La pureté du cœur
Thanissaro Bhikkhu
2006
Au cours de mes premières semaines avec mon maître, Ajaan Fuang, j’ai commencé à me rendre compte qu’il avait des pouvoirs psychiques. Il n’en faisait jamais étalage, mais j’ai progressivement senti qu’il pouvait lire mes pensées et anticiper les événements à venir. Cela a commencé à m’intriguer : que savait-il d’autre ? Comment le savait-il ? Il avait dû détecter dans quelle direction se tournaient mes pensées, car un soir il m’a gentiment devancé en pensée et m’a dit : « Tu sais, tout le but de notre pratique est la pureté du cœur. Tout le reste n’est que de la rigolade. »
Cette expression « pureté du cœur » m’a plus qu’intrigué. Elle a résonné au plus profond de moi. Bien que je fusse très désabusé vis-à-vis du christianisme, j’accordais encore de la valeur à la maxime de Kierkegaard : la pureté du cœur consiste à vouloir une chose unique. Je n’étais pas d’accord avec Kierkegaard à propos de ce qu’était cette « chose unique », mais j’étais effectivement d’accord que la pureté du cœur est le trésor le plus important dans la vie. Et voilà qu’Ajaan Fuang proposait de m’apprendre comment la développer. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis resté avec lui jusqu’à sa mort.
Sa définition de base de la pureté du cœur était plutôt simple : un bonheur qui ne fera de mal à personne. Mais un bonheur comme cela est difficile à trouver, car le bonheur ordinaire demande que nous mangions. Comme le dit la première des questions posées aux novices : « Qu’est-ce que un ? Tous les êtres ont besoin de nourriture pour subsister. » C’est ainsi que le Bouddha introduisait le sujet de la causalité auprès des jeunes gens : la relation causale première n’est pas quelque chose de gentil, comme la lumière qui se reflète sur des miroirs, ou des joyaux qui illuminent d’autres joyaux. C’est se nourrir. Nos corps ont besoin de nourriture physique pour leur bien-être. Nos esprits ont besoin de la nourriture de contacts sensoriels agréables, des intentions et de la conscience elle-même afin de fonctionner. Si jamais vous avez besoin d’une preuve qu’être inter-relié n’est pas toujours quelque chose dont on peut se réjouir, contemplez simplement comment les êtres du monde se nourrissent les uns à partir des autres, physiquement et émotionnellement. L’inter-être est l’inter-manger. Comme Ajaan Suwat, mon second maître l’a dit une fois : « S’il y avait un dieu qui pouvait faire qu’en mangeant je puisse faire que chacun dans le monde soit rassasié, je me prosternerais devant ce dieu. » Mais ce n’est pas comme cela que se nourrir fonctionne.
Habituellement, même les personnes bien intentionnées peuvent ne pas considérer manger comme quelque chose de nocif. Nous sommes tellement poussés à manger que nous fermons les yeux devant son impact plus vaste. Notre premier plaisir, après la terreur de notre venue au monde, a été de nous nourrir. Nous avons fait cela les yeux fermés, et la plupart des gens gardent les yeux fermés au sujet de l’impact que se nourrir a tout au long de leur vie.
Mais quand vous vous rendez dans un endroit calme et isolé, et que vous commencez à examiner votre vie, vous commencez à voir combien le fait de simplement maintenir le cœur et l’esprit bien nourris constitue un énorme problème. D’un côté, vous voyez la souffrance que vous créez chez les autres, simplement par votre besoin de vous nourrir. D’un autre côté, vous voyez quelque chose d’encore plus affligeant : les émotions qui apparaissent en vous quand vous ne sentez pas que votre corps et votre esprit ont assez à manger. Vous vous rendez compte qu’aussi longtemps que votre source de nourriture physique et mentale n’est pas fiable, vous n’êtes pas fiable non plus. Vous voyez pourquoi même des personnes bonnes peuvent en arriver à un point où elles sont capables de meurtre, de tromperie, d’adultère ou de vol. Etre né avec un corps signifie que nous sommes nés avec un énorme ballot de besoins qui nous pousse et qui peut submerger notre esprit.
Heureusement, nous autres, êtres humains, avons le potentiel de civiliser nos habitudes de nous nourrir en apprenant à nous sevrer de notre passion pour les cochonneries des objets visibles, des sons, des odeurs, etc. et de rechercher à la place de la bonne nourriture en nous-mêmes. Quand nous apprenons à apprécier la joie qui provient de la générosité, de l’honneur, de la compassion et de la confiance, nous voyons que c’est beaucoup plus gratifiant que le plaisir que nous obtenons en saisissant simplement tout ce que nous pouvons pour nous-mêmes. Nous nous rendons compte que notre bonheur ne peut pas être indépendant du bonheur des autres. Nous pouvons nous donner les uns aux autres nos possessions, notre temps, notre amour, nos soi, et voir cela non pas comme une perte mais comme un gain mutuel.
Malheureusement, ces qualités du cœur sont conditionnelles, car elles reposent sur un réseau tendre de croyance et de sentiments : la croyance en la justice et la bonté fondamentale de la nature humaine, les sentiments de confiance et d’affection. Quand ce réseau se brise, et cela peut se faire très facilement, le cœur peut devenir mauvais.
Nous voyons cela avec le divorce, les familles brisées et la société en général. Quand la sécurité de notre source de nourriture – le fondement de notre bien-être mental et matériel – se trouve menacée, les meilleures qualités de l’esprit peuvent disparaître. Des gens qui croient en la gentillesse peuvent brutalement chercher à se venger. Ceux qui épousent la non-violence peuvent brutalement appeler à la guerre. Et ceux qui règnent à travers la division en tournant en dérision la compassion, la prudence et notre humanité habituelle, trouvent des gens disposés à les suivre pour des projets qui s’appuient sur la loi de la jungle.
C’est la raison pour laquelle une compassion qui repose seulement sur la croyance ou le sentiment n’est pas suffisante pour garantir notre comportement, et c’est la raison pour laquelle la pratique d’entraîner l’esprit pour atteindre un bonheur inconditionné n’est pas une chose égoïste. Si vous accordez de la valeur à la compassion et à la confiance, c’est un impératif, car seul un bonheur inconditionné peut garantir la pureté de votre comportement. Etant indépendant de l’espace et du temps, il est au-delà de toute altération. Personne ne peut menacer sa source de nourriture, car il n’a pas besoin de se nourrir. Quand vous avez obtenu ne serait-ce même qu’un aperçu de ce bonheur, votre croyance dans la bonté devient inébranlable. Les autres personnes peuvent ainsi vous faire totalement confiance, et vous pouvez véritablement avoir confiance en vous. Vous ne manquez de rien.
La pureté du cœur consiste à connaître cette chose-là.
Quelques essais - Thanissaro Bikkhu