une typologie spécifique.
Voler
Le vol “humain” en rêve appartient aux classiques du rêve. Quelles que soient les raisons de l’intégration de ce mode de déplacement, nous savons tous que voler en rêve relève du Bizarre, par impossibilité physique.
Et malgré notre ignorance du contenu du rêve animal, on peut supposer que les espèces volantes pourraient rêver de vol, alors que les espèces non volantes ne devraient pas être capables de conceptualiser une telle impossibilité. Seule notre imagination humaine nous permet de faire exister, dans nos rêves, des capacités qui dépassent de très loin nos possibilités réelles.
Le rêve n’imite pas le réel, il l’augmente.
2. Sauter 6m30, à la perche
Même si les records sont faits pour être dépassés, un seul homme sur Terre peut actuellement (automne 2025) sauter 6m30 à la perche : Armand Duplantis. Il est donc logiquement le seul être humain à pouvoir inscrire un rêve contenant un saut de 6m30 comme non bizarre.
Pour les anciens perchistes ou les perchistes actuels, ce saut impressionnant peut se trouver dans leur rêve, mais c’est alors, pour les premiers, un fantasme, et pour les seconds, un souhait. Ce n’est pas une réalité. Pour toute autre personne, la présence d’un tel saut dans un rêve appartient nécessairement à la catégorie du Bizarre, parce qu’impossible.
3. Voir le Père Noël
Ce personnage de fiction appartient à la réalité pour les enfants, jusqu’à ce que la vérité éclate. Tant que le secret est maintenu, les enfants peuvent rêver du Père Noël sans trouver sa présence bizarre. Pendant la période de Noël, cela doit être assez courant.
Pour un adulte de nos sociétés de consommation, rêver du Père Noël n’aura pas du tout la même signification. Toujours propre à chacun, un rêve contenant le Père Noël exprimera ce que cette période représente : joie des retrouvailles, lassitude de l’organisation, ou angoisse du cadeau parfait.
Enfin, le peuple des Sentinelles, isolé sur une des îles Andaman dans l’océan Indien et refusant tout contact avec le monde extérieur, ne connaît pas le Père Noël — et ne peut donc pas en rêver.
Deux autres catégories de personnes, au moins, peuvent rêver du Père Noël en y attachant une signification supplémentaire.
Les artistes ayant incarné le Père Noël, qui, s’ils en rêvent, y associeront probablement la joie de ce rôle.
Les personnes qui jouent le Père Noël dans les centres commerciaux ou lors d’événements : pour elles, rêver du Père Noël peut évoquer une réalité économique difficile.
Ces quelques exemples n’ont pour but que de montrer l’extrême importance du contexte.
Nous allons donc désormais nous tourner vers nos réactions face à ces incongruités, imprécisions et discontinuités.
Réagissons-nous aux bizarreries de nos rêves, dans nos rêves ?
Dans la classification de Revonsuo, le « discontinu » est l’équivalent du twist, figure formelle du récit qui s’analyse (voir Menu Récit). Aucun twist ne m’a jamais réveillée. Le « flou » est fréquent en rêve, sans pour autant être déconcertant. Il est difficile de décrire ces objets composites au réveil, mais je ne possède pas d’exemple de remise en question de la situation face à un élément flou. Seule la catégorie « incongru » est donc conservée pour être étudiée, et scindée en trois sous-catégories :
impossible (défiant les lois de la physique),
difficile,
possible.
Je propose donc de passer d’une échelle descriptive (Revonsuo) à une échelle vécue.
Gradation du ressenti et résolution
Le Bizarre n'est pas relevé.
Le Bizarre est relevé et accepté (comme étant normal).
Le Bizarre est relevé et une parade interne est mise en place.
Le Bizarre est relevé et une parade externe est mise en place.
Le Bizarre m'effraie tant que mon instinct de survie m'extrait de mon rêve (cauchemar).
Le Bizarre me permet de réaliser que je rêve, et je bascule en rêve lucide.
Cette échelle ne mesure pas la bizarrerie elle-même, mais la réaction du rêveur face à elle. Une manière de donner la parole au rêve en train de se vivre.
Toulouse (17/10/1994)
Deux personnes effrayantes en veulent à ma vie, et je n’ai aucune possibilité de fuir. → Assassinat annoncé.
Cujo (12/04/2013) (1)
Cauchemar dans lequel je vois un, puis des dizaines d’animaux préhistoriques dans le jardin de ma résidence. Si un seul animal reste crédible, la multiplication me fait douter de ce que je vois. Le rêve me remet sur le “droit chemin” en m’apportant des preuves internes de réalité : en levant les yeux, je vois des ptérodactyles observés tranquillement par une femme à sa fenêtre — je ne suis donc pas seule, la situation est “normale”. (voir Menu Récit → La faune préhistorique.
Cujo se termine lorsque je me retrouve coincée dans une voiture, contre un mur. Seul mon jeune fils pourrait manœuvrer la voiture, mais il ne sait évidemment pas conduire. L’angoisse me réveille. → Coincée dans la voiture.
Rosemonde (16/11/2017)
Rosemonde est vivante et présente dans mon salon, alors que sa fille, également présente, nous a annoncé son décès quelques mois plus tôt. → Rosemonde est vivante.
Le Pavillon (30/01/2018)
Le jour devient la nuit, et le soleil est remplacé par la Lune en une fraction de seconde. Je suis émerveillée, mais cela ne me semble pas anormal. Je suis seulement surprise d’être la seule à m’en rendre compte. → Le jour se change en nuit.
Le Déluge (22/05/2019)
Il a tellement plu que l’avenue en bas de chez moi charrie des torrents d’eau boueuse. Je devais faire une sortie avec mon troisième fils et nous sommes installés dans la voiture sur la terrasse, elle aussi envahie par la même eau boueuse. → Ma Golf sur la terrasse.
Nina (14/10/2020)
Dans un contexte non professionnel, Nina, une collègue de travail, me demande de lui rapporter des œufs. Je lui rapporte avec beaucoup d’attention un jaune d’œuf placé dans une demi-coquille. → L’œuf décoquillé.
Rutabaga (17/07/2021)
Je vois mon chat Rutabaga, installé au dernier étage d’une bibliothèque de bandes dessinées — ce qui me surprend beaucoup. → Rutabaga sur l’étagère.
Rêves célèbres utilisés
Le Monstre dans la maison close (Charles Baudelaire, 13/03/1856)
« C'est un monstre né dans la maison et qui se tient éternellement sur un piédestal... » → Le Monstre de Baudelaire.
Rêve n°32 (Georges Perec, 1970)
« J’étais, avec Z, dans une réunion publique à laquelle participaient Aragon et Elsa Triolet... » → Elsa Triolet est vivante.
Mozart au Muséum (Allan J. Hobson, années 1980)
« En ouvrant la porte, je réalise avec stupeur que Mozart lui-même est sur scène... » → Mozart est vivant.
Commentaires du Schéma du ressenti
Cette étude met en avant l’importance du contexte.
“Mon chat installé en haut de la bibliothèque, comme toujours” serait une bizarrerie pour moi et ma famille, mais, décontextualisée, cette proposition ne contient aucune bizarrerie.
D’où la nécessité absolue de tenir compte du ressenti du rêveur.
Le rêve met en place des stratégies de négociation avec l’étrange :
Preuves internes : le rêve fournit des éléments qui valident la scène.
Explications bricolées : le rêveur “trouve” une justification (ex. mère morte d’une amie → « quelle farceuse ! »).
Faux souvenir, persuasion, coup de semonce : autant de mécanismes de stabilisation narrative.
Ainsi pour Rutabaga, Rosemonde ou La Faune préhistorique, où ma suspension involontaire d’incrédulité (SII) vacille tant la situation est incongrue (voir Menu Récit).
Mais le récit doit continuer coûte que coûte.
L’impératif onirique confirmé
Cette étude sur la surprise subjective ressentie pendant le rêve met en évidence l’Impératif onirique : la force du rêve pour aller à son terme. Même au sein d’une acceptation massive de tous types d’éléments bizarres, il existe deux portes de sortie :
partielle, avec le rêve lucide,
totale, avec le cauchemar.
Cujo et Toulouse sont des cauchemars classiques, où ma survie est en jeu. J’en suis logiquement extraite, quel que soit le degré d’incongruité. Cela ne constitue pourtant pas un échec.
Il existe donc des degrés de perméabilité entre le rêve et l’état de lucidité. La conscience reste présente, même en dormance pendant le rêve. Lors d’une scène peu crédible, les frontières peuvent devenir perméables. Si ma vie est en jeu, mon instinct de survie m’extrait du cauchemar ; mais je peux aussi conserver une lucidité suffisante pour basculer en rêve lucide. Dans ce cas, ma suspension d’incrédulité s’efface, et le rêve devient conscient de lui-même.
Celia Green note quatre facteurs permettant la reconnaissance du rêve :
« les tensions d'une situation cauchemardesque, les interrogations suscitées par un élément incongru ou irrationnel dans le contenu du rêve, le rappel d'une technique habituelle d'observation introspective, ou encore la reconnaissance spontanée, sans raison apparente, du fait que l'expérience diffère de celles de l'état éveillé. »
L’interrogation était bien présente pendant La Faune préhistorique. C’est le moment où quelqu’un de familier avec le rêve lucide en aurait profité. Ce n’est pourtant pas l’événement le plus surprenant que j’ai vu dans mes rêves. Alors pourquoi précisément celui-là ? Est-ce réellement lié au contenu du rêve, ou à un facteur physiologique, une perméabilité passagère de la conscience ? La question porte ici sur l’intrusion de la conscience à des moments précis du rêve.
Celia Green suggère :
« Peut-être que le rêve lucide n’est possible que pour les quelques personnes dont le cortex préfrontal demeure actif durant le sommeil. »
Cette hypothèse neurophysiologique, si elle s’avérait juste, ne diminuerait en rien la richesse de la logique onirique : elle montrerait simplement que le rêve, jusque dans ses anomalies, reste un espace de veille partielle.
Conclusion sur mon échelle
Les règles de survenue de la surprise sont difficiles à dégager. Mon chat placé à un endroit inhabituel m’alerte autant, sinon plus, que le retour d’une personne morte. Mon quotidien malmené me surprend davantage que le remplacement du jour par la nuit. La nature de l’incongruité ne peut donc pas constituer un facteur déterminant de la réaction.
L’incongruité ne se classe pas : elle est trop personnelle et entièrement liée à la perception intérieure du fait. Le Bizarre face à un quotidien plus ou moins déformé est-il plus susceptible de nous extraire de la réalité onirique que l’étrange “lointain” ? La question reste à étudier. En revanche, nos réactions oniriques face à un élément jugé « anormal » font ressortir l’existence de l’Impératif onirique.
Le doute est un obstacle que le rêve balaie.
Je pose le concept de primauté du récit → le rêve doit se dérouler, coûte que coûte.
Le rêve est le gardien du rêve. Le rêve protège le rêve.
L’incongruité ne doit jamais constituer un facteur bloquant de l’analyse. Les rêves utilisent un langage où le récit a la primauté sur toute autre directive. On retrouve la règle du jeu des enfants, « on fait comme si », et plus largement, celle de toutes les fictions que nous consommons. Le rêve fait "comme si" pour faire sens.
Conclusion sur les échelles en général
Un rêve est rarement bizarre dans son ensemble : le plus souvent, seuls certains éléments le sont. Exception : Tableaux, quasiment bizarre de bout en bout.
Exemple de rêve : Tableaux (rêve personnel du 04/11/1994)
Superbe cohérence formelle (que j’ai découverte en l’étudiant pour ce site) , comprenant :
une introduction,
une dégradation,
une entrée dans un monde étrange,
une acmé de l’étrange,
une résultante « étrange »,
une conclusion.
Je n’ai jamais analysé ce rêve, mais je pourrais l’utiliser pour réfléchir à la notion de Bizarre, car il en regorge, au sein d’une structure parfaitement cohérente.
Les passages étranges appartiendraient, sur l’échelle de Revonsuo, à la catégorie « incongruité », puisque, à l’évidence, dans la réalité :
un autre monde ne se cachait pas derrière l’évier de ma cuisine ;
le diable n’avait pas déplacé mon lit au milieu de la pièce, éteint toutes les lumières et soufflé toutes les bougies ;
mon chat ne s’était pas retrouvé habillé de mes vêtements, pour devenir ensuite un animal qui n'était plus mon chat ;
je n’avais pas dansé devant un miroir (qui n’existait pas), en m’apercevant que mon corps était devenu invisible.
Tout un chacun peut sentir qu’il y a là matière à étudier, plutôt qu’à classer dans la catégorie “impossible”. Classement qui entraînerait une éviction pure et simple, et donc une perte d'information.
Toute catégorisation serait arbitraire, car le Bizarre se fonde sur le ressenti, le vécu, l’environnement, la culture et les connaissances de chacun.
Cet exemple, Tableaux, suit un schéma très classique : le début et la fin sont normaux, mais le centre suit un arc d’altération. On pourrait dire que le Bizarre est encadré par un début réaliste et un retour à la normale tout aussi réaliste. Comme dans Le Magicien d’Oz ou Alice au pays des merveilles, la dernière situation réaliste clôt une nuit entière de bizarreries qui peut apparaître comme n’ayant été qu’un rêve.
L’effet “tapis roulant” (voir Menu Récit)
Le plus souvent, nous acceptons les étrangetés du rêve parce qu’elles ne contredisent pas le but que le rêve nous a assigné, et dont nous ne devons pas nous détourner. Le récit passe avant la vraisemblance.
Exemple : l’œuf décoquillé de Nina.
La présence du Bizarre est riche d’enseignements sur les qualités intrinsèques du rêve :
Importance du contexte ;
Subjectivité absolue du Bizarre ;
Primauté du récit ;
Présence non incongrue de la fiction ;
Mode d’emploi du fonctionnement du rêve ;
Impératif onirique.
Quelles qu’elles soient, les échelles de bizarrerie servent peu, et le le Bizarre ne doit pas être étudié
par une personne extérieure au rêve seule,
par rapport à une échelle du Bizarre,
par rapport à la réalité diurne.
Cependant, les rares parades mises en œuvre dans mes rêves demanderaient à être vérifiées par une étude plus large.
L’étude du ressenti nous en apprend davantage sur le rêve lui-même que sur le Bizarre : la réponse se trouve donc ailleurs.